L'année de la mort de Ricardo Reis

José Saramago · Chapitre 48 sur 51 · partie 5/7

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L'année de la mort de Ricardo Reis

Chapitre 65

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 7 parties.

qui allaite des chatons, au moins une qui ne ressemble pas à Ugolina qui a

dévoré ses petits. Pour le moment, ils sont captivés par l’histoire de Micas

Saloia, de son vrai nom Maria da Conceição, condamnée cent soixante fois

pour vol et envoyée plusieurs fois en Afrique, et de Judite Meleças, fausse

comtesse de Castelo Melhor, qui a escroqué deux mille cinq cents escudos à

un lieutenant de la Garde nationale républicaine, somme qui paraîtra

ridicule dans cinquante ans, mais par les temps qui courent, c’est une petite

richesse, disent les femmes de Benavente, qui, pour une journée de travail,

du lever au coucher du soleil, gagnent dix mille reis, voyons un peu, en

échange de ce que le lieutenant de la Garde est seul à savoir, Judite

Meleças, toute fausse comtesse de Castelo Melhor qu’elle soit, n’en a pas

moins empoché l’équivalent de deux cent cinquante journées de vie et de

travail de Micas da Borda d’Agua, sans compter les périodes de chômage et

de famine, et ce n’est pas ça qui manque. Arrêtons-nous là, nous risquerions

de lasser. La fête du Jockey Club a eu lieu comme prévu, et des milliers de

personnes y ont assisté, ce chiffre n’a rien de surprenant quand on connaît le goût prononcé des Portugais pour les fêtes, processions et pèlerinages, un

païen déclaré comme Ricardo Reis s’est bien rendu à Fatima, c’est tout dire,

et il ne faut pas oublier qu’il s’agissait d’une œuvre de charité destinée à

venir en aide au prochain, en l’occurrence les sinistrés du Ribatejo, parmi

lesquels Micas de Benavente, déjà mentionnée, laquelle recevra sa part des

quarante-cinq mille sept cent cinquante-trois escudos et cinq centavos et

demi qui résultent de la collecte, les comptes ne sont cependant pas encore

terminés, il reste à connaître le montant des impôts et des taxes, et ce n’est

pas rien. Quant au spectacle, il valait la peine d’être vu, ne serait-ce qu’à

cause de l’excellente qualité, du raffinement des prestations, l’orchestre de

la Garde nationale républicaine a donné un concert, deux escadrons de

cavalerie appartenant eux aussi à la Garde ont présenté un carrousel et une

charge, pendant que les patrouilles de l’École de cavalerie de Torres Novas

exécutaient quantité de figures, des animaux du Ribatejo, harcelés,

s’écroulaient, les animaux, pas les hommes, encore que ces derniers soient

bien souvent persécutés et jetés à terre eux aussi, quant à nuestros

hermanos, ils étaient représentés par les picadors de Séville et de Badajoz,

qui, moyennant salaire, étaient venus tout exprès dans notre patrie, et c’est

afin de leur parler et d’avoir des nouvelles que les ducs d’Albe et de

Medinaceli, hôtes de l’hôtel Bragança, sont descendus jusqu’à la pelouse,

offrant ainsi un admirable exemple de solidarité péninsulaire, rien de tel que

d’être grand d’Espagne au Portugal.

Pour ce qui est du reste du monde, les nouvelles n’ont guère changé, les

grèves se poursuivent en France, et l’on évalue déjà à cinq cent mille le

nombre des grévistes, ce qui laisse à penser que le gouvernement d’Albert

Sarraut ne tardera pas à se démettre, et sera remplacé par un nouveau

ministère, constitué par Léon Blum. Les grèves vont alors diminuer,

donnant ainsi l’impression que les protestataires se sont accommodés du

nouveau gouvernement. Par contre, en Espagne, où les picadors de Séville

et de Badajoz ne sont peut-être pas retournés après leur conversation avec

les ducs, Aqui nos respectan como si fueramos grandes de Portugal, sino

mas, resten ustedes con noso-tros, iremos a garrochar juntos, en Espagne

donc, les grévistes poussent comme des champignons, et Largo Caballero

ne cesse de lancer des mises en garde, dont la traduction portugaise donne à

peu près ceci, Tant que les classes ouvrières ne seront pas soutenues par le

pouvoir, il faudra s’attendre à des mouvements violents, voilà ce qu’il dit, et

qu’il le dise parce qu’il sympathise avec ces mouvements, ou parce que c’est la vérité, qu’importe, il faut désormais nous attendre au pire. Même si

on n’arrive pas à temps, il faut y aller, comme dirait l’autre, c’est toujours

mieux que de ne rien faire, et que l’âme soit petite ou grande ne change rien

à l’affaire, on vient d’en avoir un exemple avec le Négus, auquel le peuple

anglais vient de réserver un accueil triomphant, bougres de Britanniques,

maintenant qu’ils ont abandonné les Éthiopiens à leur triste sort, ils se

mettent à acclamer leur empereur, ah, on a bien raison de leur appliquer le

proverbe, Après la mort, le médecin, enfin, voulez-vous que je vous dise le

fond de ma pensée, tout ça n’est qu’une énorme supercherie. Il n’y a donc

pas lieu de s’étonner, si, une fois le docteur rentré chez lui, les vieux du

Alto de Santa Catarina se sont mis à parler d’animaux, du loup blanc qui a

fait son apparition à Riodades, du côté de Sâo João de Pesqueira, et que la

population nomme Pombo, de Nadia, la lionne qui a blessé le fakir Blacam

à la jambe devant les spectateurs du Colisée, ce qui prouve au moins une

chose, c’est que les artistes de cirque risquent réellement leur vie. Si

Ricardo Reis n’était pas parti si vite, il aurait pu profiter de l’occasion pour

leur conter l’histoire de la chienne Ugolina, complétant ainsi la série des

fauves, le loup qui court toujours, la lionne dont il va falloir augmenter la

dose de calmants, la chienne infanticide, Pombo, Nadia, Ugolina, chacun a

un nom, ce n’est pas sur ce terrain-là, en tout cas, que les animaux se

distingueront des hommes.

Un matin qu’il sommeillait, et si l’on tient compte de ses nouvelles

habitudes d’indolence, il était encore tôt, Ricardo Reis a entendu des

détonations provenant des navires de guerre sur le Tage, vingt et un coups

de canon, solennels, espacés, qui faisaient vibrer les carreaux. C’est la

nouvelle guerre qui commence, se dit-il, mais les informations de la veille

lui revinrent en mémoire, Dix juin, c’est la fête de la Race, la célébration

des grands hommes et du peuple de notre pays, auquel l’avenir réserve un

grand rôle. À demi somnolent, il évalue ses forces, se demande si elles vont

lui permettre de jaillir d’un bond hors des draps froissés, et d’ouvrir en

grand la fenêtre pour laisser pénétrer dans la chambre les derniers échos de

la salve, chassant ainsi héroïquement les ombres de l’appartement, les

moisissures cachées, l’insidieuse odeur de renfermé, tandis qu’il

réfléchissait à la question, les dernières vibrations de l’espace se faisaient

sentir, et un grand silence retombait sur le Alto de Santa Catarina, Ricardo

Reis ne s’est même pas aperçu qu’il a refermé les yeux et s’est rendormi,

quand la vie va de travers, c’est toujours la même histoire, on dort quand il faudrait veiller, on part quand il faudrait rester, et quand il faudrait ouvrir la

fenêtre, on la ferme. L’après-midi, rentrant de déjeuner, il constate qu’il y a

des bouquets de fleurs au pied du socle de Camões, cet hommage rendu à

l’Épique(84), au chantre sublime des vertus de la race, par les comités de

patriotes, est bien la preuve que nous avons chassé définitivement la sombre

mélancolie qui nous habitait au XVIe siècle, nous sommes, aujourd’hui, un

peuple heureux. Plus tard, on va allumer les projecteurs, et la figure de

Camões sera comme illuminée, que dis-je, comme transfigurée, par la

lumière éblouissante, qu’il soit borgne de l’œil droit importe peu, l’œil

gauche est toujours là pour nous voir, si vous estimez cependant que la

lumière est trop forte, dites-le, habitués comme nous le sommes aux

ténèbres originelles, nous obtiendrons facilement la pénombre, et plus

facilement encore l’obscurité totale. Si Ricardo Reis était sorti cette nuit-là,

il aurait trouvé Fernando Pessoa assis sur l’un des bancs de la place

Camões, en compagnie des familles et de quelques célibataires, venus là en

quête d’un peu de fraîcheur et de tranquillité, leurs visages, illuminés

comme en plein jour, semblent avoir été touchés par la grâce, un effet de la

célébration de la Race, sans doute. Fernando Pessoa, cherchant à se

remémorer le poème de Mensagem consacré à Camões, a mis un certain

temps avant de comprendre qu’il n’avait jamais écrit de poème sur Camões,

Ce n’est pas possible, se dit-il, et il se mit à se les réciter tous, d’Ulysse à

Sebastião, sans oublier les prophètes Bandarra et Vieira, il n’en n’a pas

laissé échapper un seul, mais sur le borgne rien, pas un mot, ce manque,

cette omission, cette absence, font trembler ses mains, sa conscience

l’interroge, Pourquoi, son inconscient ne sait que répondre, alors la bouche

de bronze de Luis de Camões esquisse un sourire, le sourire intelligent de

celui qui est mort depuis très longtemps, et il dit, Jalousie, mon cher Pessoa,

mais ne vous inquiétez pas, ne vous tourmentez pas de la sorte, là où nous

sommes maintenant tous deux, rien n’a plus d’importance, un jour viendra

où vous serez renié cent fois, un autre jour, c’est vous qui souhaiterez l’être.

Pendant ce temps, au second étage de la rua Santa Catarina, Ricardo Reis

tente d’écrire une ode à Marcenda afin qu’on ne puisse pas dire plus tard

que Marcenda a vécu en vain, Nostalgique déjà de l’été que je vois, j’ai

pour les fleurs des larmes, souvenir inversé du jour où elles ne seront plus,

le poème débute ainsi, et nul ne pourrait deviner qu’il va y être question de

Marcenda, mais n’est-ce pas parce qu’il est, comme chacun sait, le chemin

le plus court pour arriver au cœur que l’horizon est toujours évoqué en premier. Une demi-heure, ou une heure, ou longtemps après, le temps,

quand on écrit des vers, s’arrête, ou s’emballe, la partie intermédiaire

prenait forme et sens, et, contrairement à toute attente, ce n’était pas une

plainte, mais la constatation sereine qu’il n’existe aucun remède, Les portes

des années irrémédiablement franchies, j’erre, sans fleurs, dans l’ombre,

l’abîme bruissant qui me précède. C’est l’aube, la ville dort, les projecteurs

de la statue de Camões, inutiles, sont éteints, Fernando Pessoa est rentré

chez lui, en disant, Grand-mère, me voici, c’est l’instant difficile où le

poème s’achève, sur un point-virgule que Ricardo Reis a posé là, à

contrecœur, il a mené contre lui une sourde bataille, car il voulait le mettre

ailleurs, où, à nous de le deviner, ce sera notre façon de participer à l’œuvre,

Et je cueille la rose, car le destin est roi, Marcenda, je l’emporte, qu’elle se

fane avec moi plutôt qu’avec la courbe diurne de la vaste terre. Ricardo

Reis s’est allongé tout habillé sur son lit, la main gauche posée sur la

feuille, s’il passait maintenant de vie à trépas, on pourrait croire que c’est

son testament, sa dernière volonté, sa lettre d’adieu, mais une fois la lecture

terminée, on ne serait pas plus avancé, les femmes ne s’appellent pas

Marcenda, ce nom vient d’un autre monde, d’un autre espace, féminin

certes, mais de l’espèce des gérondifs, comme Blimunda(85), cet autre nom

en attente de femme, et si Marcenda a trouvé la sienne, elle est très loin

d’ici.

Quelques jours plus tard, Lidia était allongée à côté de lui quand le

tremblement de terre se produisit. L’immeuble fut ébranlé violemment de

bas en haut, puis la secousse, brève et brutale, s’interrompit aussi

soudainement qu’elle avait commencé. Les voisines hurlaient dans

l’escalier, le lustre du plafond oscillait comme un pendule. Maintenant que

la terrible frayeur était passée, les voix paraissaient obscènes, le vacarme se

répandait d’une fenêtre à l’autre, à travers les rues de la ville dont les

pierres gardaient encore intact, peut-être, le souvenir épouvanté d’autres

séismes, ce qui la rendait aujourd’hui incapable de supporter le silence qui

s’installe tout de suite après, quand la conscience aux aguets attend et se

demande, est-ce que ça va recommencer, est-ce que je vais mourir. Ricardo

Reis et Lidia ne se sont pas levés. Ils étaient allongés sur le dos, pareils à

des gisants, nus, sans même un drap pour les couvrir, si la mort avait surgi à

cet instant, elle les aurait trouvés, épanouis, offerts, leurs corps humides de

sueur et de sécrétions plus intimes, encore haletants, détachés à l’instant

l’un de l’autre, les cœurs battant et cognant dans la pulsation du ventre, on ne saurait être plus vivant, quand soudain le lit se met à trembler, les

meubles se renversent, le plancher et le plafond grincent, ce n’est pas le

vertige de l’orgasme, c’est le cœur de la terre qui se met à rugir, Nous allons

mourir, a dit Lidia, mais elle ne s’est pas agrippée à l’homme, comme on

aurait pu s’y attendre, les femmes fragiles réagissent souvent ainsi, tandis

que les hommes, terrorisés, disent, Ce n’est rien, du calme, c’est déjà fini,

tentant du même coup de se convaincre eux-mêmes, comme le fait Ricardo

Reis qui tremble lui aussi de peur, alors que, comme on l’a déjà dit, le

danger est passé. Les voisines qui hurlaient dans l’escalier se sont calmées

peu à peu, tout en continuant de discuter, l’une d’elles est sortie dans la rue,

l’autre s’est installée à sa fenêtre, les voici qui se fondent dans le chœur

général. Le calme est lentement revenu, Lidia s’est tournée vers Ricardo

Reis et lui vers elle, le bras de l’un sur le corps de l’autre, il répète une

dernière fois, Ce n’était rien, elle sourit mais il y a dans son regard une

expression étrange, elle ne songe plus au tremblement de terre, c’est

évident, ils restent ainsi à se regarder, perdus dans leurs pensées,

terriblement distants l’un de l’autre, quand elle dit soudain, Je crois que je

suis enceinte, j’ai un retard de dix jours. Un médecin connaît les secrets du

corps humain, les mystères de l’organisme, il sait parfaitement comment les

spermatozoïdes opèrent, remontant le cours du fleuve jusqu’à atteindre, au

propre et au figuré, les sources de la vie, il a appris cela dans les livres, puis

l’expérience le lui a confirmé, pourtant il reste pétrifié, tel Adam, se

demandant comment une telle chose a pu se produire, tandis qu’Ève, qui

n’y comprend pas grand-chose non plus, tente de lui fournir quelques

explications. Ricardo Reis cherche à gagner du temps, Qu’est-ce que tu dis.

J’ai du retard, je crois que je suis enceinte, et c’est elle la plus calme des

deux, depuis une semaine elle n’a cessé d’y penser, et quand elle a dit, tout

à l’heure, Nous allons mourir, il est permis de se demander si Ricardo Reis

était inclus dans ce pluriel. Il attend qu’elle pose une question, par exemple,

Que dois-je faire, mais elle se tait obstinément, rentre son ventre par une

légère flexion des genoux, on ne distingue aucun signe apparent de

grossesse, mais c’est sans doute qu’on ne sait pas interpréter ce que ses

yeux, profonds et fixes comme l’horizon, signifient. Ricardo Reis cherche

les mots qu’il faudrait dire, mais il n’éprouve rien d’autre qu’indifférence,

absence, comme si, tout en sachant qu’il doit contribuer à la solution du

problème, il ne se sentait aucunement impliqué dans son origine, proche ou

lointaine. Il se voit dans le rôle du médecin à qui sa patiente, inquiète, confie, Ah, monsieur le docteur, que vais-je devenir, je suis enceinte, et ça

tombe très mal, un médecin n’a pas le droit de répondre, Ne soyez donc pas

stupide, avortez, au contraire, il doit prendre l’air embarrassé qu’imposent

les circonstances et dire, Si vous n’avez pris aucune précaution et votre

mari non plus, c’est fort possible, enfin, attendons encore quelques jours, il

s’agit peut-être d’un simple retard, ça arrive parfois. Si Ricardo Reis

employait ce ton neutre et hypocrite, ce serait inadmissible, car enfin, il est

le père putatif, Lidia n’a pas, que l’on sache, couché récemment avec un

autre homme que lui, qui continue de se taire. Enfin, employant mille

précautions, pesant chaque mot, il établit le partage des responsabilités,

Nous n’avons pas fait attention, un jour ou l’autre, ça devait arriver, mais

Lidia refuse d’entrer dans son jeu, quelles précautions aurais-je dû prendre,

il ne s’est jamais retiré au moment voulu, n’a jamais utilisé ces petits

capuchons de caoutchouc, elle refuse de s’interroger car au fond elle s’en

moque, aussi se borne-t-elle à déclarer, Je suis enceinte, c’est une chose qui

arrive à la plupart des femmes, ce n’est pas un tremblement de terre, même

s’il y a mort d’homme. Finies les subtilités dialectiques, s’il veut connaître

ses intentions, Ricardo Reis n’a plus qu’à se jeter à l’eau, et sa question est

une hypothèse négative déguisée, Vas-tu garder l’enfant, par bonheur,

aucune oreille étrangère ne l’a entendu, ce serait le bouquet, se voir

maintenant accusé d’incitation à l’avortement, alors, tandis que, l’audition

des témoins terminée, le juge s’apprête à prononcer la condamnation, Lidia,

le devançant, répond, Je vais garder l’enfant. Pour la première fois, Ricardo

Reis ressent un léger pincement au cœur, ce n’est ni une douleur, ni une

crispation, ni un détachement, mais une impression étrange, incomparable,

semblable au premier contact physique entre deux êtres d’univers différents,

humains tous deux, mais étrangers dans leur ressemblance, ou, plus

troublant encore, identiques dans leur différence. Qu’est-ce qu’un embryon

de dix jours, se demande Ricardo Reis, et il ne peut répondre, jamais, au

cours de sa carrière, il n’a eu devant les yeux ce minuscule processus de

multiplication cellulaire, s’il en a vu dans les livres, il n’en a gardé aucun

souvenir, et à présent il n’y a rien d’autre à voir que cette femme silencieuse

et secrète, Lidia, une domestique, célibataire, les seins et le ventre offerts, le

pubis un peu creusé, comme s’il protégeait un secret. Il l’a attirée à lui, et

elle s’est laissé faire, heureuse, acceptant enfin d’être protégée contre le

monde, elle a rougi, et, telle une timide fiancée, il en existe encore

quelques-unes, elle a demandé, Vous n’êtes pas fâché, Quelle idée, et pourquoi donc, mais ces mots-là ne sont pas sincères, la vérité c’est qu’une

grande colère agite à cet instant Ricardo Reis, Je me suis fourré dans un

beau pétrin, pense-t-il, si elle n’avorte pas, me voilà avec un enfant sur les

bras, et il va bien falloir que je le reconnaisse, c’est mon devoir, quel ennui,

comment une histoire pareille a-t-elle bien pu m’arriver, Lidia s’est

pelotonnée contre lui pour qu’il l’enlace plus étroitement, et, simplement,

sans aucune emphase particulière, elle a prononcé les mots suivants, Si vous

ne voulez pas reconnaître l’enfant, ça n’a pas d’importance, il naîtra de père

inconnu, comme moi. Les yeux de Ricardo Reis se sont remplis de larmes,

mélange de honte et de pitié, que celui qui s’en croit capable les identifie,

et, dans un élan enfin sincère, il l’a enlacée et embrassée, il l’a même

embrassée sur la bouche, le voilà libéré d’un grand poids, il y a parfois des

moments où l’on croit donner libre cours à sa passion, alors qu’il s’agit en

fait d’un banal élan de gratitude. Un instant plus tard, le corps animal

n’ayant que faire de ces subtilités, Lidia et Ricardo Reis, gémissant,

soupirant, s’unissaient à nouveau, maintenant que le petit est déjà fait, ça

n’a plus aucune espèce d’importance, c’est même le moment d’en profiter.

Les jours qui suivent sont délicieux. Comme Lidia est en vacances, elle

passe le plus clair de son temps avec Ricardo Reis, ne retournant chez sa

mère qu’à la nuit tombée, pour éviter de provoquer les voisines, lesquelles,

en dépit de la bonne entente instaurée depuis le petit incident médical déjà

mentionné, ne manqueraient pas de déblatérer contre ces fricotages entre

patron et domestique, fort répandus dans notre bonne ville de Lisbonne,

mais tenus soigneusement cachés, bien sûr. Si un quidam à la moralité

sourcilleuse allait jusqu’à insinuer qu’on peut fort bien faire le jour ce

qu’on a coutume de faire la nuit, Lidia pourra toujours lui rétorquer qu’elle

n’a pas encore eu le temps de procéder au grand nettoyage de printemps,

cette résurrection des demeures au sortir du long hiver, et que c’est pour

cette raison qu’elle vient tôt le matin pour repartir tard le soir, et que, dans

l’intervalle, aujourd’hui comme hier, on peut la voir et l’entendre manier le

plumeau et le chiffon à poussière, le torchon et la balayette, parfois les

fenêtres se ferment, un silence tendu s’installe, c’est qu’elle a besoin de se

reposer entre deux efforts, de dénouer son foulard, d’ôter ses vêtements

pour reprendre doucement son souffle. La maison connaît elle aussi son

samedi saint, son dimanche de Pâques, et ce grâce aux bons soins de cette

femme, de cette humble servante qui fait briller les meubles en passant un

doigt dessus, même du temps de Dona Luisa et du juge de la cour d’appel, qui avaient pourtant un bataillon de femmes de ménage, de domestiques et

de cuisinières, les murs et les meubles ne resplendissaient pas de la sorte,

bénie soit Lidia entre toutes les femmes, si Marcenda, devenue sa légitime

épouse, habitait ici, elle n’en ferait sûrement pas autant, d’ailleurs elle est

infirme. Il y a encore quelques jours, ça puait le moisi, le renfermé, la

poussière, le croupi, et voici qu’aujourd’hui la lumière jaillit des coins les

plus sombres, se reflète sur les miroirs et les verres, transforme chaque vitre

en cristal, et se répand en larges flaques sur les parquets cirés, le plafond

lui-même resplendit dès que le soleil entre par les fenêtres, cette demeure

est tout bonnement céleste, diamant à l’intérieur du diamant, et ces

merveilles sont le résultat de vulgaires travaux ménagers. Que Lidia et

Ricardo Reis aient fait souvent l’amour, se donnant et se reprenant avec un

plaisir sans mélange, n’est sans doute pas un hasard, on se demande

d’ailleurs ce qui a bien pu arriver à ces deux-là pour qu’ils soient soudain si

exigeants, si frénétiques, est-ce l’été qui les excite, ou le minuscule

embryon, ce produit d’une étreinte sans doute distraite, qui provoque leurs

nouvelles ardeurs, nous n’existons pas encore que déjà nous participons à la

marche du monde.

Hélas les meilleures choses ont une fin. Les vacances de Lidia

terminées, tout a repris son cours normal, elle vient à nouveau une fois par

semaine, quand elle a congé, et maintenant, même quand le soleil trouve

une fenêtre ouverte, la lumière est différente, faible, terne, le tamis du temps

a recommencé à filtrer l’impalpable poussière qui fait s’évanouir les

contours et les traits. Lorsque, juste avant de se coucher, Ricardo Reis ouvre

son lit, il a du mal à distinguer l’oreiller sur lequel il va poser sa tête, et si,

chaque matin, il n’identifiait pas de ses propres mains, ligne par ligne, ce

qui subsiste encore de lui, impression digitale déformée par une cicatrice

large et profonde, il ne pourrait pas se lever. Fernando Pessoa choisit l’une

de ces nuits-là pour frapper à sa porte, il n’est pas toujours présent quand on

a besoin de lui, mais il se manifeste toujours fort à propos, Quelle longue

absence, j’ai cru que je ne vous reverrais jamais, lui dit Ricardo Reis. Je ne

sors plus beaucoup, je me perds facilement, comme une petite vieille

amnésique, par chance, je me souviens encore de l’emplacement de la

statue de Camões, partant de là, j’arrive à m’orienter. Pourvu qu’avec la

fièvre qui les a saisis, ceux qui s’occupent de ces choses ne l’enlèvent pas,

sur l’avenida da Liberdade, c’est une vraie razzia. Je n’ai rien remarqué, je

ne suis plus jamais passé par là. Ils ont enlevé, ou s’apprêtent à le faire, la statue de Pinheiro Chagas et celle d’un José Luis Monteiro dont j’ignore

tout. Moi aussi, mais pour ce qui est de Pinheiro Chagas, c’est une bonne

chose. Taisez-vous, vous ne savez pas ce que l’avenir vous réserve. Oh en

ce qui me concerne, à moins qu’ils n’aient aucune vergogne, ils ne

m’élèveront pas de statue, je ne suis pas homme à être statufié. Je suis bien

d’accord, rien n’est plus triste qu’une statue dans un destin. Qu’ils en

érigent pour les militaires et les politiciens, ils adorent ça, mais nous, nous

ne sommes que des gens de lettres, et les lettres ça ne se coule ni dans le

bronze ni dans la pierre, ce ne sont que des mots. Regardez Camões, vous

avez vu ce qu’ils ont fait de ses mots à lui. Eh oui, ils l’ont transformé en

gandin de cour, en d’Artagnan, n’importe quel pantin ferait bonne figure,

avec une épée au côté, moi je ne sais même plus comment est mon visage.

Ne vous fâchez pas, il se peut que vous échappiez à la malédiction, et si, à

l’image de Rigoletto, vous n’y parveniez pas, il vous restera toujours

l’espoir qu’on abatte votre monument, comme on l’a fait pour Pinheiro

Chagas, ou qu’on vous transporte dans un endroit plus tranquille, un

entrepôt par exemple, on voit ça tous les jours, certains sont même allés

jusqu’à exiger qu’on retire le Chiado. Le Chiado aussi, quel mal leur a-t-il

donc fait. C’était un plaisantin, un débauché, qui ne convient pas, semble-t-

il, au quartier élégant où on l’a installé. Mais bien au contraire, cet endroit

est parfait, imaginez un instant Camões sans Chiado, non, non, c’est très

bien ainsi, de plus, ils ont vécu à la même époque, s’il y a quelque chose à

modifier, c’est la position du frère, il faudrait qu’il soit tourné vers l’épique,

la main tendue, non pas comme s’il mendiait, mais comme s’il offrait

quelque chose. Camões n’a rien à recevoir de Chiado. Dites plutôt que

comme Camões n’est plus vivant, on ne peut lui poser la question, mais

vous n’imaginez pas tout ce dont il aurait besoin. Ricardo Reis est allé à la

cuisine préparer du café, est revenu dans son bureau, est allé s’asseoir en

face de Fernando Pessoa et a dit, C’est gênant de ne pouvoir vous offrir un

café. Remplissez une tasse et posez-la devant moi, elle vous tiendra

compagnie pendant que vous boirez. Je n’arrive pas à me faire à l’idée que

vous n’existez pas. Sept mois ont passé, c’est suffisant pour une nouvelle

vie, mais ça, vous le savez mieux que moi, vous êtes médecin. Y a-t-il un

sous-entendu dans ce que vous venez de dire. Quel sous-entendu pourrait-il

bien y avoir. Je l’ignore. Vous êtes bien susceptible aujourd’hui. C’est sans

doute cette histoire de statues, l’évidente précarité de nos attachements,

tenez, savez-vous ce qui est arrivé au discobole. Quel discobole. Celui de l’Avenida. Ah oui, je me souviens, ce gamin nu, néo-grec. Eh bien, ils l’ont

enlevé lui aussi. Pourquoi. On a trouvé qu’il avait l’air d’un éphèbe

impubère et efféminé, et qu’il convenait d’épargner à la ville la vision de sa

trop grande nudité, qu’il y allait de notre salubrité morale. Si le gamin

n’exhibait pas des attributs physiques invraisemblables, mais respectait les

convenances et les proportions, où est le mal. Ça je l’ignore, la vérité, c’est

que ces fameux attributs, comme vous dites, quoique peu considérables,

étaient plus que suffisants pour donner une leçon d’anatomie détaillée. Mais

ne disait-on pas que le gamin était impubère, efféminé. Si. Eh bien alors,

s’il péchait c’était par défaut, non par excès. Je ne fais que répéter les potins

de la ville. Mon cher Reis, ne pensez-vous pas que les Portugais se sont mis

tout bonnement à déraisonner. Si vous, qui avez vécu ici, posez la question,

comment voulez-vous que moi, qui ai passé tant d’années au loin, je puisse

vous répondre.

Ricardo Reis a fini de boire son café, il était en train de se demander s’il

devait lire le poème dédié à Marcenda, celui qui commence par,

Nostalgique déjà de l’été que je vois, quand, à l’instant même où il venait

de s’y résoudre et ébauchait le geste de se lever du sofa, Fernando Pessoa,

un sourire sans joie sur les lèvres, lui a demandé, Faites-moi rire, contez-

moi d’autres anecdotes, alors, il n’a pas eu besoin de chercher bien loin ni

de réfléchir, trois mots ont suffi pour lui annoncer la plus incroyable d’entre

elles, Je vais être père. Fernando Pessoa l’a regardé stupéfait, refusant de le

croire, puis il a éclaté de rire. Vous vous moquez de moi, Ricardo Reis, un

peu vexé, a rétorqué, Pas le moins du monde, d’ailleurs, je ne comprends

pas votre étonnement, si un homme couche avec une femme de façon

régulière, il y a de fortes chances qu’ils finissent un jour par faire un enfant,

et c’est très précisément ce qui s’est passé. Qui est la mère, votre Lidia ou

votre Marcenda, à moins qu’il y en ait encore une troisième, avec vous il

faut s’attendre à tout. Il n’y a pas de troisième femme, et je ne suis pas

marié avec Marcenda. Ah, vous voulez dire qu’en ce qui concerne

Marcenda, il ne peut y avoir d’enfant que dans le mariage. Concluez ce que

vous voudrez, vous connaissez le poids de l’éducation, et de la famille.

Avec une domestique c’est moins compliqué. Pas toujours. Vous avez

raison, il suffit de penser à ce que disait Alvaro de Campos, qui s’est bien

souvent rendu ridicule aux yeux des femmes de chambre. Ce n’est pas ce

que je voulais dire. Mais alors, quoi. Une femme de chambre est aussi une

femme. Quelle découverte, après ça vous pouvez mourir. Vous ne connaissez pas Lidia. Mon cher Reis, je parlerai toujours avec le plus grand

respect de la mère de votre enfant, je cache en moi de véritables trésors de

vénération et, n’ayant jamais été père, je n’ai eu nul besoin d’assujettir ces

sentiments transcendants à l’ennui quotidien. Cessez ce persiflage. Si votre

paternité soudaine ne vous avait pas gâté le sens de l’ouïe, vous sauriez

qu’il n’y a pas la moindre ironie dans mes propos. Si, il y en a, encore

qu’elle soit le masque d’autre chose. L’ironie est toujours un masque. Et

elle masque quoi dans ce cas précis. Peut-être une certaine forme de

douleur. Ne me dites pas que vous souffrez de n’avoir pas eu d’enfant. Qui

sait. J’en doute. Je suis, comme vous ne l’avez probablement pas oublié, le

plus douteux des individus, un humoriste dirait, le plus douteux des

Pessoa(86), et je ne me risque même plus, aujourd’hui, à feindre ce que

j’éprouve. Ni à éprouver ce que vous feignez. J’ai dû abandonner cet

exercice en mourant, il y a des choses qui ne sont plus permises de l’autre

côté. Fernando Pessoa a lissé sa moustache et a demandé, Êtes-vous

toujours décidé à retourner au Brésil. Certains jours, j’ai l’impression d’être

déjà là-bas, le reste du temps, c’est comme si je n’y avais jamais été. Vous

passez en somme votre temps à voguer d’un bord à l’autre de l’Atlantique.

Comme tous les Portugais. Maintenant que vous avez femme et enfant,

c’est une excellente occasion de refaire votre vie. Je ne songe pas à épouser

Lidia et je ne sais pas encore si je reconnaîtrai l’enfant. Si vous me

permettez de donner mon avis, mon cher Reis, ce serait une belle saloperie.

Croyez-vous, Alvaro de Campos empruntait et ne rendait jamais lui non

plus. Alvaro de Campos était, au sens strict du terme et pour garder le

même mot, un salaud. Vous ne vous êtes jamais très bien entendu avec lui.

Je ne me suis jamais très bien entendu avec vous non plus. Nous ne nous

sommes jamais très bien entendus les uns avec les autres. C’était inévitable,

nous étions trop nombreux. Ce que je ne comprends pas, c’est votre attitude

moraliste, conservatrice. Un mort est, par définition, ultra-conservateur, il

ne supporte pas qu’on modifie l’ordre. Il y a quelque temps, je vous ai

entendu pester contre l’ordre. Eh bien, maintenant, c’est le contraire. Donc,

si vous étiez vivant, et que cette histoire soit la vôtre, enfant non désiré,

femme qui n’est pas votre égale, vous connaîtriez les mêmes doutes.

Certainement. Un salaud, vous aussi. Bien envoyé, mon cher Reis, oui, un

salaud. Quoi qu’il en soit, je ne me défilerai pas. Peut-être parce que Lidia

vous facilite les choses. C’est vrai, elle est même allée jusqu’à dire que je

ne suis pas obligé de reconnaître l’enfant. Pourquoi diable les femmes agissent-elles ainsi. Pas toutes. C’est un fait, mais il n’y a que les femmes

pour être capables de tels gestes. Si quelqu’un vous entendait, il penserait

que vous avez une grande expérience des femmes. Mon expérience est celle

de l’homme qui assiste et regarde passer, tout simplement. Vous vous

trompez lourdement, si vous croyez que cela suffit, il faut coucher avec

elles, leur faire des enfants, même si elles avortent, les voir tristes et

joyeuses, riantes ou éplorées, silencieuses et bavardes, il faut les regarder

quand elles ne savent pas qu’on les observe. Et que voient-ils, ces hommes

si malins. Une énigme, un casse-tête, un labyrinthe, une charade. J’ai

toujours été bon en devinettes. Mais une catastrophe pour ce qui est des

femmes. Vous n’êtes pas aimable, mon cher Reis. Pardonnez-moi, mes nerfs

bourdonnent comme un fil télégraphique agité par le vent. Vous êtes

pardonné. Je n’ai pas de travail, je n’ai même nulle envie d’en chercher un,

ma vie s’écoule entre la maison, le restaurant et un banc du jardin, c’est

comme si je n’avais plus rien d’autre à faire qu’attendre la mort. Gardez

l’enfant. Cela ne dépend pas de moi et ne résoudrait rien en ce qui me

concerne, je sens que cet enfant ne m’appartient pas. Vous croyez qu’un

autre en est le père. Non, c’est moi le père, la question n’est pas là, seule la

mère existe, en vérité, le père est un accident. Un accident nécessaire. Sans

doute, mais qui cesse d’être utile dès qu’il a satisfait à cette nécessité, si peu

utile, qu’il pourrait mourir aussitôt après, comme le bourdon ou la mante

religieuse. Vous avez aussi peur des femmes que moi. Plus encore, peut-

être. Vous n’avez pas eu d’autres nouvelles de Marcenda. Pas un mot, par

contre, il y a quelques jours, j’ai écrit quelques vers sur elle. J’en doute.

Vous avez raison, ce sont simplement des vers dans lesquels apparaît son

nom, voulez-vous que je vous les lise. Non. Pourquoi. Je connais vos vers

sur le bout du doigt, ceux qui sont faits comme ceux qui sont à faire, la

seule originalité c’était ce nom de Marcenda, et ça n’en est déjà plus une.

C’est votre tour d’être désagréable. Et je ne peux même pas prétexter l’état

de mes nerfs, récitez-moi le premier vers. Nostalgique déjà de l’été que je

vois. Le second n’est-il pas, J’ai pour les fleurs des larmes. Vous êtes tombé

juste. Vous voyez bien, nous savons tout l’un de l’autre, ou plus exactement,

je sais tout de vous. Y a-t-il quelque chose qui m’appartienne en propre.

Rien, probablement. Après le départ de Fernando Pessoa, Ricardo Reis a bu

le café qu’il lui avait servi. Il était froid, mais ce goût lui plaisait.

Quelques jours plus tard, les journaux annonçaient que vingt-cinq

étudiants des Jeunesses hitlériennes de Hambourg, en voyage d’étude et de propagande dans le pays, avaient été ovationnés à l’École normale, et

qu’après un longue visite à l’exposition de l’Année X de la Révolution

nationale, ils avaient écrit sur le livre d’or, Nous ne sommes rien,

déclaration péremptoire qui, d’après l’obséquieux plumitif de service,

signifiait que le peuple ne vaut rien s’il n’est pas guidé par la crème, la fleur

de la nation, le dessus du panier, l’élite. Ce dernier terme n’est pas à rejeter,

élite ne vient-il pas de choisi, encore faudrait-il accorder au peuple de

pouvoir choisir les élus qui le dirigent. Fleur et crème étant vraiment trop

ridicules en portugais, vive donc l’élite française, en attendant qu’on sache

le dire en allemand. On annonçait également, sans doute pour qu’elle

bénéficie du même apprentissage, la création de la Mocidade

portuguesa(87), laquelle comptera bientôt, en octobre, époque où débuteront

réellement ses travaux, deux cent mille jeunes gens, fleur ou crème de notre

jeunesse, et c’est d’elle que sortira, par décantations successives, greffes

appropriées, l’élite qui plus tard, quand celle d’aujourd’hui aura disparu,

nous gouvernera. Si le fils de Lidia naît un jour, si, une fois né, il arrive à

survivre, lui aussi pourra, en bon Lusitanien, assister aux défilés, revêtir

l’uniforme vert et kaki, porter au ceinturon le S de servir et de Salazar, ou

servir Salazar, ce qui fait un double S, SS, tendre le bras à la romaine, en

guise de salut, quant à Marcenda, fille de bonne famille, elle a encore le

temps de s’inscrire à la section féminine de l’OMEN(88), de lever, elle aussi,

son bras droit, le paralysé c’est le gauche. Quelques représentants de la

Mocidade portuguesa, un échantillon de notre future jeunesse patriotique,

vont bientôt se rendre à Berlin, en uniformes, pour assister aux jeux

Olympiques, inutile de dire que ces beaux et fiers garçons, orgueil de notre

race lusitanienne, miroir de notre avenir, tronc en fleur qui tend ses

branches vers la jeunesse qui passe, produiront une magnifique impression,

souhaitons-leur donc de répéter à leur tour la célèbre phrase, Nous ne

sommes rien. Mon fils ne se prêtera pas à de telles singeries, dira Lidia à

Ricardo Reis, gageons que d’ici dix ans, si on arrive jusque-là, on pourrait

bien avoir là le début d’une querelle.

 

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Victor est nerveux. Il s’agit là d’une mission de confiance qui n’a rien à

voir avec la routine consistant à suivre des suspects, à suborner des gérants

d’hôtel ou à interroger des coursiers qui déballent tout dès la première

question. Il porte la main droite à sa hanche pour éprouver le volume

réconfortant du revolver, puis, lentement, du bout des doigts, il extrait de la

poche extérieure de sa veste un bonbon à la menthe. Il enlève le papier avec

d’infinies précautions, dans le silence de la nuit le froissement doit

s’entendre à dix pas, c’est une imprudence, une infraction aux règles de la

sécurité, mais l’odeur d’oignon est devenue si forte, sans doute à cause de

sa nervosité, qu’elle pourrait bien faire fuir la proie avant l’heure, d’autant

plus que le vent, dans son dos, souffle dans la bonne direction. Dissimulés

par les troncs d’arbres, embusqués dans les encoignures des portes, les

adjoints de Victor attendent le signal de l’approche silencieuse qui doit

précéder l’assaut fulgurant. Ils regardent fixement la fenêtre d’où filtre un

imperceptible rai de lumière, ces volets fermés malgré la chaleur sont déjà

l’indice de la conspiration. L’un des adjoints de Victor soupèse le pied de

biche à l’aide duquel il forcera la porte, un autre glisse les doigts de sa main

gauche dans un poing américain, ce sont des hommes qui connaissent

parfaitement leur métier et qui, partout où ils passent, laissent pour traces

des gonds arrachés et des mâchoires brisées. Sur le trottoir d’en face, un

autre policier descend la rue, celui-ci n’a pas à se cacher, il se comporte

comme un paisible citoyen qui rentre chez lui, il habite dans l’immeuble,

mais n’a pas frappé avec le heurtoir pour que sa femme vienne lui ouvrir,

C’est à cette heure-ci que tu rentres. En quinze secondes, sans clef, la porte

a été ouverte, le passe a suffi. Le premier obstacle a été franchi. Le policier

est dans l’escalier, mais il n’a pas reçu l’ordre de monter. Sa mission est de

rester aux aguets, de donner l’alerte s’il surprend des bruits ou des

mouvements suspects, auquel cas il devra ressortir pour aller faire son

rapport à Victor, qui décidera. Car le cerveau, c’est Victor. Dans l’encoignure, à l’intérieur, la silhouette du policier apparaît, il allume une

cigarette pour signifier que tout va bien, l’immeuble est tranquille, à l’étage

cerné, personne ne se méfie. Victor jette son bonbon, il craint, si une

bagarre éclatait, de s’étrangler en pleine action. Il aspire l’air par la bouche,

sent la fraîcheur de la menthe, ce n’est plus le même homme. Mais il n’a

pas fait trois pas que l’émanation invisible remonte de son estomac, ses

subordonnés n’ont par bonheur pas changé de position, ils continuent de

suivre les mouvements de leur chef, lui emboîtent le pas, excepté deux

d’entre eux qui surveillent toujours la fenêtre, l’ordre est de tirer sans

sommation au cas où une tentative de fuite se produirait de ce côté. Les six

hommes de l’escouade montent à la queue leu leu, expression bien plus

ancienne qu’en file indienne, le silence est total, l’atmosphère est devenue

irrespirable, électrique, à cause de la tension accumulée, et ils sont tous si

nerveux qu’ils ne remarquent pas que leur chef pue, on pourrait croire que

tout a la même odeur. Quand ils arrivent sur le palier, le silence est tel que

l’immeuble paraît désert, ou alors, c’est que tout le monde dort, si leurs

informations n’étaient pas aussi sûres, Victor donnerait l’ordre de rompre

non pas les gonds mais les rangs, et de reprendre le travail d’espionnage,

suivre, interroger, suborner. À l’intérieur de l’appartement, comme un

serpent qui danse, le pied de biche bifide vise la porte, glisse ses crocs entre

le chambranle et le battant, et s’immobilise. C’est au tour de Victor. De son

poing fermé, il fait retentir sur la porte les quatre coups du destin, puis

hurle, Police. Le pied de biche entre en action, le chambranle vole en éclats,

la serrure grince, à l’intérieur, il y a un grand remue-ménage de chaises, de

pas, de voix, Que personne ne bouge, clame Victor d’une voix de stentor, sa

nervosité est passée, les lumières s’allument soudain à tous les étages, les

voisins veulent eux aussi participer à la fête, ils ne se risquent pas à monter

sur les planches mais illuminent la scène, dans la rue on entend trois coups

de feu, quelqu’un a dû tenter d’ouvrir une fenêtre, le pied de biche a changé

de position et pénètre maintenant dans une fente élargie à la hauteur du

gond inférieur, le moment est venu, la porte se fend de bas en haut comme

une gueule béante, deux coups de pied magistraux l’arrachent

définitivement, elle s’abat d’abord contre le mur qui fait face au couloir,

puis sur le côté, ouvrant dans le stuc une large plaie, un grand silence se fait

soudain dans la maison, il n’y a plus de salut possible. Victor s’élance,

revolver au poing, répétant, Personne ne bouge. Deux adjoints l’encadrent,

les autres n’ont pas la place de manœuvrer, et comme ils ne peuvent se mettre en position de tir, ils avancent dès que les premiers pénètrent dans la

petite pièce qui donne sur la rue, la fenêtre est ouverte, dans leur ligne de

mire se trouvent quatre hommes debout, bras en l’air, tête basse, vaincus.

Victor rit de plaisir, Tout le monde est pris, tout le monde est pris, il

ramasse quelques papiers éparpillés sur la table, donne l’ordre de

commencer la perquisition, s’adresse au policier armé du poing américain,

qui a l’air profondément dépité, il n’y a pas eu de bagarre, il n’a pu donner

le moindre coup, quelle déveine, Va voir derrière si personne ne s’est enfui,

et le voilà parti, par le vasistas de la cuisine, puis dans l’escalier de secours,

on l’entend crier à ses collègues qui bouclent le dispositif, Avez-vous vu

quelqu’un s’enfuir, et les autres lui répondent, Oui, il y en a un qui s’est

échappé. Demain, dans le rapport, ils écriront, et les versions varieront,

qu’un tel s’est échappé d’un bond, par les jardins ou par les toits. L’homme

au poing américain revient, la mine déconfite, Victor n’a pas besoin de

précisions pour se mettre à hurler, furieux, les derniers relents de menthe

ont disparu, Bande d’incapables, un piège aussi bien ficelé, et comme les

prisonniers n’arrivent pas à dissimuler un pâle sourire, il comprend que

c’est justement le personnage principal qui s’est enfui, et le voilà qui

écume, menace, veut savoir qui était ce type, par où il s’est échappé, Ou

vous parlez ou vous êtes morts, les adjoints couchent tout le monde en joue,

l’homme au poing américain caresse ses phalanges, alors le réalisateur dit,

Coupez. Victor, emporté par l’élan, ne se calme pas tout de suite, pour lui,

c’est une affaire sérieuse, dix hommes pour en arrêter cinq, et ils laissent

échapper le plus important, le cerveau du complot, mais le réalisateur

intervient, il est de bonne humeur, le tournage s’est si bien déroulé qu’on

n’aura pas besoin d’une seconde prise de vues, Laissez tomber, ne vous en

faites pas, s’il se faisait arrêter maintenant, il n’y aurait plus de film, Mais,

monsieur Lopes Ribeiro, la police va être mal vue, c’est un discrédit jeté sur

la corporation, sept tailleurs sont venus pour tuer une araignée et l’araignée

s’est enfuie, l’araignée ou plutôt la mouche, l’araignée c’est nous. Laissez-

le s’enfuir, ce ne sont pas les toiles qui manquent dans l’univers, on échappe

aux unes pour se jeter dans les autres, celui-ci va courir se réfugier dans une

pension, sous un nom d’emprunt, il se croit sauvé, et ne se doute pas que

son araignée à lui, c’est la fille de la propriétaire de la pension, c’est là dans

le scénario, une jeune fille très sérieuse, très nationaliste, qui lui tournera la

tête et le cœur, la femme, c’est l’arme par excellence, toutes plus saintes les

unes que les autres, ce réalisateur est un vrai sage. Ils sont plongés dans cette conversation quand l’opérateur, un Allemand qui vient d’Allemagne,

s’approche et dit, Ein gross plano do polizel, le réalisateur comprend,

normal, ça ressemble presque à du portugais, et Victor, qui a également tout

saisi, va immédiatement se mettre en position, l’assistant a baissé le clap,

pan, Révolution de Mai, deuxième, ou quelque chose d’approchant, Victor,

le revolver au poing, surgit à nouveau sur le seuil, un rictus menaçant,

sardonique, aux lèvres, Tout le monde est pris, tout le monde est pris, et s’il

le dit maintenant avec moins de fougue, c’est pour que le nouveau bonbon à

la menthe qu’il vient de mettre dans sa bouche afin de purifier l’air ne

l’étouffe pas. L’opérateur est satisfait, Auf wiedersehen, ich habe keine Zeit

zu verlieren, es ist schon ziemlich spät, Aufïder-zên, iç haba kaina tsait tus

ferliren, éss ist chon tsimliç chpêt. Au revoir, je n’ai plus le temps, il est

déjà tard, et au réalisateur, Es ist Punkt Mitternacht, Ess ist punkt mit-

ternajt, il est minuit, ce à quoi Lopes Ribeiro répond, Machen Sie bitte das

Licht aus, Majen zi bit-ta dass lict auss, Éteignez la lumière, tout ceci dit

avec prononciation et traduction, n’oublions pas que nous n’en sommes

encore qu’au début. Accompagnés des prisonniers ligotés, Victor et son

escouade sont déjà redescendus, ils ont une telle conscience de leur devoir

de policier qu’ils prennent au sérieux cette mascarade, tout ce qui ressemble

à un détenu est bon à prendre, même s’il s’agit d’un simulacre.

D’autres assauts se préparent. Tandis que le Portugal prie et chante, que

le temps est aux réjouissances, processions, cantiques, pétards et vin, vira

du Minho(89), concerts, défilés d’anges aux ailes blanches suivant les statues

des saints, tout cela à profusion, tandis que la canicule, réponse du ciel aux

débordements hivernaux, s’abat sur le pays, cédant parfois la place à des

pluies éparses, à des orages de saison, tandis qu’au théâtre São Luis Tomas

Alcaïde chante Rigoletto, Manon et la Tosca, la Société des Nations a

décidé de lever en hâte les sanctions prises contre l’Italie, les Anglais de

leur côté protestent contre le passage du dirigeable Hindenburg au-dessus

des usines et des sites stratégiques britanniques, et le bruit court de

l’annexion imminente de la Ville libre de Dantzig au territoire allemand.

Après tout, c’est leur affaire. Seul un œil aiguisé et un doigt exercé à la

recherche cartographique pourraient découvrir sur la carte la petite tache

noire et son nom barbare, et ce n’est certes pas à cause d’eux que le monde

va s’arrêter. Parce qu’en définitive, si l’on tient à préserver la tranquillité

chez soi, il ne faut pas s’occuper des voisins, que ceux qui les ont armés les

désarment, quand l’heure est aux plaisirs, ils ne viennent pas nous chercher. Quelques jours plus tôt, le bruit a couru que le général Sanjurjo voulait

pénétrer clandestinement en Espagne, pour prendre la tête du mouvement

monarchiste, et il s’est empressé de déclarer à la presse qu’il ne songeait

nullement à quitter si vite le Portugal. Le voilà donc installé à Monte Estoril

avec toute sa famille, dans la villa Santa Leocádia, avec vue sur la mer, la

conscience en paix. S’ils devaient prendre parti dans cette affaire, les uns

diraient, Va et sauve ta patrie, les autres, Reste donc tranquille, ne va pas

t’attirer des ennuis. Quant à nous, notre seul devoir est de respecter les

règles de l’hospitalité, comme nous l’avons si obligeamment fait pour les

ducs d’Albe et de Medinaceli, qui ont, au bon moment, trouvé refuge à

l’hôtel Bragança, et ne songent pas à le quitter de sitôt, si on en croit leurs

dires. Peut-être ne s’agit-il là que des préparatifs d’un nouvel assaut, peut-

être le scénario est-il différent, et l’opérateur prêt, on n’attend plus que

l’ordre du réalisateur, Moteur.

Ricardo Reis lit les journaux. Affaire de tempérament, sans doute, les

nouvelles du monde ne parviennent pas à l’inquiéter, il se fie peut-être au

sens commun, qui affirme que plus on redoute les malheurs, moins ils ont

de chance d’arriver, s’il en est ainsi, alors l’homme est condamné, dans son

propre intérêt, au pessimisme éternel, seule voie d’accès au bonheur, et s’il

persiste dans cette voie, la simple crainte de la mort lui permettra peut-être

d’atteindre l’immortalité. Ricardo Reis n’est pas comme John D.

Rockefeller, il n’a pas besoin qu’on lui filtre les informations, le journal

qu’il a acheté est semblable à tous ceux que le crieur trimbale dans sa

sacoche ou étale sur le trottoir, les menaces sont universelles, comme le

soleil, et l’ombre dans laquelle il trouve refuge pourrait se définir ainsi, ce

que je ne veux pas voir n’existe pas, le seul vrai problème est de savoir

quelle va être la progression du cavalier de la reine, et si je parle de

problème, ce n’est pas qu’il en soit réellement un, mais que, simplement, je

n’en n’ai pas d’autre. Ricardo Reis lit les journaux, s’impose un semblant

Continuer : partie 6 sur 7