L'année de la mort de Ricardo Reis
Chapitre 65
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 7 parties.
reste, si l’on admet l’hypothèse de Ricardo Reis sur sa pluralité, l’univers
entier n’y suffirait pas. À dater du premier juin, il sera au chômage, il va
devoir courir à nouveau les cabinets de consultation à la recherche d’un
poste, d’un remplacement, pas tant pour l’argent, par bonheur il n’en
manque pas, il a toujours un paquet de livres anglaises intact, sans compter
ce qui n’a pas été retiré de la banque brésilienne, mais simplement pour que
les journées paraissent moins longues. S’il réunissait tous ses fonds et
bornait ses ambitions à la bonne et classique médecine générale dont tout le
monde a besoin, laissant de côté cardiologie et phtisiologie, il pourrait
ouvrir facilement son propre cabinet, constituer sa propre clientèle, il
pourrait même embaucher Lidia pour recevoir les clients, elle est
intelligente, dégourdie, elle serait vite au courant et, après quelques cours,
elle cesserait rapidement de faire des fautes d’orthographe, ça lui permettrait enfin de se libérer de sa vie de domestique. Ce n’est même pas
d’un rêve qu’il s’agit, mais de la divagation de quelqu’un qui se complaît
dans des pensées indolentes, Ricardo Reis ne cherchera pas de travail, le
mieux pour lui, c’est de retourner au Brésil, de reprendre le Highland
Brigade quand il repassera ici la prochaine fois, de restituer discrètement
The God of Labyrinth à son légitime propriétaire O’Brien, lequel ne
comprendra jamais rien à la réapparition soudaine du livre disparu.
Lidia est arrivée, elle a dit bonsoir d’une façon un peu cérémonieuse,
distante, et elle n’a pas posé de questions, il a donc parlé le premier, Je suis
allé à Fatima, condescendante, elle a répondu, Ah, et alors, ça vous a plu.
Que répondre à cela, il n’est pas croyant au point d’avoir fait l’expérience
de l’extase et de se sentir dans l’obligation de l’expliquer, il n’est pas allé
là-bas en simple curieux non plus, alors il préfère résumer, généraliser,
Beaucoup de monde, beaucoup de poussière, et tu avais raison, j’ai dû
dormir à la belle étoile, par bonheur, la nuit était chaude. Ce genre
d’aventures n’est pas pour vous, monsieur le docteur. Il fallait y aller pour
le savoir. Lidia est déjà dans la cuisine, elle fait couler l’eau chaude pour
laver la vaisselle, elle lui a laissé entendre à demi-mot qu’ils ne pourraient
avoir de rapports aujourd’hui, terme qui ne fait évidemment pas partie de
son vocabulaire, et dont il est permis de douter qu’elle l’emploie même
dans ses grands moments d’éloquence. Ricardo Reis n’a pas cherché à tirer
au clair les motifs de l’interdiction, indisposition classique, réaction d’une
sensibilité blessée ou conjonction irrépressible du sang et des larmes,
fleuves infranchissables, mer ténébreuse. Il s’est assis sur l’un des tabourets
de la cuisine pour assister aux travaux domestiques, ce n’est pas son
habitude, mais un geste de bonne volonté, un drapeau blanc hissé au-dessus
des murailles pour tester l’humeur du général assiégeant. Finalement, je
n’ai pas rencontré le docteur Sampaio ni sa fille, et ça n’a rien d’étonnant
vu la foule, la phrase, lancée avec détachement, s’est immobilisée, comme
si elle attendait qu’on lui prête attention, les mots, vrais ou faux, sont
impuissants à tout révéler, ou bien il nous faut, au contraire, les condamner
pour duplicité systématique, le même mot ment et dit la vérité, nous ne
sommes pas les mots que nous employons mais le crédit qu’on leur accorde,
quel est celui dont jouit Ricardo Reis, on l’ignore, Lidia s’est contentée de
lui demander, Y a-t-il eu un miracle. Pas à ma connaissance, et les journaux
n’ont parlé de rien. Pauvre mademoiselle Marcenda, si elle est allée là-bas
dans l’espoir d’être guérie, elle a dû être affreusement déçue. Elle n’avait guère d’espoir. Comment le savez-vous, et Lidia a lancé à Ricardo Reis un
coup d’œil aussi vif que celui d’un oiseau. Tu crois me piéger, songe-t-il,
tout en répondant, Lorsque j’étais à l’hôtel, son père et elle songeaient déjà
à se rendre à Fatima. Ah. C’est dans les petits duels de cette sorte que les
gens se fatiguent et vieillissent, mieux vaudrait parler d’autre chose, les
journaux sont là pour ça, il faut toujours garder quelques informations en
mémoire, ça alimente les conversations, les vieux du Alto de Santa Catarina
procèdent ainsi, Ricardo Reis et Lidia aussi, faute d’un silence qui serait
préférable aux mots, Alors, et ton frère, c’est déjà un début. Mon frère va
bien, pourquoi cette question. Je me suis souvenu de lui, à cause d’un
article que j’ai lu dans le journal et que j’ai conservé, le discours d’un
certain ingénieur Nobre Guedes. Je ne sais pas qui est ce monsieur. Vu la
manière dont il parle des marins, je doute fort que ton frère ait envie de
l’appeler monsieur. Qu’est-ce qu’il dit. Attends, je vais chercher le journal.
Ricardo Reis sort, se rend dans son bureau, revient avec O Século, le
discours occupe presque une page entière, c’est un discours anticommuniste
que le Nobre Guedes en question a lu à la Radio nationale, à un moment
donné, il parle des marins. Il parle de mon frère. Non, sur ton frère il ne dit
rien, mais c’est tout comme, il dit par exemple, On distribue, sous le
manteau, la répugnante feuille de chou nommée Marinheiro Vermelho(76).
Répugnante, ça veut dire quoi. C’est un sale mot, ça signifie repoussante,
nauséabonde, dégoûtante. Qui donne mal au cœur. Exactement, répugnante,
ça veut dire qui donne mal au cœur. J’ai déjà vu le Marinheiro Vermelho et
ça ne m’a pas donné mal au cœur du tout. C’est ton frère qui te l’a montré.
Oui, c’est Daniel. Ton frère est communiste alors. Ah, ça, je ne sais pas,
mais il est de leur côté. Quelle est la différence. Quand je le regarde, je vois
un individu comme tous les autres. Tu crois que s’il était véritablement
communiste, il serait différent. Je ne sais pas, je n’arrive pas à expliquer. Ça
ne fait rien, l’ingénieur Guedes dit encore que les marins du Portugal ne
sont ni rouges, ni blancs, ni bleus, mais portugais. Allons bon, comme si le
portugais était une couleur. Tiens, ça c’est drôle, quand on te regarde, on se
dit que tu es incapable de casser une assiette, et voilà que, de temps à autre,
tu renverses le vaisselier. J’ai la main ferme, je n’ai jamais brisé la moindre
assiette, vous voyez, je lave votre vaisselle et rien ne m’échappe, j’ai
toujours été comme ça. Tu es quelqu’un hors du commun. Ce quelqu’un
hors du commun est femme de chambre, et ce Guedes il dit encore quelque
chose sur les marins. Non, c’est tout. Je me souviens maintenant que Daniel m’a parlé d’un ancien marin qui s’appelle Guedes lui aussi, mais celui-là
c’est Manuel, Manuel Guedes, il doit passer en jugement avec quarante
autres accusés. Il y a beaucoup de Guedes. Ça oui, mais lui, on l’appelle
simplement Manuel. La vaisselle est propre, elle s’égoutte, Lidia a d’autres
tâches, changer les draps, faire le lit, la fenêtre ouverte à deux battants pour
aérer la chambre, nettoyer la salle de bains, mettre des serviettes propres
avant de revenir dans la cuisine essuyer la vaisselle, c’est l’instant que
choisit Ricardo Reis pour s’approcher d’elle par-derrière, il la saisit par la
taille, tandis qu’elle ébauche un geste d’esquive, alors il l’embrasse dans le
cou, l’assiette lui glisse des mains, se brise sur le sol. Eh bien voilà, ça y est,
tu as quand même fini par casser quelque chose. Il fallait bien que ça arrive
un jour, on n’échappe pas à son destin. Il rit, la tourne vers lui et l’embrasse
sur la bouche, elle ne résiste plus mais dit simplement. Aujourd’hui, ce
n’est pas possible, vous savez. L’interdit était donc bien d’ordre
physiologique, s’il y en avait un autre, il a disparu.
Il répond, Ça ne fait rien, ce sera pour une autre fois, tout en continuant
de l’embrasser, tout à l’heure, il faudra ramasser les débris éparpillés dans
la cuisine.
Quelques jours plus tard, Fernando Pessoa rendait à son tour visite à
Ricardo Reis. Il était presque minuit, les voisins dormaient déjà quand il fit
son apparition, montant discrètement l’escalier, jamais tout à fait sûr de son
invisibilité, il lui arrivait parfois de rencontrer des gens dont le regard
traversait son corps sans rien voir, le manque d’expression de leur visage en
était la preuve immédiate, mais d’autres, plus rares il est vrai, le voyaient
parfaitement, et même le fixaient avec insistance, lui trouvant quelque
chose d’étrange, sans pouvoir préciser quoi, si on leur avait dit que cet
homme en noir était un revenant, ils ne l’auraient probablement pas cru,
nous sommes habitués aux ectoplasmes et aux draps blancs impalpables,
alors qu’un mort qui ne se surveille pas est ce qu’il y a de plus concret au
monde, voilà pourquoi Fernando Pessoa monte lentement l’escalier, frappe
à la porte selon le signal convenu, et cette prudence ne doit pas nous
surprendre, imaginez un peu le scandale si un coup violent attirait sur le
palier une voisine réveillée en sursaut qui se mettrait à hurler, Au secours,
un voleur. Pauvre Fernando Pessoa, un voleur, lui, à qui il ne reste rien, pas
même la vie. Ricardo Reis se trouvait dans son bureau où il tentait d’écrire
quelques vers, Nous ne voyons pas les Parques nous détruire, comme si
elles n’existaient pas nous les oublions, dans le grand silence de la maison, il entend le grattement discret, sait immédiatement qui est son visiteur, va
ouvrir, Heureux de vous voir, où étiez-vous passé, les mots sont
diaboliques, ceux que Ricardo Reis vient de prononcer pourraient convenir
à la rigueur dans une conversation entre vivants, mais dans les
circonstances présentes, ils expriment un humour macabre d’un mauvais
goût sinistre, Où étiez-vous passé, alors qu’il sait, comme nous, que
Fernando Pessoa arrive de sa petite maisonnette des Prazeres, où il n’habite
pas seul, puisque sa terrible aïeule, Dionisia, lui tient compagnie, et exige
des comptes rendus détaillés de ses allées et venues, J’ai fait un tour, a
coutume de répondre sèchement son petit-fils, et c’est ce qu’il répond, la
sécheresse en moins, à Ricardo Reis, paroles excellentes qui ne veulent rien
dire. Fernando Pessoa s’est assis dans le fauteuil, d’un mouvement las, il a
porté la main à son front comme s’il cherchait à calmer une douleur ou à
chasser un nuage, puis ses doigts ont parcouru son visage, erré sur ses yeux,
étiré la commissure de ses lèvres, lissé sa moustache, tâté son menton
pointu, comme s’il voulait recomposer ses traits, leur rendre leur forme
originale, retoucher leur dessin, mais c’est la gomme que manie l’artiste et
non le crayon, là où il passe, il efface tout, l’un des côtés du visage a déjà
perdu son contour, c’est normal, ça va faire bientôt six mois que Fernando
Pessoa est mort, Je vous vois de moins en moins, se plaint Ricardo Reis. Je
vous avais prévenu, dès le premier jour, plus le temps passe, plus je
m’oublie, tout à l’heure, au Calhariz, il m’a fallu faire un effort de mémoire
pour retrouver le chemin de votre maison. Ce n’est pourtant pas compliqué,
il suffit de penser à Adamastor. Si j’avais pensé à Adamastor, j’aurais été
bien plus troublé encore, je me serais cru revenu à Durban, à l’époque de
mes huit ans, et j’aurais été doublement perdu, dans l’espace et à cette
heure, dans le temps et en ce lieu. Venez plus souvent, cela entretiendra
votre mémoire. Aujourd’hui, ce qui m’a aidé, c’est un relent d’oignon. Un
relent d’oignon. Oui, un relent d’oignon, votre ami Victor n’a pas l’air de
renoncer à sa surveillance. Mais c’est absurde. C’est vous qui le dites. La
police ne doit rien avoir à faire, pour perdre ainsi son temps avec des gens
qui ne sont coupables de rien et ne font rien pour le devenir. Difficile
d’imaginer ce qui se passe dans l’âme d’un policier, vous lui avez
probablement fait bonne impression, il souhaiterait peut-être devenir votre
ami, mais il sait que vous vivez dans des mondes différents, vous dans celui
des élus, lui dans celui des réprouvés, voilà pourquoi il passe son temps
sous vos fenêtres, guettant votre lumière comme un amoureux. Allez-y, moquez-vous. Vous n’imaginez pas combien il faut être triste pour se
divertir ainsi. Ce qui m’irrite, c’est cette surveillance que rien ne justifie.
Vous vous exprimez peut-être de manière un peu trop hâtive, je ne pense
pas que le fait de recevoir les visites assidues d’un individu venant de
l’autre monde vous apparaisse comme une chose normale. Mais personne
ne vous voit. Ça dépend mon cher Reis, ça dépend, quand on est mort, on
n’a pas toujours le temps de se rendre invisible, tout est fonction des
circonstances, parfois c’est l’énergie qui manque, sans compter que certains
vivants ont des yeux capables de distinguer même l’invisible. Ce ne doit pas
être le cas de Victor. Sans doute, encore que vous conviendrez qu’il n’y a
pas de policier plus doué ni plus vertueux que lui, Argos aux mille yeux
n’est qu’un myope, en comparaison. Ricardo Reis saisit la feuille sur
laquelle il était en train d’écrire, J’ai là quelques vers, je ne sais ce que ça
va donner. Lisez. Ce n’est qu’un début, il se peut que je recommence
autrement. Lisez donc. Nous ne voyons pas les Parques nous détruire,
comme si elles n’existaient pas nous les oublions. C’est bien tourné, mais,
si j’ai bonne mémoire, vous avez déjà dit cela mille fois et de mille
manières différentes avant de partir pour le Brésil, les tropiques n’ont rien
changé à votre verve. Je n’ai plus rien à dire, je ne suis pas comme vous.
Cela viendra, ne vous en faites pas. J’ai ce qu’on appelle une inspiration
hermétique. Inspiration n’est qu’un mot. Je suis un Argos avec neuf cent
quatre-vingt-dix-neuf yeux aveugles. Excellente métaphore, cela veut dire
que vous feriez un très mauvais policier. À propos, Fernando, avez-vous
connu un certain Antonio Ferro, secrétaire à la propagande nationale. Oui,
nous étions amis, je lui dois les cinq contos du prix de Mensagem, pourquoi
cette question. Vous allez tout le suite le savoir, j’ai sous les yeux une
information concernant la remise des prix littéraires du secrétariat en
question, étiez-vous au courant. Expliquez-moi comment j’aurais pu l’être.
Pardonnez-moi, j’oublie toujours que vous ne pouvez plus lire. Qui a
obtenu le prix cette année. Carlos Queirós. Carlos. Vous le connaissiez.
Carlos Queirós était le neveu d’une jeune fille, Ophelinha, avec ph, que j’ai
courtisée autrefois, elle travaillait dans mon bureau. Je n’arrive pas à vous
imaginer flirtant. Mais tout le monde fait cela, au moins une fois dans sa
vie, alors pourquoi pas moi. J’aimerais bien voir les lettres d’amour que
vous lui avez écrites. Je crois qu’elles étaient un peu plus stupides que la
moyenne. Quand était-ce. Ça a commencé tout de suite après votre départ
pour le Brésil. Et ça a duré longtemps. Suffisamment pour que je puisse dire
avec le cardinal Gonzaga(77) que moi aussi j’ai aimé. J’ai du mal à le croire.
Vous pensez que je mens. Non, quelle idée, d’ailleurs nous ne mentons pas,
nous autres, simplement, quand c’est nécessaire, nous employons des mots
qui mentent. Qu’y a-t-il donc de si difficile à croire. Que vous ayez aimé,
car tel que je vous connais et que je vous vois, vous êtes précisément le type
d’homme incapable d’aimer. Comme Don Juan. Oui, comme Don Juan,
mais pas pour les mêmes raisons. Expliquez-vous. Il y avait chez Don Juan
un trop-plein d’énergie amoureuse, qui devait nécessairement finir par se
perdre dans ses objets. Mais, pour autant que je m’en souvienne, ça n’a
jamais été votre cas. Et vous. Moi, je suis au milieu, un individu
quelconque, insignifiant, j’appartiens à l’espèce ordinaire, ni plus ni moins.
L’amateur équilibré en quelque sorte. Ce n’est pas exactement une question
de géométrie ou de mécanique. Vous allez bientôt me dire que la vie ne
s’est pas montrée très généreuse avec vous. L’amour est difficile, mon cher
Fernando. Vous n’avez pas à vous plaindre, vous avez Lidia. Lidia est une
domestique. Et Ofelia était dactylo. Voilà qu’au lieu de parler des femmes,
nous parlons de leurs emplois. Et il y a aussi celle que vous avez rencontrée
dans le jardin, comment s’appelait-elle. Marcenda. Oui, c’est cela.
Marcenda n’est rien pour moi. Une condamnation aussi radicale ressemble
fort à du dépit. Ma pauvre expérience me dit que le dépit est le sentiment
général des hommes envers les femmes. Nous aurions dû nous fréquenter
davantage, mon cher Ricardo. L’empire en a décidé autrement.
Fernando Pessoa se lève, hasarde quelques pas dans le bureau, saisit la
feuille sur laquelle Ricardo Reis a écrit les vers qu’il vient de lire. Comment
avez-vous dit. Nous ne voyons pas les Parques nous détruire, comme si
elles n’existaient pas nous les oublions. Il faut être vraiment aveugle pour
ne pas voir les Parques nous détruire jour après jour. Comme on dit
vulgairement, il n’y a pire aveugle que celui qui ne veut pas voir. Fernando
Pessoa repose la feuille. Vous étiez en train de me parler de Ferro. La
conversation a dévié. Reprenons-la. À l’occasion de la remise des prix,
Antonio Ferro a déclaré que les intellectuels qui se croient les otages des
régimes forts, même lorsque cette force est purement mentale, comme c’est
le cas du régime de Salazar, ces intellectuels, donc, oublient que la
production intellectuelle croit toujours pendant les régimes autoritaires.
Cette histoire de force mentale est excellente, le Portugal hypnotisé, les
intellectuels produisant à tour de bras sous la surveillance de Victor. Vous
n’êtes pas d’accord. On peut difficilement être d’accord, je dirais même que l’histoire a démenti Ferro, rappelez-vous l’époque de notre jeunesse, Orfeu
et tout le reste, croyez-vous que nous vivions alors sous un régime d’ordre,
encore que, si on y réfléchit bien, vos odes, mon cher Reis, peuvent être
considérées comme une poétisation de l’ordre. Je ne les avais jamais vues
sous cet angle. C’est pourtant ce qu’elles sont, l’agitation des hommes est
toujours vaine, les dieux sont sages et indifférents, ils vivent et disparaissent
au sein de l’ordre qu’ils ont créé, le reste est taillé dans la même étoffe. Au-
dessus des dieux il y a le destin. Le destin, c’est l’ordre suprême auquel les
dieux eux-mêmes aspirent. Et les hommes, quel rôle leur attribuez-vous aux
hommes. Déranger l’ordre, modifier le destin. Pour qu’il soit meilleur.
Meilleur ou pire, ça n’a pas d’importance, ce qui compte c’est d’empêcher
le destin de s’accomplir. Vous me rappelez Lidia, elle aussi parle très
souvent du destin, mais en des termes bien différents. Sur le destin on peut
tout dire, heureusement. Mais nous parlions de Ferro. Ferro est un idiot, il
croit que Salazar est le destin du Portugal. Le Messie. Même pas, le curé
qui baptise, confirme, marie et conseille. Au nom de l’ordre. Exactement,
au nom de l’ordre. Si j’ai bonne mémoire, vous étiez moins subversif quand
vous étiez en vie. Quand la mort est là, on voit la vie d’une autre manière, et
sur ces mots décisifs et sans réplique, je prends congé, j’ai dit sans réplique
parce qu’en tant que vivant vous ne pouvez me répondre. Pourquoi ne
passez-vous pas la nuit ici, je vous l’ai déjà proposé l’autre jour. De même
qu’il n’est pas bon que les morts s’habituent à vivre avec les vivants, il n’est
pas bon que les vivants s’encombrent de morts. Mais l’humanité est faite
des uns et des autres. C’est juste, mais s’il en était objectivement ainsi, je ne
serais pas seul chez vous, le juge de la cour d’appel et tout le reste de la
famille seraient là eux aussi. Comment savez-vous qu’un juge de la cour
d’appel a vécu ici, je ne crois pas vous en avoir parlé. C’est Victor. Quel
Victor, le mien. Non, un autre qui est déjà mort, mais qui a pour habitude de
se mêler, lui aussi, de la vie des autres, la mort elle-même n’a pu le guérir
de cette manie. Ça sent l’oignon. Oui, mais beaucoup moins, la puanteur
s’atténue à mesure que le temps passe. Bonsoir Fernando. Bonsoir Ricardo.
Quelques indices sérieux tendraient à prouver que la force mentale de
Salazar ne se manifeste pas partout avec la même puissance. Un exemple
flagrant de cette déperdition vient à l’instant de se dérouler au bord du Tage,
quand le João de Lisboa, un aviso de seconde classe, a été mis à l’eau, au
cours d’une cérémonie solennelle présidée par notre vénéré chef d’État.
Grand pavois hissé, glissières graissées, cales ajustées, l’aviso, couvert de guirlandes, reposait sur le slip, mot qui appartient à la terminologie
maritime, tandis que s’avançait le président de la République, son
excellence le général Antonio Oscar de Fragoso Carmona, celui-là même
qui a déclaré qu’on pouvait enfin s’enorgueillir d’être portugais,
accompagné de sa suite, des militaires en uniforme de gala et des bourgeois
en redingote et chapeau haut de forme, et, tout en lissant sa belle
moustache, il retient, autant qu’il lui est possible, parce qu’on lui a dit que
le lieu et la circonstance ne s’y prêtaient pas, la phrase qu’il débite à chaque
inauguration, Très chic, très chic, cela me plaît beaucoup. Il finissait de
monter les marches qui mènent à la tribune où se tenaient les hauts
dignitaires de la nation indispensables à tout lancer de bateau, tandis qu’un
représentant de l’Église, catholique bien entendu, donnait son ultime
bénédiction, Plaise à Dieu que ce navire sème la mort sans qu’aucun
membre de son équipage soit blessé, que l’assistance, composée de
personnalités, de gens du peuple, de curieux, d’ouvriers du chantier naval,
de photographes de presse, de reporters, se mirait dans le brillant cortège et
que la bouteille de mousseux de Bairrada attendait son heure triomphale, et
disons-le explosive, quand tout à coup, à la stupéfaction générale, sans
qu’on l’ait touché, le João de Lisboa se met à glisser sur le slip. La
moustache blanche du président frémit, les hauts-de-forme s’agitent,
perplexes, tandis que le bateau s’éloigne, pénètre dans les eaux glorieuses
sous les hourras traditionnels de l’équipage, dans l’envol affolé des
mouettes étourdies par les sirènes des bateaux et l’éclat de rire colossal qui
ébranle la Ribeira de Lisbonne. Inutile de chercher plus loin les coupables,
ce sont les ouvriers de l’arsenal, les individus les plus farceurs qui soient,
Victor entreprend déjà son enquête, la marée a baissé d’un coup, les
bouches d’égout exhalent une odeur d’oignon pestilentielle, le président, au
bord de l’apoplexie, s’est retiré, dans sa suite, furibonde et vexée, c’est la
débandade, chacun veut savoir im-mé-dia-te-ment qui sont les responsables
de l’atteinte infâme à l’honneur de cette patrie de marins, en la personne de
son magistrat suprême, Oui, monsieur le président du Conseil, répond le
capitaine Agostinho Lourenço, patron de Victor. Ils ne peuvent cependant
échapper aux railleries, la ville entière se moque d’eux, il n’est partout
question que de cette mésaventure qui amuse même les Espagnols du
Bragança, encore que ces derniers s’expriment à mots couverts, Cuidense
Ustedes, eso son artes del diabo rojo, et leurs commentaires s’arrêtent là.
Cette affaire ne concernant après tout que la politique lusitanienne, les ducs d’Albe et de Medinaceli ont décidé de se rendre, discrètement, entre
hommes, au Colisée, pour assister au catch as catch can, autrement dit,
accroche toi-comme-tu-pourras, série de luttes monstrueuses, qui mettent
aux prises leur compatriote José Pons et le comte Karol Nowina, hidalgo
polonais, le Juif Ab-Kaplan et le Russe Zikoff, un Russe blanc, le Tchèque
Stresnack et l’Italien Nerone, le Belge Ferm et le Flamand Rik de Groot,
l’Anglais Rex Gable et un certain Strouck dont la nationalité n’est pas
précisée, et, par la grâce des coups de poing et des coups de pied, des coups
de tête et des ciseaux, de l’étranglement et du plaquage au sol, les voici
transformés à leur tour en maîtres du spectacle du monde, si Goebbels
participait lui aussi au championnat en envoyant ses escadrilles aériennes, il
gagnerait à coup sûr.
C’est précisément d’avions et de prouesses aériennes qu’il va être
maintenant question dans la cité-capitale, après que la marine se fut
comportée de la manière inqualifiable que l’on sait, signalons au passage,
pour ne plus y revenir, qu’en dépit de la diligence des Victor, on ignore
encore qui est à l’origine de la sédition, l’affaire du João de Lisboa n’est
sûrement pas l’œuvre d’un simple radoubeur ni d’un riveur. Étant donné
que les nuages de la guerre, comme chacun peut s’en rendre compte,
s’amoncellent dans les cieux européens, le gouvernement, démonstration à
l’appui, a décidé d’expliquer aux habitants la marche à suivre pour se
protéger en cas de bombardement aérien. Pas question de pousser la
vraisemblance jusqu’à désigner l’ennemi potentiel, mais on laisse toutefois
entendre qu’il ne peut s’agir que des Castillans, l’ennemi héréditaire,
aujourd’hui rouge. Le rayon d’action, encore très faible, des avions
modernes ne permet pas en effet aux avions français d’attaquer, quant aux
Anglais, c’est encore moins probable, ne sont-ils pas nos alliés, et, pour ce
qui est des Italiens et des Allemands, les preuves d’amitié fournies par ces
deux peuples, frères dans l’idéal, sont si nombreuses qu’on peut s’attendre
de leur part à une aide, pas à l’extermination. C’est donc par le truchement
des journaux et de la radio que le gouvernement a annoncé que le vingt-sept
du mois courant, veille du dixième anniversaire de la Révolution nationale,
Lisbonne allait devenir le théâtre d’un spectacle inédit, un simulacre
d’attaque aérienne sur une partie de la Baixa, ou, pour employer des termes
plus techniques, une démonstration d’attaque chimico-aérienne, ayant pour
objectif la destruction de la gare du Rossio et la fermeture des voies d’accès
par utilisation des gaz. Un avion de reconnaissance commencera par survoler la ville, et enverra de la fumée sur la gare du Rossio, signalant
ainsi la position de l’objectif à atteindre. Les adeptes de la critique
systématique ont aussitôt affirmé que les résultats seraient
incomparablement plus efficaces si les bombardiers larguaient leurs charges
sans préavis et sans délais, toutefois il s’agit là d’individus pervers qui
méprisent les lois de la chevalerie guerrière, laquelle spécifie qu’on ne doit
en aucun cas attaquer l’ennemi sans l’en avoir averti au préalable. Ainsi,
dès que la fumée s’élèvera, la défense antiaérienne entrera en action, et ce
signal, qui va déclencher le hurlement des sirènes, une alarme impossible à
ignorer, permettra à ceux de la défense active et passive de prendre leurs
positions. La police, la Garde nationale républicaine, la Croix-Rouge et les
pompiers interviendront alors, invitant le public à quitter les rues menacées,
autrement dit, les rues avoisinantes, tandis que les équipes de sauvetage et
de secours se précipiteront en toute hâte sur les lieux du danger, et que
toutes lances dehors, les voitures de pompiers se dirigeront vers les foyers
d’incendie potentiel. Entretemps, l’avion de reconnaissance se sera retiré
non sans s’être assuré que la fumée est bien en place, et que les sauveteurs
sont déjà sur les lieux, on reconnaît d’ailleurs parmi eux l’acteur de théâtre
et de cinéma Antonio Silva, à la tête des pompiers bénévoles de l’Ajuda(78).
L’escadrille de bombardiers ennemis, une flottille de biplans que leurs
carlingues, ouvertes à la pluie et au vent, obligent à voler très bas,
s’avancera alors tandis que les mitrailleuses de la défense et de l’artillerie
antiaérienne entreront en action, mais comme il s’agit d’un exercice simulé,
aucun avion ne sera touché, impunis, ils poursuivront, près des nuages,
leurs circonvolutions, quant au bombardement, inutile de faire semblant, les
bombes explosent toutes seules, en bas, sur la Praça dos Restauradores(79),
que son nom patriotique ne sauverait pas, si tout ceci avait réellement lieu.
Pas de salut non plus pour la troupe d’infanterie qui, alors qu’elle se
dirigeait vers le Rossio, fut décimée jusqu’au dernier homme. Aujourd’hui
encore, on s’interroge pour savoir ce que cette troupe allait faire en un lieu
qui, comme l’avait charitablement annoncé l’ennemi, devait être
sévèrement bombardé, et qui ne manqua pas de l’être. Il faut souhaiter que
cet épisode lamentable, qui fait la honte de notre armée, ne tombe pas dans
l’oubli, et que l’état-major soit bientôt traduit devant un conseil de guerre,
pour une exécution à la fois collective et sommaire. Les équipes de secours
sont épuisées, brancardiers, infirmiers et médecins luttent sous le feu avec
abnégation, ramassant les morts, relevant les blessés qu’ils badigeonnent de mercurochrome et de teinture d’iode et couvrent de pansements et de
bandages qu’on lavera plus tard, afin qu’ils servent à nouveau, pour de
vraies blessures cette fois, dussions-nous attendre trente ans. En dépit des
efforts héroïques de la défense, les avions ennemis sont revenus à la charge,
leurs bombes incendiaires ont touché la gare du Rossio, montagne de
décombres livrée à la voracité des flammes, on n’a cependant pas perdu tout
espoir de remporter la victoire finale, puisque la statue du roi Sebastião, tête
nue, se dresse encore, miraculeusement intacte. Beaucoup de bâtiments ont
été détruits, les ruines antiques du couvent du Carme ont fait place à des
ruines toutes neuves, de grandes colonnes de fumée s’échappent du Théâtre
national, les victimes se multiplient, des maisons brûlent un peu partout, les
mères appellent leurs enfants, les enfants réclament leurs mères, des pères
et des maris nul ne se soucie, ce monstre-là, c’est la guerre. Perdus dans les
nues, les sataniques aviateurs fêtent le succès de leur mission, en buvant de
petits verres de cognac Fundador, qui réchauffe leurs membres glacés,
maintenant que la fièvre du combat est tombée. Ils font des croquis,
prennent des notes et des photos pour leurs communiqués, puis, virant
ironiquement sur l’aile, s’éloignent en direction de Badajoz, alors qu’ils
étaient arrivés par Caia. On dirait qu’un second tremblement de terre vient
d’avoir lieu, la ville est un océan de flammes, les morts se comptent par
milliers. La défense antiaérienne tire une dernière salve, les sirènes se
remettent à hurler, l’exercice est terminé. La population quitte les caves et
les abris, rentre chez elle, il n’y a ni mort ni blessé, les immeubles sont
toujours debout, tout cela n’était qu’un jeu.
Voilà le programme du spectacle. Si Ricardo Reis a assisté aux
bombardements de Urca et de Praia Vermelha(80), il se trouvait alors à une
distance telle que si, dès le lendemain, les journaux n’avaient pas parlé de
vrais morts et de vrais blessés, il aurait pu croire qu’il avait lui aussi assisté
à une série d’exercices, c’est pourquoi il décide d’aller voir, de ses propres
yeux, la scène et les acteurs. Évitant le centre des opérations, pour ne pas
gâcher la vraisemblance, il choisit d’emprunter l’ascenseur de Santa Justa,
d’autres y ont songé avant lui, et lorsqu’il arrive enfin sur les lieux, on ne
peut plus passer, il lui faut redescendre la calçada do Carmo, un vrai
pèlerinage, n’étaient les routes qui ne se ressemblent pas, car il manque ici
la poussière et le macadam, il pourrait croire que ses pas le ramènent une
fois encore à Fatima, avions, passaroles, apparitions, tout ça c’est du
domaine du ciel. Il se demande pourquoi la passarole(81) du père Bar-tolomeu de Gusmão lui est venue à l’esprit, un instant perplexe, il admet
enfin, après mûre réflexion, que seule une association d’idées
infrarationnelles a pu le mener de l’exercice d’aujourd’hui aux
bombardements d’Urca et de Fraia Vermelha, et de ces derniers au prêtre
volant et à la machine qui l’a immortalisé, et qui n’a jamais volé, quand
bien même d’aucuns prétendraient un jour le contraire. Du haut des deux
volées de marches qui descendent vers la rua do Primeiro de Dezembro, il
aperçoit la foule sur le Rossio, s’étonne qu’on ait autorisé les spectateurs à
s’approcher si près des bombes et des pétards, mais il se laisse bientôt
entraîner par le flot des curieux qui accourent, joyeux, sur le théâtre de la
guerre. À son arrivée sur la place, il constate que la foule est encore plus
dense qu’il n’y paraît de loin, et qu’il lui est impossible d’approcher,
cependant, comme il a eu le loisir d’apprendre les usages du pays, il
s’avance en disant, Pardon, pardon, je suis médecin, laissez-moi passer, ce
n’est pas tout à fait faux, mais le plus faux des mensonges n’est-il pas
précisément celui qui se sert de la vérité pour parvenir à ses fins. Le
stratagème a réussi, le voici maintenant en première ligne, de là, il peut tout
voir. Bien qu’il n’y ait pas le moindre avion en vue, les policiers sont
nerveux, dans l’espace laissé libre, en face du théâtre et de la gare, les
gradés distribuent ordres et instructions, une voiture du gouvernement passe
avec, à son bord, le ministre de l’Intérieur et des membres de sa famille, ces
dames ne veulent pas rater ça, de nombreuses voitures les suivent, tout ce
petit monde va assister à l’exercice des fenêtres de l’hôtel Avenida Palace.
Tout à coup, un tir de sommation retentit, les sirènes se mettent à hurler, les
pigeons du Rossio s’envolent, faisant claquer leurs ailes comme des
pétards, c’est toujours la même histoire, l’avion ennemi devait d’abord
larguer sa fumée, et c’est après seulement que les sirènes devaient entonner
leur chœur éploré, et que l’artillerie antiaérienne devait entrer en action,
enfin, tout ça n’est pas grave, grâce aux progrès de la science, le jour
viendra où les bombes pourront faire dix mille kilomètres, alors nous
saurons enfin ce que l’avenir nous réserve. L’avion a surgi, la foule ondoie,
des bras se lèvent, le voilà, le voilà, un son creux, une explosion, puis un
gros cylindre de fumée noire monte lentement dans le ciel, l’excitation est à
son comble, les voix sont rauques d’inquiétude, les médecins saisissent
leurs stéthoscopes, les infirmiers préparent leurs seringues, les brancardiers,
impatients, labourent le sol. On entend au loin le rugissement continu des
moteurs des forteresses volantes, l’instant tant attendu approche, des spectateurs, plus froussards que les autres, s’inquiètent de savoir si, en fin
de compte, tout cela ne serait pas réel, certains vont se mettre à l’abri,
d’autres se réfugient sous des porches pour se protéger des éclats, mais la
plupart d’entre eux ne bougent pas d’un pouce, et, une fois reconnue
l’innocuité des bombes, la foule grossit rapidement. Les pétards explosent,
les militaires enfilent leurs masques à gaz et s’il n’y en a pas assez pour tout
le monde, ce n’est pas grave, l’important c’est de donner l’impression que
tout cela est authentique, chacun sait, depuis le début, qui va mourir et qui
sortira indemne de cette attaque chimique, la mort universelle n’est pas
pour tout de suite. La fumée envahit tout, les spectateurs toussent,
éternuent, derrière le Théâtre national on dirait qu’un volcan noir est en
ébullition ou qu’il flambe. On a pourtant du mal à prendre au sérieux cette
mascarade. Les policiers bousculent les spectateurs qui, s’approchant trop
près, gênent le travail des sauveteurs, on a même vu des blessés emportés
sur des civières, qui, oubliant le rôle dramatique qui leur était confié, rient
comme des possédés, c’est sans doute l’effet des gaz hilarants, quant aux
brancardiers, ils doivent s’arrêter souvent pour essuyer des larmes qui n’ont
rien à voir avec les gaz lacrymogènes. Enfin, lorsqu’au milieu de cette
pagaille, où chacun fait l’expérience d’un péril imaginaire, on voit surgir un
balayeur avec sa petite voiture métallique et son balai, c’est l’apothéose,
poussant les papiers le long de la rigole, il les recueille avec d’autres saletés
dans la pelle qu’il vide ensuite dans la boîte à ordures, et, indifférent au
vacarme, au tumulte, aux bousculades, il poursuit son chemin au milieu des
nuages de fumée, sans avoir levé une seule fois la tête pour regarder les
avions espagnols, et quitte la scène, sain et sauf. On dit habituellement
qu’une seule anecdote suffit, et que deux c’est trop, mais, comme l’histoire
se soucie peu des subtilités de la composition littéraire, c’est maintenant au
facteur de s’avancer. La sacoche en bandoulière, il traverse tranquillement
la place, conscient de ses responsabilités, il n’est pas homme à perdre son
temps dans le spectacle et les divertissements de la rue, il doit faire sa
distribution, des gens le guettent, impatients, la lettre de Coimbra, Demain,
je serai dans tes bras, arrivera peut-être aujourd’hui. Ricardo Reis est
probablement le seul dans toute cette foule capable de comparer le facteur
lisboète au célèbre gamin de Paris qui braillait à tue-tête, Gâteaux, gâteaux,
pendant que la foule en furie prenait la Bastille. Rien ne nous distingue en
vérité, nous, Portugais, du monde civilisé, nous avons, nous aussi, nos héros
de l’absence, nos poètes méditatifs, ce balayeur qui balaie, interminablement, ce facteur distrait qui traverse la place sans s’apercevoir
que la lettre venue de Coimbra est pour ce monsieur qui se tient devant lui,
mais je n’ai pas de lettre de Coimbra, dit-il, tandis que le balayeur balaie, et
que le mitron portugais braille à tue-tête, queijadas de Sintra(82).
Quelques jours plus tard, Ricardo Reis narrait ce qu’il avait vu, les
avions, la fumée, il évoquait le grondement des pièces d’artillerie
antiaérienne, les rafales des mitrailleuses, attentive, Lidia l’écoutait,
regrettant de n’avoir pu assister au spectacle, les anecdotes pittoresques la
faisaient rire, l’histoire du balayeur est vraiment excellente, quand, tout à
coup, elle s’est souvenue qu’elle avait, elle aussi, quelque chose à raconter,
Savez-vous qui s’est enfui, sans attendre de réponse, elle poursuivit,
Manuel Guedes, le marin dont je vous ai parlé l’autre jour, vous vous
souvenez. Oui, mais d’où s’est-il enfui. Il a fui quand on l’a conduit au
tribunal, et Lidia riait de bon cœur, Ricardo Reis se contentait de sourire, ce
pays est en pleine débâcle, les bateaux filent à l’eau avant l’heure, les
prisonniers s’enfuient, les facteurs ne remettent pas le courrier, quant aux
balayeurs, bah, des balayeurs il n’y a rien à dire. Lidia, quant à elle, était
bien contente que Manuel Guedes se soit enfui.
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Des cigales, invisibles, chantent dans les palmiers du Alto de Santa
Catarina. Le chœur stridulent qui fait vibrer les tympans d’Adamastor ne
mérite pas de recevoir le doux nom de musique, mais, en matière de son,
tout dépend des dispositions de l’auditeur, comment le géant amoureux a-t-
il perçu ceux qu’il entendait, quand il errait sur la plage, attendant Doris,
l’entremetteuse, qui devait lui fixer le rendez-vous tant attendu, alors la mer
chantait et la voix bien-aimée de Thétis, semblable à l’esprit de Dieu,
planait sur les eaux. Ici, ce sont les mâles qui chantent et font crisser leurs
ailes, produisant un son obsédant, ininterrompu, pareil au cri aigu jailli
brusquement de la carrière de marbre, quand la veine résistante au cœur de
la pierre est enfin atteinte. Il fait chaud. À Fatima, transformée en fournaise,
c’est la canicule, puis le temps s’est couvert à nouveau, il a même bruiné,
dans les basses terres la crue a baissé d’un coup, de la vaste mer intérieure
ne subsistent plus que quelques flaques d’eau stagnante que le soleil
absorbe peu à peu. Le matin, à la fraîche, les vieux traînent dans le coin
avec leurs parapluies qu’ils transforment en ombrelles dès que le soleil tape,
l’usage qu’on fait des choses compte plus que le nom qu’on leur donne,
encore que, comme on vient de le constater, celui-ci dépende de celui-là,
qu’on le veuille ou non, on en revient toujours aux mots. Les navires vont et
viennent avec leurs pavillons, leurs cheminées qui fument, leurs marins
minuscules, et cette voix puissante des sirènes, si familière aux hommes
quand elle résonne, furieuse, dans les conques, au milieu des tourmentes de
l’océan, qu’ils ont fini par parler d’égal à égal avec le dieu des mers. Ces
vieux-là n’ont jamais navigué, leur sang ne s’affole pas lorsqu’ils entendent,
brisé par la distance, le formidable rugissement, pourtant ils frémissent, au
plus profond d’eux-mêmes, comme si des navires, perdus dans l’obscurité
totale de leur corps, au milieu de la gigantesque ossature du monde,
voguaient sur les canaux de leurs veines. Quand tout est calme, ils
descendent la rue, rentrent déjeuner chez eux où, depuis des temps immémoriaux, s’accomplit, dans la pénombre, le rite de la sieste, puis, dès
que l’après-midi fraîchit, ils retournent sur le Alto, s’asseyent sur le même
banc, parasol ouvert, l’ombre des arbres vagabonde, que le soleil décline, et
elle disparaît, si un instant plus tôt elle nous protégeait maintenant elle s’est
enfuie, c’est sans doute que les palmes sont très hautes. Les vieux mourront
sans savoir que les palmiers ne sont pas des arbres, l’ignorance des hommes
est incommensurable, mais ce qui est plus incroyable encore, c’est
d’affirmer qu’un palmier n’est pas un arbre et que cela n’ait guère
d’importance, c’est la même histoire que parapluie et parasol, l’important,
c’est qu’ils nous protègent. D’ailleurs, si l’on interrogeait le docteur qui
vient ici tous les après-midi, pour savoir si le palmier est bien un arbre, il
est probable qu’il n’en saurait rien non plus, et serait forcé de retourner
chez lui consulter son manuel de botanique, à condition qu’il ne l’ait pas
oublié au Brésil, car au fond, il n’a du règne végétal que des connaissances
vagues tout justes bonnes à orner ses poèmes, quelques noms de fleurs, les
lauriers, parce qu’ils existaient déjà du temps des dieux, quelques arbres
sans nom, les pampres et les tournesols, les roseaux qui frémissent au gré
du courant, le lierre de l’oubli, le lys et les roses, les roses, les roses. Entre
Ricardo Reis et les vieillards une certaine familiarité se fait jour, ils se
parlent maintenant comme des amis, pourtant il n’est jamais sorti de chez
lui avec l’idée bien arrêtée de leur demander, Saviez-vous qu’un palmier
n’est pas un arbre, et ils remettent si peu en question ce qu’ils croient savoir
qu’il ne leur est jamais venu à l’idée de lui demander, Un palmier est-il un
arbre, monsieur le docteur, un jour, ils se sépareront sans avoir éclairci ce
point fondamental de l’existence, est-ce que, parce qu’il ressemble à un
arbre, un palmier est un arbre, est-ce que, parce qu’elle ressemble à la vie,
l’ombre arborescente que nous projetons sur le sol est la vie.
Ricardo Reis se lève tard à présent. Il ne prend plus de petit déjeuner, et
il a si bien réussi à dominer l’appétit matinal que les plateaux opulents que
Lidia lui portait dans sa chambre, au temps béni de l’hôtel Bragança, lui
apparaissent comme le souvenir d’une vie qui ne serait pas la sienne. Il dort
jusqu’à une heure avancée de la matinée, s’éveille et se rendort, veille sur
son propre sommeil et, après bien des tentatives, réussit enfin à s’accrocher
à un unique rêve, toujours le même, le rêve de quelqu’un qui rêve qu’il ne
veut pas rêver et dissimule le rêve sous le rêve, comme pour effacer ses
traces, ses empreintes, la marque de son passage, pour ça, rien de plus
facile, il suffit d’avancer en traînant derrière soi une branche d’arbre ou une palme, il ne reste bientôt plus que les feuilles qui se détachent, les pointes
acérées qui se dessèchent et finissent par se confondre avec la poussière.
Quand il se lève, il est l’heure de déjeuner. Se laver, se raser, s’habiller sont
des gestes mécaniques auxquels la conscience participe à peine. Ce visage
recouvert de mousse n’est rien d’autre qu’un masque, adaptable à n’importe
quel visage d’homme, et quand, petit à petit, le rasoir révèle ce qui se trouve
en dessous, Ricardo Reis se regarde avec perplexité, un peu intrigué,
inquiet, comme s’il redoutait qu’un mal obscur n’apparaisse dans ce
découvrement. Il observe minutieusement l’image que lui renvoie le miroir,
tente d’y découvrir des parentés avec un autre visage qu’il ne voit plus
depuis longtemps, Cesse donc ce jeu, lui dicte sa conscience, car enfin, tu te
rases tous les jours, tu vois chaque jour ces yeux, cette bouche, ce nez, ce
menton, ces joues pâles, ces oreilles, appendices fripés et ridicules, et
cependant, c’est comme s’il avait passé nombre d’années dans un espace
sans miroir, sans se regarder, pas même dans les yeux d’un autre, et, se
regardant aujourd’hui, il n’arrive plus à se reconnaître. Il sort déjeuner,
croise parfois les vieux qui descendent la rue, ils se saluent, Bon après-midi,
monsieur le docteur, et il répond, Bon après-midi, aujourd’hui encore il
ignore leurs noms, comment s’appellent-ils, il pourrait tout aussi bien s’agir
d’arbres ou de palmiers. Quand ça lui chante, il va voir un film, mais le plus
souvent il rentre chez lui après déjeuner, sous la chape de plomb du soleil le
jardin est désert, les réverbérations du fleuve blessent les yeux, prisonnier
de sa pierre, Adamastor est sur le point de pousser un grand cri, de colère, si
l’on en juge par l’expression que lui a donnée le sculpteur, de douleur, si
l’on en croit Camões. Ricardo Reis s’est réfugié, comme les vieux, dans la
pénombre de son appartement, de nouveau envahi par la vieille odeur de
moisi qui semble s’exhaler des meubles, des murs, et même si Lidia, à
chacun de ses passages, ouvre grandes les fenêtres, rien n’y fait, la lutte est
par trop inégale, et, à dire vrai, Lidia ne vient plus si souvent. En fin
d’après-midi, quand souffle la première brise, Ricardo Reis sort à nouveau,
et va s’asseoir sur un banc du jardin, ni trop près ni trop loin des vieux, non
sans leur avoir au préalable donné son journal du matin, lu et relu, seul
geste de charité qu’il accomplisse, du pain il n’en donne pas, vu que
personne ne lui en réclame, et même si on ne les lui demande pas non plus,
il fait don de ces quelques feuilles, où sont imprimées les nouvelles, à
chacun de décider laquelle de ces deux charités lui semble préférable.
Si l’on demandait à Ricardo Reis ce qu’il a bien pu faire, seul chez lui,
pendant tout ce temps, il ne saurait que répondre et hausserait les épaules. Il
a sans doute oublié qu’il a lu, écrit des vers, erré dans les couloirs, et que,
posté sur le balcon à l’arrière de l’immeuble, il a contemplé les cours, le
linge qui sèche, les draps blancs, les serviettes, les clapiers, les animaux
domestiques, les chats qui dorment, à l’ombre, sur les murs, les chiens non,
il n’y en a pas, ces biens-là n’ont nul besoin d’être gardés, puis il est
retourné à sa lecture, a écrit d’autres vers, les a corrigés, en a déchiré
certains, trop mauvais pour être gardés, le mot seul est identique, pas ce
qu’il signifie. Il a attendu ensuite que la chaleur tombe, que la première
brise du soir se lève, au moment où il descendait l’escalier, la voisine du
dessous est sortie sur le palier, le temps a calmé les médisances, banalisé
leur source, l’immeuble respire la paix, l’harmonie, Alors, demande-t-il,
votre mari va mieux. Oui, grâce à vous, monsieur le docteur, il a eu bien de
la chance, un vrai miracle, c’est d’ailleurs ce qu’on désire tous, de la chance
et des miracles, quand bien même on n’habite pas à côté d’un médecin qui
se trouve précisément chez lui au moment où survient l’embarras gastrique,
Il s’est débarrassé en se vidant par le haut et par le bas, une bénédiction du
ciel, monsieur le docteur, la vie, c’est ça, la même main rédige l’ordonnance
du purgatif et le vers sublime ou sage, Profite du soleil pendant qu’il brille,
cherche l’ombre si c’est l’ombre qui te convient, et si c’est ton jour de
chance tout ira bien.
Les vieux lisent le journal, l’un d’eux est analphabète, on l’a déjà dit,
c’est pourquoi il ne cesse de faire des commentaires, d’exprimer son
opinion, c’est le seul moyen dont il dispose pour rétablir l’équilibre, si l’un
sait, l’autre explique, Cette histoire du Six Cents fou est vraiment très drôle,
Je le connais depuis des années, à l’époque, il était encore conducteur de
tram, il avait la manie de renverser les charrettes, On dit que cette
plaisanterie lui a coûté trente-huit fois la prison, et qu’à la fin la Carris(83)
l’a renvoyé, parce qu’il refusait de s’amender, C’était la guerre ouverte,
mais il faut bien admettre que les charretiers n’étaient pas sans reproche
non plus, ils n’étaient jamais pressés, allaient au rythme de leurs bêtes,
tandis que le Six Cents fou furieux, écumant, agitait la sonnette à coups de
talon, au bout d’un moment il perdait patience, et vlan, c’était parti, une
belle pagaille, la police s’en mêlait et embarquait tout le monde, Maintenant
le Six Cents fou est charretier, et il passe son temps à se bagarrer avec ses
collègues d’autrefois, qui lui rendent la monnaie de sa pièce, Comme dit le proverbe, ne fais pas aux autres ce que tu ne voudrais pas qu’on te fasse,
concluait le vieux qui ne savait pas lire, et avait par conséquent recours à
des formules à l’emporte-pièce dont l’effet est aussi radical que celui des
purgatifs. Ricardo Reis est assis sur leur banc, c’est rare, mais aujourd’hui
tous les autres sont occupés, il a compris que le long dialogue des vieux lui
est destiné et demande, Et ce surnom de Six Cents fou, d’où vient-il, et le
vieil analphabète de répondre, Six Cents, c’était son numéro à la Carris,
quant à fou, c’est à cause de sa manie, Six Cents fou, c’est bien trouvé non,
Sans aucun doute. Les vieux ont repris leur lecture, Ricardo Reis laisse
voguer ses pensées à la dérive, quel surnom pourrait bien me convenir, le
Médecin-Poète peut-être, ou l’Aller-Retour, le Spiritiste, le Zé des Odes, le
Joueur d’échecs, le Casanova des femmes de chambre, la Sérénade au clair
de lune. Le Mal-Aimé de la chance, dit soudain le vieux qui était en train de
lire, c’est le surnom d’un malfrat de seconde catégorie, un pickpocket pris
la main dans le sac, Pourquoi pas, Ricardo Reis le Mal-Aimé de la Chance,
un voyou peut parfaitement s’appeler Ricardo Reis, les noms ne choisissent
pas leur destin. Ce qui plaît surtout aux vieux, ce sont précisément ces faits
divers dramatiques et pittoresques, les histoires d’escroquerie, les désordres
et les agressions qui surviennent entre chien et loup, les gestes désespérés,
le crime passionnel, l’ombre des cyprès, les accidents mortels, le fœtus
abandonné, les carambolages de voitures, le veau à deux têtes, la chienne