Le Bouchot
Chapitre 37
Auguste Souillard avait pendu le goret par les pieds. D'un coup de botte, il écarta les poules qui rôdaient sous le cochon aux yeux clos qui émettait des petits « mouek » de terreur.
Il aiguisa son couteau à la meule fichée près de la bassine rouillée, posée sous le cou de la bête.
D'un coup d'œil, il jugea suffisant le gonflement de la veine du cou. Il frappa un coup sec sur les soubresauts des cuisses roses.
« Fan de loup, j' vas encore avoir du bon jambon », dit-il en approchant de la bête qui battait les paupières de désespoir.
Auguste enfonça lentement le couteau dans le cou aux plis de cuir. Il y eut une série de hurlements qui n'ameutèrent personne.
« C'est-y qu'Auguste fait la goraille1? » demandait Catherine Lepieu à Mathurin qui rangeait ses cageots d'huîtres.
Les hurlements atteignaient des crescendo aigus et descendaient brusquement en un fond de gorge intolérable, presque humain.
Ernestine Sarlut se disait que cet ivrogne d'Auguste allait se ramasser un bon paquet de billets à la foire de Saujon et que, si elle savait y faire, elle obtiendrait bien quelques rouleaux de boudins à bas prix. Le cochon criait toujours, comme possédé.
« Tais donc ta goule, bougonnait Auguste en s'accroupissant près de la bassine où tombaient de fortes giclées rouges. Pour sûr qu'il est bien gras, disait-il en hochant la tête, les avant-bras et les cuissardes éclaboussées, pour sûr... »
A ce moment, il vit remuer le grillage du jardin.
« Qui c'est-y qui m'emmerde à c't' heure ? grogna-t-il.
– C'est moi, m'sieur Auguste, dit une voix d'enfant. Vite, il faut aller chercher le docteur. Zia est tombée. Elle ne bouge plus.
– Qu'est-ce que c'est que cette affaire-là ? répéta Auguste deux fois.
– Zia est tombée. Je crois qu'elle est morte.
– Ah, bordel », dit Auguste en essuyant le coutelas à son pantalon.
Il se releva.
« Bon, ben, j' vas jeter un coup d'œil chez toi, me dit-il, désignant la fenêtre aux hortensias. L' goret, il a plus besoin de moi. L'a plus qu'à pisser un bon coup dans la bassine et après, je le dépiauterai à la tombée. Pour sûr qu'y va me donner du bon boudin. J'en mettrai qué ques-uns pour ta mère, sur ta fenétre... »
Mais je n'eus que la force de déguerpir. Avec des hoquets. A cause de la bassine qui maintenant débordait de sang.
1 La goraille : expression locale désignant la mise à mort du cochon ainsi que la cuisson des
boudins et des jambons. « La goraille » peut durer plusieurs jours.
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