L'année de la mort de Ricardo Reis
Chapitre 65
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 7 parties.
d’inquiétude. L’Europe est en ébullition, si par hasard elle explosait, le
poète n’aurait pas un endroit où reposer sa tête. Les vieux, par contre, sont
tellement excités qu’ils ont décidé de faire à tour de rôle le sacrifice
d’acheter le journal, pour ne plus avoir à attendre la fin de l’après-midi.
Quand Ricardo Reis est descendu au jardin pour pratiquer sa charité
quotidienne, ils se sont permis de lui répondre avec cette morgue des
pauvres qui ne sont en fin de compte que des ingrats, Nous l’avons déjà, et,
bruyamment, avec ostentation, ils ont déplié les larges feuilles, il ne faut jamais faire confiance à la nature humaine, la preuve vient encore de nous
en être fournie.
Comme il avait retrouvé, sitôt finies les vacances de Lidia, l’habitude de
dormir pratiquement jusqu’à l’heure du déjeuner, Ricardo Reis a sans doute
été le dernier habitant de Lisbonne à apprendre qu’un coup d’État militaire
avait eu lieu en Espagne. Les yeux encore lourds de sommeil, il est allé
jusqu’à l’escalier pour prendre le journal sur le paillasson, l’a mis sous son
bras, est revenu à sa chambre en bâillant, encore une journée qui
commence, ah, cette lassitude de vivre, et dire qu’on appelle ça la sérénité.
Soulèvement de l’armée espagnole, quand ce titre lui a sauté au visage,
Ricardo Reis a ressenti un vertige, ou plus exactement une impression de
décollement intérieur, comme s’il était subitement tombé en chute libre sans
être certain de pouvoir retomber sur ses pieds. Ce qu’on aurait dû prévoir
était arrivé. Gardienne des vertus de la race et de la tradition, l’armée
espagnole allait laisser parler les armes, expulser les marchands du temple,
restaurer l’autel de la patrie, rendre à l’Espagne l’immortelle grandeur que
certains de ses enfants, des dégénérés, lui avaient fait perdre. Ricardo Reis a
lu la nouvelle, brève, et a trouvé en page intérieure un communiqué périmé,
On craint un mouvement révolutionnaire fasciste à Madrid, le mot fasciste
l’a singulièrement troublé, l’information émanait, il est vrai, de la capitale
espagnole, siège du gouvernement de gauche, il était par conséquent
logique qu’on usât d’un pareil langage, mais il aurait été beaucoup plus
simple de dire, par exemple, les monarchistes se sont dressés contre les
républicains. Ricardo Reis qui, ne l’oublions pas et répétons-le, est
monarchiste aurait tout de suite su de quel côté étaient les siens. Mais si le
général Sanjurjo, qui devait prendre la tête du mouvement monarchique
espagnol, les bruits qui courent à Lisbonne semblent le confirmer, a
formellement démenti l’information, Je n’ai nullement l’intention de quitter
de sitôt le Portugal, alors la situation est moins compliquée, Ricardo Reis
n’a pas à prendre parti, cette bataille, si bataille il y a, n’est pas la sienne,
c’est une affaire entre républicains et républicains. C’est tout pour
aujourd’hui. Demain, le journal annoncera peut-être que le mouvement a
avorté, que la révolte a échoué, que la paix règne dans toute l’Espagne.
Ricardo Reis se demande si cela serait pour lui un soulagement ou un
fardeau. Quand il sort pour déjeuner, il observe les visages, prête attention
aux propos, il y a de la nervosité dans l’air, une nervosité qui pour l’heure
est encore maîtrisée, et ne pèche ni par excès ni par défaut, sans doute parce que les informations sont encore rares et qu’il convient de dissimuler les
sentiments que ces événements si proches éveillent, le silence est d’or,
mieux vaut rester muet. Entre la porte de son appartement et le restaurant, il
a toutefois surpris quelques regards de triomphe et un ou deux autres qui
révélaient un accablement mélancolique, même quelqu’un comme lui est
capable de comprendre qu’il ne s’agit pas là simplement d’une opposition
entre républicains et monarchistes.
Petit à petit, on apprend ce qui s’est passé. Le soulèvement est parti du
Maroc espagnol, et son chef principal semble être le général Franco. Ici, à
Lisbonne, le général Sanjurjo vient de déclarer qu’il est du côté de ses
frères d’armes, tout en réaffirmant qu’il ne s’engagera pas directement, le
croit qui veut, ces quatre mots ne sont pas de lui, évidemment, mais on
trouve toujours quelqu’un qui, en toutes circonstances, donne son avis,
même et surtout quand on ne lui demande rien. Un enfant comprendrait que
la situation en Espagne est grave, il suffit de dire qu’en moins de quarante-
huit heures on a assisté à la chute du gouvernement Casares Quiroga, à la
constitution et à la dissolution d’un nouveau cabinet dirigé par Martinez
Barrio, et qu’on s’interroge maintenant sur la durée de vie du ministère
formé par Giral. Les militaires viennent d’annoncer le triomphe de leur
mouvement, si tout se déroule aussi bien que prévu, les heures du pouvoir
rouge en Espagne sont comptées. L’enfant de tout à l’heure pourrait le
confirmer, et qu’il sache à peine lire ne change rien à l’affaire, il lui suffit
de jeter un coup d’œil sur la grosseur des titres et la variété des caractères,
véritable débauche graphique qui va jusqu’aux italiques, et finira bientôt par
déborder sur les caractères bas de casse des articles de fond.
Soudain, c’est la tragédie. Le général Sanjurjo vient de mourir,
affreusement carbonisé, il partait pour prendre le commandement du
soulèvement militaire, l’avion était-il trop chargé, son moteur manquait-il
de puissance, quoi qu’il en soit, le résultat est le même, il n’a pu décoller,
et, sous les yeux des Espagnols accourus pour un dernier adieu, est allé
donner d’abord contre des arbres puis contre un mur, enfin, sous le soleil
impitoyable, l’avion et le général se sont mis à flamber comme une
immense torche, tandis que le pilote chanceux, Ansaldo de son prénom,
s’en tirait avec quelques contusions et des brûlures sans gravité. Le général
disait, Non, non, je ne songe pas à quitter le Portugal, et il mentait, enfin,
soyons charitables, ces duplicités sont le pain quotidien de la politique, et il
n’est pas interdit de se demander ce que Dieu peut bien penser de tout ça, rien après tout ne nous garantit qu’il ne s’agit pas là d’un châtiment divin,
chacun sait que Dieu punit sans pierre ni bâton, mais qu’il a par contre une
longue expérience du feu. En ce moment même, tandis que le général
Queipo de Llano proclame la dictature militaire dans toute l’Espagne, dans
l’église de Santo Antonio d’Estoril, c’est la veillée du corps du général
Sanjurjo, marquis du Riff, en fait de corps, tout ce qui reste c’est un
souchon noir, pareil à un petit cercueil d’enfant, voir un homme si corpulent
de son vivant réduit à l’état de misérable tison, ah, on a bien raison de dire
que nous ne sommes rien en ce bas monde, mais on a beau le répéter, et le
constater tous les jours, c’est toujours aussi difficile à admettre. En
uniforme de pied en cap, chemise bleue, pantalon noir, poignard au
ceinturon de cuir, les membres de la phalange espagnole forment une haie
d’honneur pour le grand chef de guerre, d’où sortent tous ces gens, on se le
demande, ce qui est sûr, c’est qu’on ne les a pas expédiés du Maroc en
quatrième vitesse pour qu’ils assistent à ces obsèques solennelles, quant au
gamin de tout à l’heure, aussi innocent et analphabète qu’il soit, il n’en sait
rien lui non plus, enfin s’il y a, comme l’affirme Pueblo gallego, cinquante
mille Espagnols au Portugal, il est évident que ces gens-là ne se sont pas
contentés d’emporter du linge de rechange, et qu’afin de parer à toute
éventualité, ils ont mis dans leurs bagages pantalon noir, chemise bleue et
poignard, la seule chose à laquelle ils ne s’attendaient sûrement pas, c’est
qu’il leur faudrait exhiber tout cela en d’aussi dramatiques circonstances.
Pourtant, une lueur de triomphe et de gloire éclaire ces visages empreints
d’une douleur virile, la mort n’est-elle pas l’éternelle fiancée à laquelle rêve
tout homme valeureux, vierge pure qui a toujours eu un faible pour les
Espagnols, surtout lorsqu’ils sont militaires. Demain, l’annonce de
l’avancée des colonnes motorisées sur Madrid planera au-dessus des restes
mortels du général Sanjurjo, portés sur un armon tiré par des mules, tel
l’ange annonciateur de la bonne nouvelle, le siège est levé, l’assaut final
n’est plus qu’une question d’heures. Il paraît qu’il n’y a déjà plus de
gouvernement dans la capitale, mais il paraît aussi, et nul ne semble
remarquer la contradiction, que ce gouvernement qui n’existe pas a décidé
d’autoriser les membres du Front populaire à s’emparer des armes et des
munitions dont ils auraient besoin. Derniers râles du démon. Bientôt la
Virgem do Pilar écrasera sous son talon immaculé le serpent maudit, le
croissant de lune va se lever sur les charniers de l’iniquité, des milliers de
soldats marocains débarquent déjà dans le sud de l’Espagne, grâce à leur aide œcuménique, nous allons rétablir l’empire de la croix et du rosaire là
où dominait l’odieux symbole de la faucille et du marteau. La régénération
de l’Europe progresse à pas de géant, l’Italie d’abord, puis le Portugal,
l’Allemagne, et maintenant c’est au tour de l’Espagne, voilà la bonne terre,
voilà le bon grain, demain nous moissonnerons les récoltes. Nous ne
sommes rien, avaient écrit les étudiants allemands, et c’est très précisément
ce que murmuraient les esclaves qui bâtirent les pyramides, Nous ne
sommes rien, disaient les maçons et les bouviers de Mafra(90), Nous ne
sommes rien, nous les Alentejanos mordus par le chat enragé, Nous ne
sommes rien, nous les bénéficiaires des bonnes œuvres nationales, Nous ne
sommes rien, nous les gens du Ribatejo, pour qui a eu lieu la fête du Jockey
Club, Nous ne sommes rien, nous les syndicats nationaux qui avons défilé
en mai, le bras tendu, Nous ne sommes rien, est-ce qu’un jour viendra où
nous serons enfin quelque chose, qui a parlé, nul ne le sait, c’est une simple
supposition.
Ricardo Reis explique à Lidia, qui n’est pas grand-chose non plus, les
progrès du pays voisin, et elle lui parle des Espagnols de l’hôtel, qui ont
célébré l’événement par une grande fête, la mort tragique du général ne les
a guère démoralisés, maintenant, il n’est pas de nuit où l’on n’entende
sauter les bouchons de champagne français, Salvador ne se tient plus de
joie, Pimenta parle le castillan comme si c’était sa langue maternelle, quant
à Ramon et Felipe, ils ne rentrent plus dans leurs vestes depuis qu’ils ont
appris que le général Franco est galicien, d’El Ferrol, quelqu’un a même eu
l’idée de hisser un drapeau espagnol sur le balcon de l’hôtel, en signe
d’alliance hispano-portugaise, ils n’attendent plus qu’une chose, que le
plateau de la balance descende encore un peu, Et toi, demande Ricardo
Reis, que penses-tu de ce qui est en train de se passer là-bas. Moi, je ne suis
rien, je n’ai pas d’instruction, mais vous, monsieur le docteur, vous devez
bien savoir, avec toutes les études que vous avez faites pour arriver à votre
position, je crois que plus on s’élève, plus on voit loin. La lune pleine brille
sur chaque lac, parce qu’elle est très haut dans le ciel. Vous dites les choses
d’une manière si jolie, monsieur le docteur. En Espagne, c’était le désordre,
la pagaille, il fallait bien que quelqu’un vienne mettre un terme à toutes ces
folies, et seule l’armée le pouvait, c’est ce qui s’est passé ici, et c’est partout
pareil. Je ne connais rien à ces choses, mon frère dit. Allons bon, encore ton
frère, je n’ai pas besoin de l’entendre pour savoir ce qu’il a dit. Vous êtes
vraiment deux personnes très différentes, mon frère et vous. Et que dit-il, en fin de compte. Il dit que les militaires ne gagneront pas, parce qu’ils auront
le peuple entier contre eux. Lidia, il faut que tu saches que le peuple n’est
jamais d’un seul côté à la fois, de plus, fais-moi la faveur de m’expliquer ce
que c’est que le peuple. Le peuple, c’est ce que je suis, moi, une domestique
qui a un frère révolutionnaire, et qui couche avec un docteur ennemi des
révolutions. Qui t’a appris à dire de telles choses. Quand j’ouvre la bouche
pour parler, les mots sont là, tout prêts, il suffit de les laisser sortir.
Généralement, on pense avant de parler, ou on pense en parlant, on fait tous
ainsi. Si ça se trouve, moi je ne pense pas, c’est comme de faire un enfant, il
grandit sans qu’on s’en rende compte, quand son heure est venue, il naît. Tu
te sens bien. Si ce n’était l’absence de règles, je ne saurais même pas que je
suis enceinte. Tu maintiens ton idée de garder l’enfant. Le petit. Oui, le
petit. Oui, et je ne changerai pas d’avis. Réfléchis bien. Si ça se trouve, moi
je ne réfléchis pas, et disant cela, Lidia s’est mise à rire, heureuse. Ricardo
Reis n’a su que répondre, alors il l’a attirée à lui, lui a donné un baiser sur le
front, puis au coin de la bouche, puis dans le cou, le lit n’était pas loin, la
domestique et le docteur s’y sont allongés, il n’était plus question du frère,
quant à l’Espagne, c’est le bout du monde.
Les beaux esprits se rencontrent(91), disent les Français, peuple subtil.
Ricardo Reis avait évoqué le nécessaire maintien de l’ordre, or voilà que,
dans une interview au journal portugais O Século, le général Francisco
Franco venait de déclarer, Nous voulons que l’ordre règne dans le pays, ce
qui a permis au quotidien d’imprimer en gros titres, L’œuvre de rédemption
de l’armée espagnole, si les beaux esprits ne sont pas innombrables, ils sont
chaque jour plus nombreux, et en voici la preuve, d’ici peu, lorsque le
journal posera la délicate question de savoir quand sera enfin organisée la
Première Internationale de l’Ordre contre la Troisième Internationale du
Désordre, il y aura déjà suffisamment de beaux esprits pour donner une
réponse. D’ailleurs, le fait que les soldats marocains continuent de
débarquer est déjà un début, une junte vient de se constituer à Burgos, quant
à l’affrontement final entre l’armée et les forces de la capitale, ce n’est plus
qu’une question d’heures. Il convient par ailleurs de ne pas accorder une
trop grande importance au fait que la population de Badajoz se soit armée
pour résister à l’assaut, c’est à peine un élément de plus dans la discussion
sur ce qu’est ou n’est pas le peuple, voilà tout. Ignorant les lacunes de Lidia
et les incertitudes de Ricardo Reis, les hommes, les femmes et les enfants se
sont munis de fusils, d’épées, de gourdins, de faux, de revolvers, de poignards, de bâtons, bref, de tout ce qui leur tombait sous la main, c’est
sans doute la manière qu’a le peuple de prendre les armes, si tel est bien le
cas, nous savons désormais ce qu’est le peuple et de quel côté il se situe, le
reste n’est, passez-moi l’expression, qu’un débat philosophique et partial.
L’onde roule et se gonfle. Au Portugal, les inscriptions des volontaires
au Mouvement pour la jeunesse portugaise affluent, sous le regard paternel
bienveillant les jeunes patriotes devancent l’appel, signent d’une écriture
d’écolier, la main lourde d’espoir, leur lettre d’engagement, puis, d’un pas
ferme, ils la portent à la poste, ou, tremblants d’émoi civique, la remettent
au portier du ministère de l’Éducation nationale, seul le respect religieux les
empêche de s’exclamer, Ceci est mon corps, ceci est mon sang, mais
n’importe qui peut voir combien leur soif de martyre est grande. Ricardo
Reis parcourt les listes, il tente de se représenter les visages, les gestes, les
démarches qui donneraient forme et sens à la vacuité de ces mots curieux
que sont les noms propres, les plus vides de tous les mots s’ils ne sont pas
associés à une figure humaine. D’ici quelques années, vingt, trente,
cinquante ans, devenus des hommes mûrs, des vieillards, s’ils parviennent
jusque-là, que penseront-ils de l’enthousiasme de leur jeunesse, quand ils
lisaient et écoutaient les jeunes Allemands leur dire, Nous ne sommes rien,
et que, sublimes, ils accouraient à l’appel de la trompette mystique, Nous ne
sommes rien non plus. Ils diront sans doute, Péché de jeunesse, L’innocence
m’a fait commettre bien des erreurs, Personne ne m’a conseillé, Je l’ai bien
regretté par la suite, C’est mon père qui m’a envoyé, J’y croyais
sincèrement, L’uniforme était tellement beau, Si c’était à refaire, je le
referais, C’était un moyen de réussir dans la vie, Les premiers inscrits
étaient les mieux considérés, On se trompe si facilement quand on est jeune,
C’est si facile de tromper un jeune, justifications parmi d’autres, or voici
que l’un d’eux se dresse soudain, et lève la main pour demander la parole,
Ricardo Reis la lui donne, curieux d’entendre un homme s’expliquer sur
l’un des hommes qu’il a été, un âge jugeant l’autre, et ce discours est le
suivant, Nous venons d’entendre les raisons avancées par chacun de nous
pour justifier le fait qu’il ait franchi le pas, qu’il ait agi par ingénuité ou par
calcul, de son propre chef ou contre son gré, la sentence, comme il est
d’usage, sera fonction de l’époque et du juge, mais, condamnés ou absous,
la vie qui a été vécue devra peser son poids dans la balance, tout comme le
mal et le bien qui auront été faits, ce qui a réussi ou raté, le pardon et la
faute, et, quand tout aura été pesé, aussi précisément que possible, et dans l’improbable hypothèse où notre cœur serait pur, que notre conscience soit
notre seul juge, et peut-être devrons-nous encore déclarer, et cette fois dans
un tout autre but, Nous ne sommes rien, puisque à cette époque un homme,
aimé et respecté par la plupart d’entre nous, et je vous donne
immédiatement son nom pour vous épargner l’effort de le deviner, un
homme, qui se nommait Miguel de Unamuno, recteur à l’époque de
l’université de Salamanque, pas un gamin de quatorze-quinze ans, comme
nous, mais un vénérable vieillard, un septuagénaire qui avait derrière lui
une longue existence et une œuvre considérable se composant d’ouvrages
aussi célèbres que Del sentimiento tragico de la vida, la Agonia del
cristianismo, En torno al casticicismo, la Dignidad humana, et bien
d’autres encore que vous voudrez bien me dispenser de citer, cet homme,
phare de l’intelligence, a adhéré, dès les premiers jours de la guerre, à la
junte du gouvernement de Burgos, en déclarant, Comptez sur moi, hommes
d’Espagne, pour vous aider à sauver la civilisation occidentale, ces hommes
d’Espagne, c’étaient les militaires séditieux et les Maures du Maroc, il a
offert de sa poche cinq mille pesetas à ce qu’on appelait déjà l’armée
nationaliste espagnole, je ne me souviens pas des prix de l’époque, je ne
peux donc pas vous dire combien de cartouches on pouvait acheter avec cet
argent-là, il a eu d’autre part la cruauté de conseiller au président Azaña de
se suicider, et, quelques semaines plus tard, il faisait d’autres déclarations
non moins fracassantes, J’ai la plus grande admiration et le plus grand
respect pour la femme espagnole, qui a su empêcher les hordes
communistes et socialistes de s’emparer plus tôt de l’Espagne, et, emporté
par son élan, il a fini par s’exclamer, Saintes femmes, au Portugal, c’est
pareil, ce ne sont pas les saintes qui manquent, deux exemples suffisent à le
prouver, Marilia de la Conspiration, et l’ingénue de la Révolution de mai,
les femmes d’Espagne devront remercier Unamuno pour cet hommage, et
nos Portugaises, messieurs Tomé Vieira et Lopes Ribeiro, un de ces jours,
j’aimerais bien descendre aux Enfers pour dénombrer toutes les saintes
femmes qui s’y trouvent. Comme s’il s’agissait d’une blessure honteuse
qu’il faut à tout prix dissimuler, personne cependant n’ose citer Miguel de
Unamuno, que nous avons pourtant tant admiré, de lui, on a conservé
uniquement les mots qui peuvent servir à l’édification de la postérité, les
derniers qu’il a prononcés à Salamanque, pour répondre au général Milan
d’Astray qui avait crié Viva la muerte. Le docteur Ricardo Reis n’a pas
réussi à savoir de quels mots il s’agissait, c’est ça la vie, on n’a pas le temps de tout connaître, la vie de Ricardo Reis ne lui a pas permis d’en apprendre
davantage, nous savons seulement que c’est parce que ces mots-là ont été
prononcés que certains d’entre nous ont bien voulu réviser leur jugement,
en fait, Miguel de Unamuno a eu la chance de vivre assez longtemps pour
reconnaître son erreur, je dis bien reconnaître, car il n’a jamais
véritablement fait amende honorable, le temps lui a manqué, sans doute, ou
bien il a voulu protéger jusqu’au bout la tranquillité de ses vieux jours, tout
est possible, en tout état de cause, et ce sera la conclusion de ce long
discours, je vous demanderai d’attendre que nous ayons, nous aussi, dit
notre dernier ou avant-dernier mot, si d’ici là notre lucidité ne nous a pas
abandonnés, et si, dans l’intervalle, vous n’avez pas perdu la vôtre, j’ai
terminé. Certains des assistants ont applaudi chaleureusement à leur propre
espérance de salut, d’autres ont protesté, indignés par la malveillante
interprétation dont vient de souffrir la pensée nationaliste de Miguel de
Unamuno, et cela parce que, par entêtement sénile, caprice de vieillard
cacochyme qui a déjà un pied dans la tombe, il en était arrivé à contester le
cri superbe du général Milan d’Astray, grand patriote et grand militaire que
ses états de service actuels et passés autorisaient à se comporter en donneur
de leçons, et qui n’en avait aucune à recevoir. Ricardo Reis ignore la
réponse de Miguel de Unamuno au général, peut-être n’ose-t-il pas
s’informer, peut-être redoute-t-il de pénétrer les arcanes du futur, du destin,
mieux vaut passer en silence et sans trop d’inquiétude, a-t-il écrit un jour, et
c’est ce que chaque jour il s’efforce de faire. Les vieillards se sont éloignés
tout en discutant de la première, de la deuxième et de la troisième
déclaration d’Unamuno, et chacun juge comme il aimerait être jugé, si
l’accusé pouvait choisir sa loi il n’y aurait que des acquittements.
Ricardo Reis relit les nouvelles qu’il connaît déjà, la proclamation du
recteur de Salamanque, Pour sauver la civilisation occidentale, hommes
d’Espagne, comptez sur moi, les cinq mille pesetas offertes à l’armée de
Franco, l’épouvantable conseil donné à Azaña, Suicidez-vous, sur les
saintes femmes, rien encore, mais on sait déjà en quels termes on en parlera,
puisqu’un simple réalisateur portugais a déclaré l’autre jour que de ce côté-
ci des Pyrénées toutes les femmes sont des saintes, malheur aux hommes
qui raisonnent ainsi. Ricardo Reis épluche longuement les pages, les faire-
part le distraient, qu’ils viennent d’ici ou de l’au-delà, de ce temps ou d’un
autre, présent, futur ou passé, mariages ou baptêmes, départs, arrivées, la
vie mondaine existe peut-être, mais il n’y a jamais qu’un seul monde, et c’est bien triste, si l’on pouvait choisir les nouvelles qu’on veut lire, chacun
de nous serait un John. D. Rockefeller. Il jette un coup d’œil sur les pages
des petites annonces, Appartements offre, Appartements demande, sur ce
plan-là il est pourvu, il a ce qu’il faut, ah, tiens, le vapeur Highland Brigade
quittera bientôt le port de Lisbonne à destination de Pernambuco, Rio de
Janeiro, Santos, messager fidèle, quelles nouvelles nous apporte-t-il de
Vigo, il paraît que la Galice tout entière s’est ralliée au général Franco, c’est
bien naturel, un enfant du pays, le sentiment, ça compte énormément. Voilà
comment deux univers s’interpénètrent, perturbant la tranquillité du lecteur
qui tourne frénétiquement les pages, et retombe sur le bouclier d’Achille, il
y avait longtemps. C’est toujours la même apothéose de dessins et de
discours, un mandala prodigieux, une vision incroyablement détaillée de
l’univers, kaléidoscope au mouvement ininterrompu, qui s’offre à la
contemplation, compter les rides de Dieu est devenu chose possible, sous le
nom de Freire Graveur, le journal reproduit son portrait, le monocle
implacable, la cravate faite pour étrangler, même si le médecin affirme que
c’est de maladie qu’on meurt, ou bien d’une balle, comme en Espagne, et
voici au-dessous ses créations, chantant l’infinie sagesse du Créateur, vie
honorable et sans tache, selon la formule consacrée, trois médailles d’or,
distinction suprême octroyée par un Dieu encore supérieur, qui, parce qu’il
ne passe pas d’annonces dans le Diario de noticias, pourrait bien être le
Dieu véritable. Il y a bien longtemps, Ricardo Reis voyait dans cette
publicité un labyrinthe, aujourd’hui ce n’est plus qu’un cercle vide,
circonscrit, d’où l’on ne peut sortir, aussi labyrinthique qu’un désert sans
pistes. Il dessine une barbiche à Freire Graveur, fait du monocle une paire
de lunettes, mais ces artifices sont impuissants à rendre la ressemblance
avec don Miguel de Unamuno, lui aussi perdu dans un labyrinthe d’où il ne
sortira qu’à la veille de sa mort, si l’on en croit le citoyen portugais qui s’est
dressé à l’assemblée, il est par ailleurs permis de douter qu’il ait mis tout
son être dans cette presque ultime parole, entre le jour où il l’a prononcée et
celui où il a cessé de vivre, le magnifique recteur est peut-être
complaisamment retombé dans sa duplicité première, qui consiste à
dissimuler sa révolte, à faire taire sa colère. Le oui et le non de Miguel de
Unamuno obsèdent Ricardo Reis perplexe, partagé entre ce qu’il sait de ces
journées qu’ils ont tous deux vécues, liées entre elles par les nouvelles du
journal, et l’obscure prophétie de celui qui, connaissant le futur, n’a rien
voulu lui dire, son regret est de n’avoir pas osé demander à l’orateur portugais quels étaient ces mots décisifs prononcés par Don Miguel, et à
quel moment il les avait adressés au général, alors, à l’instant même, il
comprend qu’il n’a rien dit parce qu’il lui a été clairement annoncé qu’il ne
serait plus de ce monde au jour du repentir, Monsieur le docteur n’a pas su
quels étaient ces mots, c’est comme ça, la vie est trop courte, la vôtre ne
vous a pas permis d’en savoir davantage. Il a eu par contre tout loisir de
constater que la roue du destin avait commencé à tourner, Milan d’Astray,
qui se trouvait à Buenos Aires, fait route vers l’Espagne en passant par Rio
de Janeiro, les chemins des hommes ne varient guère, le voici maintenant,
brûlant de fièvre guerrière, qui traverse l’Atlantique à bord de l’Almanzora,
dans quelques jours il débarquera à Lisbonne, puis ce sera Séville, et enfin
Tétouan, où il remplacera Franco. Milan d’Astray approche de Salamanque
et de Miguel de Unamuno, bientôt il va crier Viva la muerte, et après. Le
trou noir. L’orateur portugais a repris la parole, ses lèvres bougent, le soleil
noir de l’avenir les éclaire, mais on n’entend pas ce qu’il dit, on ne peut
deviner les mots qu’il prononce.
Ricardo Reis a hâte de discuter de tout cela avec Fernando Pessoa, mais
Fernando Pessoa ne se manifeste pas. Le temps se traîne comme une vague
lente et visqueuse, une masse de verre liquide, dont les myriades
scintillantes s’agitent en surface, fascinent le regard, captivent l’attention,
tandis que, dans les profondeurs luit le noyau rouge et inquiétant, moteur du
mouvement. Les jours et les nuits se succèdent sous la grande chaleur qui
descend du ciel et monte de la terre, alternativement. Sur le Alto de Santa
Catarina, les vieux n’apparaissent plus qu’en fin de journée, la chaleur qui
cerne l’ombre étroite des palmiers est trop forte pour eux, le scintillement
du fleuve trop violent pour leurs yeux fatigués, le tremblement de l’air
oppresse leurs bronches. Quand Lisbonne ouvre ses robinets, il n’y a plus le
moindre filet d’eau, on dirait un peuple de gallinacés, bec avide, ailes
brisées. Dans cette torpeur somnolente, on parle de la fin de la guerre
d’Espagne, et le pronostic semble se confirmer, puisque les troupes de
Queipo de Llano grossies des forces du Tercio, leur légion étrangère à eux
sont déjà aux portes de Badajoz, bien décidées à se battre, malheur à qui
s’opposerait à ces soldats, tant est violent en eux le plaisir de tuer. Don
Miguel de Unamuno sort de chez lui pour se rendre à l’université, il profite
du filet d’ombre qui s’étire le long des immeubles, le soleil léonin carbonise
les pierres de Salamanque, mais le digne vieillard sent sur son visage sévère
le souffle puissant de la geste belliqueuse, l’âme sereine, il rend leur salut à ses concitoyens, aux militaires du quartier général, à ceux qui sont en
mission et se mettent au garde-à-vous, bras tendu, comme autant de
réincarnations du Cid Campeador, lequel avait déjà déclaré, en son temps,
Sauvons la civilisation occidentale. C’est l’une de ces journées que Ricardo
Reis choisit pour sortir de chez lui, tôt le matin, avant la grande chaleur, il
se coule dans les filets d’ombre, puis un taxi surgit qui l’emporte, pantelant,
vers le haut de la Calçada da Estrela, jusqu’aux Prazeres, nom chargé de
toutes les espérances et qui n’en laisse aucune, si ce n’est celle du silence,
et peut-être aussi du repos. Le visiteur n’a plus besoin d’aller s’informer, il
n’a oublié ni l’emplacement ni le numéro, quatre mille trois cent soixante et
onze, et comme ce n’est pas un numéro de porte, il est inutile de frapper, de
demander, Il y a quelqu’un, si la présence des vivants ne réussit pas à
troubler le secret des morts, que peuvent les mots. Ricardo Reis s’est
approché des grilles, il a posé la main sur la pierre chaude, le soleil n’est
pas encore très haut, mais, hasard de la topographie, depuis ce matin, c’est
ici qu’il tape. D’une allée toute proche lui parvient le bruit d’un balai, tout
au fond, une veuve traverse, visage livide sous le crêpe. Rien ne bouge.
Ricardo Reis descend jusqu’au tournant, s’arrête pour regarder le fleuve,
l’embouchure, nom adéquat s’il en est, puisque tout près d’ici l’océan vient
apaiser sa soif inextinguible, collant ses lèvres gourmandes aux sources de
la terre, images, métaphores, comparaisons qui n’ont pas place dans une
ode formelle, mais surgissent aux heures matinales, quand ce qui en nous
pense ne fait encore que ressentir.
Ricardo Reis ne s’est pas retourné. Il sait que Fernando Pessoa,
invisible, est à ses côtés, peut-être, pour éviter des embouteillages, est-il
interdit de promener son corps à l’intérieur de l’enceinte mortuaire, il y
aurait pourtant de quoi sourire, à voir ces rues encombrées de défunts. La
voix de Fernando Pessoa interroge, Que faites-vous ici d’aussi bonne heure,
mon cher Reis, les horizons du Alto de Santa Catarina, le point de vue
d’Adamastor ne vous suffisent donc plus, et Ricardo Reis répond sans
répondre, Sur cette mer qu’on aperçoit d’ici navigue un général espagnol en
route vers la guerre civile, je ne sais si vous êtes au courant, en Espagne, la
guerre civile a commencé. Et alors. On m’a dit que ce général, qui se
nomme Milan d’Astray, doit rencontrer un jour Miguel de Unamuno, qu’il
criera, Viva la muerte, et que l’autre lui répondra. Et ensuite. J’aimerais
connaître la réponse de Don Miguel. Comment voulez-vous que je vous la
dise, elle n’a pas encore été prononcée. Cela vous aidera peut-être de savoir que le recteur de Salamanque s’est rangé du côté de l’armée qui prétend
renverser le gouvernement et le régime. Ça ne m’aide en rien, vous oubliez
l’importance des contradictions, j’ai été une fois sur le point d’admettre que
l’esclavage était la loi naturelle de la vie des sociétés saines, et aujourd’hui
je suis incapable de réfléchir sur ce que je croyais penser alors, et qui m’a
conduit à écrire cela. Je croyais pouvoir compter sur vous, et vous vous
dérobez. Je veux bien avancer une hypothèse, c’est tout ce que je peux
faire. Laquelle. Que votre recteur de Salamanque répondra ceci, Il y a des
circonstances où se taire est mentir, je viens d’entendre un cri morbide et
dénué de sens, vive la mort, ce paradoxe barbare me répugne, le général
Milan d’Astray est un infirme, ce n’est pas manquer de courtoisie que de le
dire, Cervantès l’était aussi, malheureusement, il y a aujourd’hui en
Espagne beaucoup d’infirmes, je souffre à l’idée que le général Milan
d’Astray pourrait jeter les bases d’une psychologie de masse, un infirme,
qui n’a pas la grandeur spirituelle d’un Cervantès, cherche habituellement à
se consoler dans les mutilations qu’il peut faire subir aux autres. Croyez-
vous qu’il pourrait faire cette réponse. C’est l’une des multiples hypothèses
possibles. Et qui correspond bien à ce que m’a dit l’orateur portugais. Si les
choses correspondent entre elles, ce n’est déjà pas si mal. À quoi peut bien
correspondre la main gauche de Marcenda. Vous pensez encore à elle. De
temps à autre. Inutile d’aller aussi loin, infirmes, nous le sommes tous.
Ricardo Reis est seul. Sur les branches basses des ormes, les cigales ont
commencé à chanter, muettes, elles se sont inventé une voix. Un grand
bateau noir pénètre dans l’avant-port, puis disparaît sur le miroir étincelant
de l’eau. Ce paysage n’a pas l’air réel.
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Dans l’appartement de Ricardo Reis, il y a maintenant une autre voix,
celle d’un petit poste de radio de marque Pilot, le moins cher qu’on puisse
trouver sur le marché, avec un boîtier en bakélite couleur ivoire, choisi
surtout en raison du peu d’espace qu’il occupe, et parce qu’on peut
aisément le transporter de la chambre au bureau, lieux dans lesquels
l’occupant somnambule de cette maison passe le plus clair de son temps. Si
la décision avait été prise dès les tout premiers jours qui ont suivi le
déménagement, quand l’amour de la nouvelle demeure était encore tout
nouveau, il y aurait aujourd’hui ici un superhétérodyne de douze lampes, ou
valvules, d’une puissance sonore considérable, capable de sidérer le quartier
entier, de faire courir à leurs fenêtres les commères du voisinage et les petits
vieux bien décidés à profiter du plaisir musical et des leçons de vocabulaire,
pour ça, ils auraient retrouvé leur enthousiasme et leur comportement
courtisan. L’important, pour Ricardo Reis, c’est de se tenir informé, et il le
fait à sa façon discrète et réservée, écouter le murmure intimiste des
nouvelles lui évite d’avoir à s’expliquer ou à tenter d’analyser le sentiment
d’inquiétude qui le pousse vers l’appareil, il n’aura pas à s’interroger sur les
significations occultes de l’œil éteint du cyclope moribond, sur la lumière
du cadran minuscule, qui exprime peut-être l’allégresse, paradoxale s’il est
en train de mourir, ou la peur ou la pitié. Pour parler plus simplement,
disons que Ricardo Reis n’arrive pas à savoir si les victoires tonitruantes de
l’armée séditieuse d’Espagne et les non moins retentissantes déroutes des
forces qui soutiennent le gouvernement le comblent ou non de joie. Certains
ne vont pas manquer de souligner que c’est tout un, et bien non, pas du tout,
malheur à nous si nous ne savons plus considérer la complexité de l’âme
humaine, découvrir mon ennemi en fâcheuse posture et m’en réjouir ne veut
pas nécessairement dire que j’applaudis celui qui est à l’origine de ses
difficultés, il ne faut pas tout confondre. Ricardo Reis n’approfondira pas ce
conflit intérieur, il se contente du malaise qu’il éprouve, et si cette proposition n’est pas adéquate, qu’on veuille bien nous le pardonner,
comme on le fait pour celui qui, n’ayant pas le courage de dépiauter lui-
même un lapin, demande à un autre de le faire, et assiste à l’opération,
honteux de sa lâcheté, et il est si près qu’il peut sentir la tiède odeur,
respirer la vapeur subtile qui émane de la peau écorchée, tandis qu’une sorte
de rancœur contre celui qui est en train de commettre une si terrible cruauté
gagne son cœur, ou tout autre organe siège habituel de ce genre de
sensation, il est impossible que nous appartenions lui et moi à la même
espèce, c’est sans doute pour des motifs du même tonneau qu’on n’aime pas
les bourreaux et qu’on ne consomme pas la chair du bouc émissaire.
Lidia a été ravie en apercevant la radio, Comme c’est joli, comme ça va
être agréable de pouvoir écouter de la musique à toute heure du jour et de la
nuit, elle exagère un peu, car enfin, ce temps-là n’est pas encore venu, loin
s’en faut. Tout enchante cette âme simple, à moins qu’elle ne saisisse le
moindre prétexte pour dissimuler son inquiétude devant l’état d’abandon
dans lequel est tombé Ricardo Reis, qui s’habille désormais n’importe
comment et ne prend plus aucun soin de sa personne. Elle lui a raconté que
les ducs d’Albe et de Medinaceli ont quitté l’hôtel, au grand dam de
Salvador, qui s’attache, comme on le sait, à ses fidèles clients, et plus
encore s’ils sont titrés, ce qui n’est pas tout à fait le cas de ces derniers, ils
s’appellent tout bonnement Don Lorenzo et Don Alonso, le titre de duc leur
a été octroyé par Ricardo Reis, et il est grand temps de mettre un terme à
cette plaisanterie. Ce déménagement ne le surprend pas. Maintenant que le
jour de la victoire approche, ils ont envie de savourer leurs dernières heures
d’exilés, c’est la raison pour laquelle les Estoris abritent ce que dans le
vocabulaire de la chronique mondaine on appelle une colonie espagnole de
qualité, il est fort probable que nos ducs se sont installés là, pleins d’un
aristocratique espoir, Don Lorenzo et Don Alonso ont suivi dans leur
villégiature les ducs et autres comtes, plus tard, quand ils seront vieux, ils
diront à leurs petits-enfants, À l’époque où j’étais en exil, en compagnie du
duc d’Albe. Pour eux, Radio Club portugais a engagé depuis quelques jours
une speakerine espagnole, qui commente la progression des nationalistes
dans la savoureuse langue de Cervantès, avec, hélas, une voix de soprano de
zarzuela, qu’il nous pardonne, et Dieu aussi, cette ironie sans humour qui
résulte plutôt d’une envie de pleurer que d’une envie de rire. C’est
exactement l’état d’esprit de Lidia, une fois terminé son numéro de femme
joyeuse et légère, car aux soucis que lui donne Ricardo Reis s’ajoutent maintenant les mauvaises nouvelles d’Espagne, mauvaises dans son
interprétation à elle, bien sûr, qui coïncide, comme nous l’avons vu, avec
celle de son frère Daniel. Entendant, à la radio, l’annonce du bombardement
de Badajoz, elle se met à pleurer comme une madeleine, curieuse réaction,
car enfin, elle n’a jamais mis les pieds à Badajoz, n’a là-bas ni famille ni
biens qui auraient pu pâtir des bombardements, Pourquoi donc pleures-tu,
Lidia, a demandé Ricardo Reis, mais elle n’a su que répondre, Daniel lui a
sûrement raconté des choses, mais qui donc l’a informé, lui, quelles sont ses
sources, il n’est pas difficile de deviner que tout en nettoyant la dunette, en
astiquant les cuivres, on doit pas mal discuter de la guerre d’Espagne sur le
Afonso de Albuquerque, et les informations qu’échangent les marins ne sont
sans doute pas celles, mauvaises la plupart du temps, dont nous abreuvent
les journaux et les radios.
Il n’y a probablement que sur le Afonso de Albuquerque qu’on accorde
aussi peu de crédit à la promesse du général Mola, membre de la bande du
tueur Franco, qui vient de déclarer qu’on l’entendrait parler sur Radio
Madrid avant la fin du mois, quant à l’autre, le général Queipo de Llano, il
annonce déjà le début de la fin du gouvernement de Madrid, Il n’a pas fallu
trois semaines à notre soulèvement pour atteindre son but. Ça, c’est ce
qu’ils disent, répond Daniel le marin. Pendant ce temps, avec sa tendresse
maladroite, Ricardo Reis aide Lidia à sécher ses larmes, sans cesser
d’argumenter, pour tenter de la convaincre, il lui répète les informations
qu’il a lues et entendues, Te voilà en train de pleurer pour Badajoz, et tu ne
sais même pas que les communistes ont coupé l’oreille à cent dix
propriétaires, avant de faire subir des violences à leurs femmes, ou, pour
être plus précis, ils ont abusé d’elles. Comment l’avez-vous su. Je l’ai lu
dans le journal, et j’ai lu aussi que les bolcheviques ont crevé les yeux d’un
prêtre âgé, qu’ils l’ont ensuite arrosé d’essence et brûlé, c’est Tomé Vieira,
un journaliste auteur de nombreux ouvrages, qui l’affirme. Je ne le crois
pas. C’est dans le journal, je l’ai lu. Je ne mets pas votre parole en doute,
monsieur le docteur, mais mon frère dit qu’on ne doit pas toujours croire ce
que racontent les journaux. Je ne peux tout de même pas me rendre en
Espagne pour constater de visu ce qui s’y passe, il faut bien que je croie ce
qu’on me dit, un journal ne peut pas mentir, ce serait le plus gros péché du
monde. Vous êtes instruit, monsieur le docteur, et moi je suis presque
analphabète, mais je sais une chose, c’est qu’il y a plusieurs vérités, qu’elles
sont toutes opposées les unes aux autres, et que tant qu’elles ne luttent pas entre elles, on ne peut savoir de quel côté se trouve le mensonge. Et si
c’était vrai, s’ils avaient arraché les yeux du curé, l’avaient arrosé d’essence
et brûlé. Ce serait une vérité épouvantable, mais mon frère dit que si
l’Église était du côté des pauvres, si elle les aidait à conserver leurs terres,
alors les pauvres donneraient leur vie pour elle, pour lui éviter l’enfer dans
lequel elle est tombée. Et s’ils avaient vraiment coupé les oreilles des
propriétaires et violé leurs femmes. Ce serait une autre épouvantable vérité,
mais mon frère dit que si les pauvres sont sur terre pour souffrir, pour les
riches, c’est le paradis, Tu me réponds toujours avec les mots de ton frère.
Et monsieur le docteur ne parle qu’avec ceux du journal. Voilà où nous en
sommes. À Funchal, et dans plusieurs autres localités de l’île, une série
d’émeutes, d’attaques de centres d’impôts et d’usines de beurre vient de se
produire, on a dénombré les morts et les blessés, et l’affaire devait être
grave, puisqu’on a dépêché sur place deux navires de guerre, l’aviation, des
compagnies de chasseurs équipés de mitraillettes, un authentique dispositif
de combat qui aurait largement suffi pour une guerre civile à la portugaise.
Ricardo Reis n’a pas réussi à pénétrer les véritables motifs de l’insurrection
populaire, ce qui ne devrait surprendre personne, et lui moins que
quiconque, il n’a d’autre information que celle des journaux. Il allume le
Pilot ivoire, les mots entendus méritent peut-être un crédit plus grand,
dommage qu’on ne puisse voir la tête du locuteur, un regard qui hésite, une
joue qui se crispe, et l’on sait immédiatement s’il dit vrai ou s’il ment,
vivement que l’ingéniosité humaine mette sous nos yeux le visage de celui
qui nous parle, nous pourrons alors distinguer la vérité du mensonge, le
temps de la justice sera enfin venu, que notre règne arrive. Il allume le Pilot,
l’aiguille du cadran se trouve sur Radio Club portugais, pendant que les
lampes chauffent, il appuie son front fatigué sur l’appareil, une odeur
chaude, entêtante, monte de l’intérieur et le distrait, soudain il constate qu’il
n’a pas touché au bouton du volume, il le tourne alors brusquement, ne
perçoit d’abord que le mugissement sourd de la fréquence, il vient de
tomber, pure coïncidence, sur une pause, aussitôt rompue par une musique
et un chant triomphants, Cara al sol con la camisa nueva, c’est l’hymne de
la Phalange, qui ravit et console la colonie espagnole des Estons et de
l’hôtel Bragança, en ce moment même, au casino, c’est la dernière
répétition de A Noite de prata que donnera Erico Braga, dans le salon de
l’hôtel, les clients contemplent d’un regard méfiant le miroir verdâtre tandis
que la speakerine de Radio Club lit le télégramme envoyé par d’anciens légionnaires portugais de la cinquième compagnie du Tercio, Nous vous
saluons, compagnons qui assiégez Badajoz, et l’on frissonne à ces mots qui
évoquent le langage martial, la ferveur occidentalo-chrétienne, la fraternité
d’armes, le rappel des faits passés, l’espoir d’un avenir radieux pour les
deux patries ibériques unies dans un même idéal nationaliste. Après avoir
écouté la dernière information du bulletin, trois mille soldats du Maroc ont
débarqué à Algésiras, Ricardo Reis ferme le Pilot et va s’étendre sur son lit,
désespéré de se sentir si seul, ce n’est pas à Marcenda qu’il songe mais à
Lidia, plus proche sans doute, encore qu’en théorie, car là où elle se trouve
il n’y a pas de téléphone, et même s’il y en avait un, il déclencherait un
beau scandale en téléphonant à l’hôtel pour dire, Bonsoir monsieur
Salvador, ici le docteur Ricardo Reis, vous vous souvenez de moi, il y a
bien longtemps que je n’avais entendu le son de votre voix, allons donc, les
semaines passées dans votre hôtel ont été des plus agréables, non, non, je ne
veux pas de chambre, je voudrais seulement parler à Lidia, lui demander si
elle peut passer chez moi, parfait, vous êtes trop aimable de lui accorder une
ou deux heures, je me sens tellement seul, non monsieur, ce n’est pas ce que
vous croyez, simplement je me sens vraiment très seul. Il se lève, ramasse
les pages du journal éparpillées sur le plancher, sur le dessus-de-lit, une
feuille par-ci, une autre par-là, il parcourt des yeux les annonces de
spectacles, mais rien ne vient stimuler son imagination, il voudrait à cet
instant être aveugle, sourd et muet, être trois fois l’infirme que nous
sommes tous, selon Fernando Pessoa, quand, au beau milieu des
informations sur l’Espagne, il tombe sur une photographie qui lui avait
échappé, celle des chars d’assaut de l’armée rebelle sur lesquels est collée
l’image du Sacré-Cœur, si c’est ça leur emblème, alors n’en doutons plus,
cette guerre sera sans merci. Il se souvient que Lidia est enceinte d’un petit
garçon, comme elle ne cesse de l’affirmer, qui grandira et partira faire les
guerres qui déjà se préparent, il est encore trop jeune pour celles
d’aujourd’hui, mais d’autres viendront, il y a toujours, répétons-le, un
avenir pour la prochaine guerre. Voyons, il viendra au monde en mars de
l’année prochaine, si on ajoute vingt-trois, vingt-quatre ans, âge
approximatif où l’on part à la guerre, quelle sera la guerre de mille neuf
cent soixante et un, où se déroulera-t-elle, en quelles plaines désertées et
pourquoi, Ricardo Reis, avec les yeux d’une imagination qui n’est pas la
sienne, le voit transpercé de balles, brun et pâle comme son père, petit
garçon à sa maman, né de père inconnu.
Badajoz a capitulé. Stimulé par l’enthousiasme que lui communiquent
les anciens légionnaires portugais, le Tercio a fait merveille, tant dans le
combat à distance que dans les luttes rapprochées, et, sans omettre
l’influence bénéfique de l’air de la patrie toute proche, les légionnaires
portugais de la nouvelle génération se sont particulièrement distingués, ils
ont voulu se montrer dignes de leurs aînés. Badajoz a capitulé. Réduite en
poussière par les bombardements successifs, ses épées brisées, ses faux
émoussées, ses gourdins et ses bâtons rompus, elle a capitulé. Voici venue
l’heure du règlement de comptes, a déclaré le général Mola, on a ouvert les
portes de l’arène pour faire entrer les miliciens prisonniers, puis on les a
refermées sur la fiesta, les mitraillettes ont entonné, olé, olé, on n’avait
jamais crié aussi fort dans l’arène de Badajoz, les minotaures vêtus de kaki
tombent les uns sur les autres, mêlant leur sang, leurs veines, quand il n’en
restera plus un seul debout, les tueurs achèveront au revolver ceux qui
n’étaient que blessés, n’échappera à leur miséricorde que celui qui aura été
enterré vivant. Ricardo Reis n’a rien su de plus que ce que rapportaient les
journaux portugais, l’un d’eux avait même illustré l’information par une
photographie de l’arène où l’on voyait des corps éparpillés et une charrette,
incongrue en pareil endroit, servait-elle à apporter ou à enlever les corps, et
lesquels, ceux des taureaux ou des minotaures, on ne pouvait savoir. C’est
par Lidia, qui l’avait elle-même appris de son frère, qui le tenait d’on ne sait
qui, quelque messager du futur où tout sera peut-être enfin révélé, que
Ricardo Reis a eu connaissance du reste. Ils en ont tué deux mille, a dit
Lidia qui ne pleure plus, ses yeux sont secs, ses lèvres tremblent, ses
pommettes sont en feu. Ricardo Reis ébauche un geste de consolation, il
voudrait lui prendre le bras comme au premier jour, mais elle se dérobe, ce
n’est pas de la rancœur, mais aujourd’hui elle ne pourrait pas le supporter.
Plus tard, dans la cuisine, tout en lavant la vaisselle sale accumulée, les
larmes jaillissent, et pour la première fois elle se demande ce qu’elle vient
faire dans cette maison, domestique de monsieur le docteur, certes, sa
femme de ménage, pas sa maîtresse, dans ces mots, maîtresse, amant, mâle
ou femelle, peu importe, il y a de l’égalité et eux ne sont pas égaux, alors,
elle ne sait plus si c’est pour les morts de Badajoz qu’elle pleure ou pour
cette mort à elle, qui est de n’être rien. Dans son bureau, au fond de
l’appartement, Ricardo Reis ignore tout de ce qui est en train de se passer,
pour éviter de songer aux deux mille cadavres, si Lidia a dit vrai, ça fait
vraiment beaucoup, il a ouvert une fois de plus The God of labyrinth, qu’il s’apprête à reprendre là où il l’a laissé, quand il s’aperçoit que les mots
n’évoquent plus rien, et qu’il a tout oublié de ce qu’il a lu précédemment,
alors il revient au début, recommence. Le corps trouvé par le premier joueur
d’échecs occupait, bras en croix, les cases des pions du roi et de la reine et
les deux suivantes, du camp adverse, arrivé à ce passage, son attention se
détache une fois de plus de ce qu’il lit, sur l’échiquier, plaine désertée, il
voit, bras ouverts, le jeune homme qui a été jeune, puis un cercle se dessine
dans l’immense carré, sur le sable, les corps semblent crucifiés dans la terre
même, le Sacré-Cœur va de l’un à l’autre pour s’assurer qu’il n’y a plus de
blessés. Quand, ses travaux domestiques achevés, Lidia est entrée dans le
bureau, le livre était fermé sur les genoux de Ricardo Reis, qui semblait
dormir. Abandonné ainsi, il avait l’air d’un vieillard. Elle l’a regardé
comme s’il s’était agi d’un étranger, puis elle est sortie sans bruit. Je ne
reviendrai plus, s’est-elle dit en s’éloignant, mais elle n’en était pas du tout