L'année de la mort de Ricardo Reis

José Saramago · Chapitre 48 sur 51 · partie 2/7

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L'année de la mort de Ricardo Reis

Chapitre 65

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 7 parties.

les choses, je ne sais jusqu’à quand ni jusqu’où nous existerons. Quoi qu’il

en soit, il faut bien admettre que nous dépassons largement l’Allemagne,

l’Église elle-même le confirme, plus qu’une parenté, c’est une

identification, en tant que Christ, nous aurions pu nous dispenser du cadeau

Salazar. Vous n’auriez pas dû mourir si jeune, mon cher Fernando, c’est

bien dommage, car c’est maintenant que le Portugal va se réaliser. Il ne

nous reste plus qu’à croire l’archevêque et à souhaiter que le monde le croie

aussi. En tout cas, nul ne peut nier que nous ne fassions l’impossible pour

atteindre le bonheur, voulez-vous maintenant entendre ce que le cardinal

Cerejeira a dit aux séminaristes. Je ne sais si je pourrai supporter le choc.

Vous n’êtes pas séminariste. Raison de plus, mais qu’il en soit fait selon la

volonté de Dieu, allez-y, lisez. Soyez angéliquement purs,

eucharistiquement fervents, et ardemment zélés. Il a dit ces mots-là, dans cet ordre. Oui. Il ne me reste plus qu’à mourir. Vous êtes déjà mort. Pauvre

de moi, il ne me reste même plus ça. Ricardo Reis emplit de nouveau sa

tasse. Si vous buvez autant de café vous ne dormirez pas, l’avertit Fernando

Pessoa. Laissez, une nuit d’insomnie n’a jamais fait de mal à personne,

parfois même, ça aide. Lisez-moi d’autres nouvelles. Oui, mais avant, dites-

moi, ne trouvez-vous pas que cette nouvelle manie portugaise et allemande

d’utiliser Dieu comme caution politique est inquiétante. C’est inquiétant,

certes, mais ce n’est pas nouveau, les Hébreux avaient déjà promu le

Seigneur Commandeur des armées, le reste n’est qu’une variante du thème.

C’est vrai, les Arabes ont envahi l’Europe au cri de Dieu le veut, pour les

Anglais Dieu garde le roi, quant aux Français, ils jurent que Dieu est des

leurs. Mais notre Gil Vicente(69) l’a dit, Dieu est portugais. C’est sûrement

lui qui a raison, puisque le Christ c’est le Portugal. Bon, lisez encore un peu

avant que je m’en aille. Ne voulez-vous pas rester ici. J’ai des règles à

respecter, l’autre jour, j’ai enfreint trois articles avec tous leurs alinéas.

Faites de même aujourd’hui. Non. Alors écoutez, je lis à la file, si vous avez

des commentaires à faire, gardez-les pour la fin, Pie XI condamne le

manque de morale de certains films, Maximino Correira a déclaré que

l’Angola est plus portugais que le Portugal puisque Diogo Cão n’a reconnu

d’autre souveraineté que celle des Portugais À Olhão distribution de pain

aux pauvres dans la cour de la caserne de la Garde nationale républicaine

On parle d’une association secrète espagnole constituée de militaires À la

société de géographie à l’occasion de la semaine coloniale des dames de la

meilleure société se sont assises à côté de gens du peuple Selon le journal

Pueblo gallego cinquante mille Espagnols se sont réfugiés au Portugal Au

tavares le saumon est vendu trente-six escudos le kilo. Hors de prix. Vous

aimez le saumon. Je déteste ça. Voilà c’est tout, sauf si vous voulez que je

vous lise les histoires de désordres et d’agressions, le journal est terminé.

Quelle heure est-il. Presque minuit. Oh là là, comme le temps passe. Vous

partez. Oui. Voulez-vous que je vous accompagne. Pour vous, il est encore

trop tôt. Justement. Vous ne m’avez pas compris, je voulais dire qu’il est

encore trop tôt pour m’accompagner là où je vais. Dans l’ordre naturel des

choses, j’ai juste un an de plus que vous. Qu’est-ce que l’ordre naturel des

choses. C’est une façon de parler, mais d’après cet ordre naturel, j’aurais dû

mourir le premier. Eh bien vous voyez, il n’y a pas d’ordre naturel.

Fernando Pessoa se lève du fauteuil, boutonne sa veste, ajuste son nœud de

cravate, dans l’ordre naturel, il aurait dû faire le contraire. Je m’en vais, à un de ces jours, et merci de votre patience, le monde est bien pire que

lorsque je l’ai quitté, et cette Espagne, ça va certainement se terminer par

une guerre civile. Vous croyez. S’il n’existe de bons prophètes que morts, je

remplis la condition. Évitez de faire du bruit en descendant l’escalier, à

cause des voisins. Je descendrai comme une plume. Et ne claquez pas la

porte. Soyez tranquille, on n’entendra pas l’écho caverneux du couvercle du

sépulcre. Bonne nuit, Fernando. Dormez bien, Ricardo.

Soit qu’il ait bu trop de café, soit que la conversation ait été trop

sérieuse, Ricardo Reis n’a pas bien dormi, il s’est éveillé plusieurs fois, il

lui semblait entendre son propre cœur battre dans l’oreiller où reposait sa

tête, il se tournait sur le côté pour ne plus l’entendre, mais le bruit revenait

petit à petit, d’un côté de la poitrine, enfermé dans la cage des côtes, il

revoyait alors les autopsies auxquelles il avait assisté, et il imaginait son

cœur vivant battant désespérément, comme si chaque mouvement devait

être le dernier, puis le sommeil revenait, léger, profond enfin alors que le

jour pointait. Il dormait encore quand le crieur a lancé le journal contre les

vitres, et il ne s’est pas levé pour lui ouvrir la fenêtre. Dans ces cas-là, le

vendeur grimpe l’escalier et dépose les journaux sur le paillasson, les plus

récents sur le dessus, les plus anciens, ceux de la veille, couvrant ainsi la

boue laissée par la semelle des chaussures, sic transit noticia mundi, béni

soit celui qui inventa le latin. À côté, dans l’encoignure de la porte, le petit

pot à lait et son quart de litre quotidien et, pendu au bouton de la porte, le

petit sac à pain, quand Lidia arrivera à onze heures passées, elle rentrera le

tout. Aujourd’hui c’est son jour de congé, mais elle n’a pas pu venir plus

tôt, au dernier moment, Salvador l’a envoyée nettoyer et ranger trois

chambres, ce gérant exagère. Elle ne restera pas longtemps, elle doit aller

voir sa mère, qu’elle délaisse, et prendre des nouvelles de son frère, qui a

fait l’aller-retour jusqu’à Porto sur le Afonso de Albuquerque. Ricardo Reis

l’a entendue entrer, il l’appelle d’une voix ensommeillée, elle paraît dans

l’entrebâillement de la porte, avec dans les mains la clef, le pain, le lait et le

journal, Bonjour monsieur le docteur, Bonjour Lidia, ils se sont salués ainsi

la première fois, et n’ont jamais varié, même s’il le lui demandait, elle ne

pourrait pas lui dire Bonjour Ricardo, d’ailleurs il ne l’a jamais fait et il ne

le fera pas, c’est bien assez que de se présenter à elle ainsi négligé,

dépeigné, pas rasé, l’haleine fétide. Lidia s’en va à la cuisine déposer le lait

et le pain, revient avec le journal, puis ressort pour préparer le petit

déjeuner, tandis que Ricardo Reis ouvre et déplie les feuilles, en prenant bien soin de les tenir par les marges blanches, afin de ne pas se noircir les

doigts, et il tient le journal en l’air pour ne pas salir le bord du drap, petits

gestes maniaques qu’il cultive sciemment comme qui s’entourerait de

balises, de références, de frontières. Ouvrant le journal, il revoit le geste,

exactement semblable, qu’il avait fait quelques heures auparavant et il a une

fois de plus l’impression que Fernando Pessoa se tenait là il y a très

longtemps, comme si ses souvenirs les plus récents n’étaient en fin de

compte que des souvenirs très anciens, ceux d’une époque où Fernando

Pessoa, qui avait cassé ses lunettes, lui avait demandé, Reis, lisez-moi les

nouvelles les plus importantes. Celles de la guerre. Non, ça n’en vaut pas la

peine, je les lirai demain, ce sera exactement la même chose. On était en

juin mille neuf cent seize, et Ricardo Reis avait écrit quelques jours

auparavant la plus longue de ses odes passées et à venir, celle qui

commence par, J’ai entendu dire qu’autrefois, quand la Perse. Une bonne

odeur de pain grillé arrive de la cuisine, on entend des bruits de vaisselle,

les pas de Lidia dans le couloir, elle apporte le plateau, sereine, le geste est

professionnel, inutile de frapper à la porte, elle est ouverte. À ce client

qu’elle connaît depuis des semaines elle peut, sans avoir l’air trop

indiscrète, se permettre de demander, Alors, vous avez fait la grasse

matinée, aujourd’hui. Je n’ai pas bien dormi cette nuit, une insomnie de

tous les diables. C’est parce que vous êtes sorti, et que vous vous êtes

couché tard. Si seulement c’était vrai, mais il n’était pas minuit quand je me

suis mis au lit, je n’ai même pas quitté la maison. Que Lidia le croie ou non,

nous nous savons que Ricardo Reis a dit vrai. Le plateau est sur les genoux

du client du deux cent un, la femme de chambre verse le café et le lait,

rapproche les tartines, la confiture, rectifie la position de la serviette et dit,

Je ne resterai pas longtemps aujourd’hui, je donne juste un petit coup et je

m’en vais, je dois aller voir ma mère qui se plaint parce que je ne lui rends

plus visite ou que je passe toujours en coup de vent, elle m’a même

demandé si j’avais trouvé un amoureux et si j’allais me marier. Ricardo

Reis, mal à l’aise, sourit, il ne sait que répliquer, elle ne s’attend tout de

même pas qu’il réponde, Un amoureux tu en as déjà un, quant au mariage,

tu fais bien d’en parler, un de ces jours il faudra envisager sérieusement

notre avenir, alors il se borne à sourire, la regarde avec une expression

subitement paternelle, Lidia s’est retirée dans la cuisine sans avoir obtenu

de réponse, ces mots lui étaient involontairement sortis de la bouche, jamais

sa mère ne lui avait parlé de fiancé ni d’amoureux. Ricardo Reis termine son déjeuner, repousse le plateau vers le pied du lit, s’installe pour lire le

journal, Le grand défilé corporatiste a démontré qu’il n’est pas difficile de

réaliser un accord honnête et fiable entre patrons et ouvriers, il poursuit sa

lecture avec circonspection, car en son for intérieur, il se demande s’il est

ou non d’accord avec ce qu’il lit, Le corporatisme, l’organisation des

classes dans l’espace et les limites qui leur sont propres, voilà le bon moyen

de transformer les sociétés modernes, c’est sur cette recette d’un nouveau

paradis que s’achève la lecture de l’article de fond, alors, le regard vague, il

passe aux nouvelles de l’étranger, Demain aura lieu en France le premier

scrutin pour les élections législatives, Les troupes de Badoglio se préparent

à reprendre leur progression sur Addis-Abeba, Lidia surgit à cet instant sur

le pas de la porte, les manches retroussées et demande, Vous avez vu le

ballon hier. Quel ballon. Le Zeppelin, il est passé juste au-dessus de l’hôtel.

Non, il ne l’avait pas vu, mais il peut maintenant voir sur la page ouverte du

journal le gigantesque, l’adamastorique dirigeable Graf Zeppelin, portant le

nom et le titre de son constructeur le comte Zeppelin, général et aéronaute

allemand, le voilà survolant la ville de Lisbonne, le fleuve, les maisons, les

gens s’arrêtent sur les trottoirs, sortent des boutiques, se penchent aux

fenêtres des trams, des balcons, s’interpellent afin de partager leur

admiration, un rigolo ne peut s’empêcher de s’exclamer, Eh pataud, regarde

le ballon, noir et gris sur le journal, Regarde, on voit sa photo, a lancé

Ricardo Reis, et Lidia s’est approchée du lit, si près qu’il aurait paru

inconvenant de ne pas lui enlacer les hanches de son bras libre, l’autre

tenant le journal, elle rit, Restez tranquille, puis dit, Comme il est grand, il a

l’air encore plus énorme qu’en réalité, et cette croix à l’arrière. C’est la

croix gammée, la svastika. Elle est laide. Il y a des gens qui trouvent que

c’est la plus belle de toutes, tu sais. On dirait une araignée. Dans certaines

religions d’Orient, cette croix symbolisait le bonheur et le salut. Tout ça.

Oui. Alors pourquoi est-ce qu’ils l’ont mise sur la queue du Zeppelin. C’est

un dirigeable allemand et la svastika est aujourd’hui l’emblème de

l’Allemagne. Des nazis. Comment le sais-tu. C’est mon frère qui me l’a dit.

Ton frère, le marin. Oui. Daniel, je n’en ai pas d’autre. Il est déjà rentré de

Porto. Je ne l’ai pas encore vu, mais il est revenu, oui. Qui te l’a dit. Son

bateau est en face du Terreiro do Paço, je le connais bien. Tu ne veux pas

t’allonger, juste un petit moment, après je te laisserai partir, la main de

Ricardo Reis descend jusqu’à la courbe de la jambe, soulève la jupe, glisse

sur la jarretière, caresse la peau nue, Lidia dit, Non, non mais elle commence à céder, ses genoux tremblent. Ricardo Reis constate alors que

son sexe ne réagit pas, qu’il ne réagira pas. C’est la première fois que

l’accident si redouté se produit, il se sent pris de panique, retire lentement

sa main, murmure, Fais couler l’eau, je vais prendre un bain, elle n’a pas

entendu, commence à défaire la ceinture de sa jupe, à déboutonner son

chemisier, la voix soudain stridente, il répète, Je veux prendre un bain, fais

couler l’eau. Il jette le journal à terre, s’enfonce sous les draps et manque

renverser le plateau du petit déjeuner en se tournant vers le mur. Lidia le

regarde, déconcertée. Qu’est-ce que j’ai fait, se demande-t-elle, j’étais prête

à me coucher, mais il lui tourne le dos, ses mains, qu’elle ne peut voir,

tentent d’exciter son sexe mou, petit sac vide de sang, sans volonté, et il

s’acharne en vain, avec violence, rageusement, désespérément. Lidia s’est

éloignée, malheureuse, emportant le plateau, elle va laver la vaisselle, mais

auparavant, elle allume le chauffe-eau, fait couler l’eau dans la baignoire,

vérifie la température à la sortie du robinet, puis elle passe ses mains

mouillées sur ses yeux humides, Qu’est-ce que j’ai fait, j’allais me coucher,

il y a des ignorances fatales, s’il lui avait dit, Je ne peux pas, elle aurait

compris, et se serait sans doute couchée, malgré tout, et une fois allongée,

l’aurait silencieusement rassuré sur le centre même de cette grande peur,

peut-être aurait-elle eu ce geste émouvant de poser doucement sa main sur

son sexe, sans malice aucune, juste pour dire, Ne t’inquiète pas, il n’y a pas

mort d’homme, et ils se seraient endormis tous deux rassérénés, elle,

oubliant que sa mère l’attend, le déjeuner servi, et qu’elle finit par dire à

son fils le marin, Mangeons, on ne peut décidément plus compter sur ta

sœur, elle a bien changé telles sont les contrariétés et les injustices de

l’existence, Ricardo Reis lui-même n’aurait aucune raison de prononcer ces

derniers mots de condamnation.

Lidia paraît sur le seuil de la porte, prête à sortir, elle dit, À la semaine

prochaine, et s’en va malheureuse, ne sachant pas quelle faute elle a bien pu

commettre, et il reste, malheureux, sachant très bien quel malheur vient de

le frapper. On entend couler l’eau, l’odeur de vapeur chaude se répand dans

toute la maison, Ricardo Reis reste allongé quelques minutes encore, la

baignoire est immense, une fois pleine, c’est une vraie Méditerranée, il se

lève enfin, pose sa robe de chambre sur ses épaules, et entre en traînant les

pieds dans la salle de bains, regarde le miroir terni où par bonheur il ne se

voit pas, c’est cela la charité des miroirs, puis il songe, Il fallait bien qu’un

jour ça finisse par m’arriver à moi aussi. Quelle est votre opinion, monsieur le docteur, Ne vous inquiétez pas, je vais vous prescrire quelques nouvelles

pilules qui résoudront votre petit problème, mais évitez à tout prix d’être

obnubilé par cette histoire, sortez, amusez-vous, allez au cinéma, et si c’est

réellement la première fois que cela vous arrive, vous pouvez vous

considérer comme un homme heureux. Ricardo Reis ferme le robinet, se

déshabille, tempère avec un peu d’eau froide le grand lac bouillant et,

comme s’il renonçait au monde aérien, se laisse lentement couler. Ses

membres abandonnés, attirés à la surface, flottent entre deux eaux, son sexe

fané remue comme une algue prisonnière de sa racine, Ricardo Reis n’ose

tendre la main jusqu’à lui, le toucher, mais il le regarde comme s’il ne lui

appartenait pas, qui est à qui, est-il à moi ou est-ce moi qui suis à lui, mais

il se soucie peu de la réponse, la question l’angoisse déjà suffisamment.

Trois jours plus tard, Marcenda est venue le voir à son cabinet. Elle

avait dit à l’assistante qu’elle ne venait pas comme patiente et qu’elle

souhaitait être reçue la dernière, Vous direz, s’il vous plaît, à monsieur le

docteur que Marcenda Sampaio est ici, mais uniquement quand il n’y aura

plus de malades, et elle lui a glissé dans la poche un billet de vingt escudos.

Quand le moment est venu, la secrétaire a transmis le message à Ricardo

Reis, il avait déjà retiré la blouse blanche, qui bien loin d’être talaire lui

arrive à peine à mi-mollet, Voilà pourquoi il ne peut être le grand prêtre de

cette religion sanitaire, tout juste un sacristain, qui vide et nettoie les

burettes, allume et souffle les bougies, dresse les actes, de décès

uniquement, il a quelquefois éprouvé un regret diffus, presque un dégoût, de

ne pas s’être spécialisé en obstétrique, non parce que ces organes sont les

plus intimes et les plus précieux de la femme, mais parce que c’est par là

qu’on fait les enfants, ceux des autres, c’est une compensation quand les

nôtres nous manquent ou qu’on ne les connaît pas. Il aurait entendu battre

les nouveaux cœurs du monde, et peut-être même aurait-il quelquefois tenu

dans ses mains, entre sang et placenta, larmes et sueur, les petites créatures

sales et gluantes dont il aurait attendu le premier cri, celui qui ne veut rien

dire, que nous ne comprenons pas. Il a remis sa blouse en s’empêtrant dans

les manches retournées, mal coupées, a hésité pour savoir s’il allait recevoir

Marcenda à la porte ou s’il allait l’attendre derrière son bureau, la main

professionnellement posée sur le dictionnaire médical, source de tout savoir,

bible des douleurs, il finit par s’approcher de la fenêtre qui donne sur la

place, les ormes, les tilleuls en fleur, la statue du mousquetaire, voilà où il

aimerait recevoir Marcenda, et s’il ne craignait pas qu’un tel comportement paraisse absurde, il aimerait lui dire, C’est le printemps, regardez comme

c’est charmant, ce pigeon sur la tête de Camões et les autres sur ses épaules,

servir de perchoir aux pigeons, voilà l’unique justification, la seule utilité

des statues. Mais les convenances ont été les plus fortes, Marcenda a paru

sur le seuil. Entrez s’il vous plaît, disait respectueusement l’assistante, une

personne subtile, très compétente dans l’art de distinguer les positions

sociales et les niveaux de richesse, Ricardo Reis a oublié les ormes, les

tilleuls, les pigeons se sont envolés, quelque chose les avait effrayés ou leur

avait donné envie de remuer les ailes, de prendre leur essor sur la place Luis

de Camões, la chasse est interdite toute l’année, si cette femme était une

colombe, son aile blessée l’empêcherait de voler, Comment allez-vous

Marcenda, je suis très heureux de vous voir, et votre père, comment va-t-il.

Bien, merci, monsieur le docteur, il n’a pu venir, mais il vous envoie ses

salutations. La secrétaire, satisfaite, s’est retirée en fermant doucement la

porte. Les mains de Ricardo Reis serrent encore la main de Marcenda, tous

deux se taisent, il fait le geste de lui indiquer une chaise, elle s’assied, elle

n’a pas retiré la main gauche de sa poche, malgré son regard pénétrant,

l’assistante elle-même serait prête à jurer que la dame qui vient d’entrer

dans le cabinet du docteur Ricardo Reis est une personne sans tare aucune,

et pas laide du tout, un peu maigre peut-être, mais elle est si jeune que cela

lui va bien, Alors, donnez-moi des nouvelles de votre santé, dit Ricardo

Reis, et Marcenda répond, Rien n’a changé, mais il est probable que je ne

retournerai plus chez le médecin, du moins ici, à Lisbonne. Il n’y a aucun

indice de réanimation, de mouvement, aucune évolution de la sensibilité.

Rien qui vaille la peine de se battre pour l’espérance. Je ne suis pas votre

médecin. Mais maintenant que vous êtes spécialisé en cardiologie, vous

devez avoir davantage de connaissances, je peux donc vous consulter.

L’ironie ne vous convient guère. J’essaie de faire du mieux que je puis, et ce

n’est pas grand-chose. Comme je vous l’ai expliqué dans ma lettre, je

remplace un collègue à titre provisoire. Dans l’une de vos lettres. Faites

comme si vous n’aviez pas reçu l’autre, ou comme si elle s’était perdue en

route. Regretteriez-vous de l’avoir écrite. Le regret est la chose la plus

inutile du monde, car en général on dit qu’on regrette pour pouvoir jouir du

pardon et de l’oubli, chacun de nous continue en secret de chérir ses fautes.

En ce qui me concerne, je n’ai éprouvé aucun regret d’aller chez vous, et je

ne m’en repens toujours pas aujourd’hui, si c’est une faute que de m’être

laissé embrasser, si c’en est une autre que de vous avoir embrassé, alors je chéris ces fautes. Il n’y eut entre nous qu’un baiser, qu’est-ce qu’un baiser,

ça n’a rien d’un péché mortel. C’était mon premier baiser, c’est sans doute

pour ça que je ne le regrette pas. Personne ne vous avait jamais embrassée

auparavant. C’était mon premier baiser. Ce sera bientôt l’heure de fermer le

cabinet, ne voulez-vous pas venir chez moi, nous pourrions parler plus

librement. Non. Nous n’entrerions pas ensemble, nous marcherions à bonne

distance l’un de l’autre, vous ne seriez pas compromise. Je préfère rester ici

aussi longtemps que ce sera possible. Je ne vous ferai aucun mal, je suis un

homme sage. Que signifie ce sourire. Rien de spécial, c’est juste la preuve

de ma sagesse, ou si vous préférez que je vous parle plus franchement, les

eaux dorment, voilà ce que voulait signifier mon sourire. Je préfère que

nous n’allions pas chez vous, que nous restions ici à discuter, faites comme

si j’étais une patiente. De quoi souffrez-vous donc. J’aime mieux ce sourire-

là. Moi non plus, je n’aimais pas l’autre. Marcenda a retiré sa main gauche

de sa poche, l’a installée sur ses genoux, a posé l’autre main par-dessus, on

aurait dit qu’elle allait commencer à exposer ses maux. Imaginez-vous,

monsieur le docteur, que le sort m’a dotée de ce bras, la vie m’avait déjà

gratifiée d’un cœur déréglé, mais au lieu de dire cela, elle dit seulement, La

vie est un dérèglement du sort, nous sommes trop éloignés l’un de l’autre, la

différence d’âge et de destinée est trop grande. Vous répétez ce que vous

avez écrit dans votre lettre. C’est que je vous aime, Ricardo, mais je ne sais

jusqu’à quel point. À mon âge, un homme qui fait des déclarations d’amour

est ridicule. J’ai aimé les lire et il me plaît de les entendre. Je ne suis pas en

train de faire une déclaration d’amour. Vous êtes en train d’en faire une.

Nous échangeons simplement des politesses, des fleurs, c’est vrai qu’elles

sont belles, les fleurs, mais elles sont mortes, coupées, elles l’ignorent et

nous feignons de l’ignorer. Je mets mes fleurs dans l’eau, et je reste à les

contempler jusqu’à ce que leurs couleurs disparaissent. Vous n’aurez pas le

temps de vous fatiguer les yeux C’est vous que je regarde pour le moment.

Je ne suis pas une fleur. Vous êtes un homme, je suis capable de percevoir la

différence. Un homme sage, assis au bord du fleuve et qui regarde passer

l’onde, souhaitant peut-être se voir passer lui-même. En ce moment, vos

yeux me disent que c’est moi que vous voyez. C’est vrai, je vous vois vous

éloigner comme une branche fleurie sur laquelle chante un oiseau. Ne me

faites pas pleurer. Ricardo Reis est allé à la fenêtre, a écarté le rideau, il n’y

avait pas de pigeon sur la statue, ils volaient en cercles rapides sur la place,

un tourbillon étourdissant. Marcenda s’est approchée de lui, Quand je suis arrivée, il y avait un pigeon posé sur le bras, près du cœur. Ils font tous ça,

c’est un endroit abrité. D’ici, on ne voit rien. Il nous tourne le dos. Le

rideau est retombé. Ils se sont éloignés de la fenêtre, et Marcenda a dit, Je

dois m’en aller. Ricardo Reis a pris sa main gauche, l’a portée à ses lèvres,

et l’a caressée très doucement, comme s’il ranimait un oiseau transi de

froid. Une seconde plus tard, c’était la bouche de Marcenda qu’il

embrassait, et elle l’embrassait aussi, second baiser, volontaire cette fois.

Alors, comme une haute cascade tonnante, le sang de Ricardo Reis s’est

précipité dans ses cavernes les plus intimes, métaphore pour dire que son

sexe se dressait, il n’était finalement pas mort. Marcenda l’a senti, s’est

écartée, s’est rapprochée pour le sentir à nouveau, et si l’on avait questionné

cette vierge folle, elle aurait juré qu’il n’en était rien, mais leurs bouches ne

s’étaient pas séparées. Elle a gémi, Je dois partir, s’est arrachée de ses bras,

pour retomber sans force sur une chaise. Marcenda, épousez-moi, a dit

Ricardo Reis. Elle l’a regardé, pâle tout à coup, puis très lentement a dit,

Non, c’était incroyable tout ce temps qu’elle mettait pour prononcer un mot

si bref, beaucoup plus de temps que pour les mots suivants, Nous ne serions

pas heureux. Ils se sont tus quelques instants. Marcenda a répété pour la

troisième fois, Je dois partir, et elle s’est levée, s’est dirigée vers la porte. Il

l’a suivie, a voulu la retenir, mais elle était déjà dans le couloir, où surgissait

l’assistante. Alors Ricardo Reis a dit à voix haute, Je vous accompagne, et il

l’a accompagnée. Après s’être serré la main, ils se sont séparés, Mes

compliments à votre père. Elle a parlé d’autre chose, un jour, sans achever

sa phrase. Quelqu’un la continuera sans qu’on sache quand ni pourquoi, un

autre l’achèvera plus tard, mais où. Pour le moment, on n’a encore dit que,

Un jour. La porte s’est refermée, l’assistante a demandé, Monsieur le

docteur a encore besoin de moi. Non. Alors si vous le permettez, tout le

monde est déjà parti, les autres docteurs aussi. Je reste encore quelques

minutes, le temps de classer des papiers. Bonsoir monsieur le docteur.

Bonsoir mademoiselle CarIota, c’était son nom.

Ricardo Reis a regagné son cabinet, écarté le rideau. Marcenda n’était

pas encore arrivée au bas de l’escalier. La pénombre du soir couvrait la

place. Les pigeons regagnaient les hautes branches des ormes, silencieux

comme les fantômes ou les ombres d’autres pigeons qui seraient venus, les

années précédentes, sur ces branches, ou dans les ruines qu’il y avait là

avant que le terrain ne soit aplani pour dégager la place et ériger la statue.

Marcenda traverse à l’instant la place en direction de la rua do Alecrim, elle se retourne pour voir si le pigeon est toujours posé sur le bras de Camões,

elle distingue une ombre blanche derrière les vitres, entre les branches

fleuries des tilleuls. Si quelqu’un a remarqué ces mouvements, il n’en aura

pas saisi le sens, c’est le cas de Carlota qui est restée à espionner dans un

angle de l’escalier, croyant que la visiteuse allait revenir au cabinet pour

parler tranquillement avec le docteur. Ce n’était pas une mauvaise idée,

mais Marcenda n’y a pas songé, et Ricardo Reis ne s’est même pas posé la

question de savoir si c’était pour cette raison qu’il était resté.

 

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Quelques jours plus tard, une lettre est arrivée, même couleur violette,

même tampon noir sur le timbre, même calligraphie anguleuse due à

l’absence d’une autre main qui tiendrait la feuille, même longue pause

avant que Ricardo Reis n’ouvre l’enveloppe, même regard éteint, mêmes

mots, C’était très imprudent de vous rendre visite, cela ne se reproduira pas,

nous ne nous verrons plus, mais croyez-moi, aussi longtemps que je vivrai,

je penserai à vous, si les choses avaient été différentes, si j’avais été plus

âgée, si ce bras qui ne guérira jamais, oui, je sais tout, on m’a ouvert les

yeux, le médecin a fini par reconnaître qu’il n’y avait pas d’espoir, que les

bains de lumière, les courants galvaniques, les massages, tout ça c’était du

temps perdu, je m’y attendais, je n’ai même pas pu pleurer, et ce n’est pas

de moi que j’ai pitié mais de mon bras, j’en prends soin comme d’un enfant

qui ne pourra jamais quitter son berceau, je le caresse comme s’il n’était pas

à moi, petite bestiole trouvée dans la rue, pauvre bras, que deviendrait-il

sans moi, adieu mon ami, mon père parle toujours d’aller à Fatima, et j’irai,

uniquement pour lui faire plaisir, et parce qu’il a peut-être besoin de cela

pour être en paix avec sa conscience, sans doute finira-t-il par croire que

telle était la volonté de Dieu, et chacun sait que contre la volonté de Dieu

on ne peut et l’on ne doit rien tenter, je ne vous demande pas de m’oublier,

mon ami, bien au contraire, pensez à moi chaque jour mais ne m’écrivez

plus, je n’irai plus jamais à la poste restante, et maintenant je vous laisse,

c’est fini, j’ai tout dit. Ce n’est pas le style de Marcenda, qui obéit

scrupuleusement aux règles de la syntaxe, dont la ponctuation est

méticuleuse, mais Ricardo Reis qui saute d’une ligne à l’autre à la

recherche de l’essentiel a fait peu de cas de ce tissu conjonctif, du ou des

points d’exclamation, des quelques points de suspension prétendument

éloquents, une seconde, puis une troisième lecture, n’ont rien ajouté à la

première, il a tout lu, et Marcenda a tout dit. Un homme, à l’instant où il

quitte le port, reçoit une lettre de cachet qu’il va ouvrir au milieu de l’océan, partout l’eau et le ciel, et sous ses pieds les planches, et sur la lettre

il est écrit que, désormais, il n’y aura plus pour lui de port où s’abriter, de

terres inconnues à découvrir, d’autre destin que celui du Hollandais volant,

qu’il ne lui reste plus qu’à naviguer, hisser et parer les voiles, écoper,

raccommoder et recoudre, gratter la rouille, attendre. Il s’approche de la

fenêtre, la lettre à la main, regarde Adamastor le géant, les deux vieux assis

dans son ombre, et il se demande s’il ne se joue pas la comédie du chagrin,

s’il ne se fait pas du théâtre, car a-t-il jamais cru aimer Marcenda, a-t-il

réellement, au plus secret de son être, souhaité l’épouser, et pourquoi, tout

ceci n’est-il pas plutôt l’effet banal de la solitude, le simple besoin de croire

qu’il existe encore de bonnes choses dans la vie, l’amour par exemple, le

bonheur dont parlent à tout bout de champ les malheureux, mais l’amour et

le bonheur sont-ils possibles pour un Ricardo Reis ou un Fernando Pessoa,

il est vrai que ce dernier est déjà mort. Marcenda existe, aucun doute là-

dessus, cette lettre c’est elle qui l’a écrite, mais qui est Marcenda, et qu’y a-

t-il de commun entre la jeune fille encore anonyme qu’il a aperçue pour la

première fois dans la salle à manger de l’hôtel Bragança, et celle sur qui

devaient plus tard se cristalliser ses pensées, ses sensations, les mots qu’il a

exprimés, sentis, pensés. Qui était-elle alors, qui est-elle aujourd’hui,

Marcenda, point focal, sillage qui se referme après le passage du navire,

écume, tourbillon du gouvernail, par où suis-je passé, que s’est-il produit en

moi. Ricardo Reis relit une fois de plus la dernière partie de la lettre, celle

où il est écrit, Ne m’écrivez plus, et il sait qu’il ne respectera pas sa prière,

qu’au contraire, il va répondre, pour lui raconter il ne sait trop quoi, il verra

plus tard, et que si elle tient sa promesse, si elle ne va plus à la poste

restante, alors, que la lettre reste en souffrance, l’important, c’est qu’elle

soit écrite, pas qu’elle soit lue. Il se souvient presque aussitôt que le docteur

Sampaio doit être très connu à Coimbra, un notaire est un personnage

important, et que, la poste restante étant comme chacun sait remplie de

fonctionnaires consciencieux et zélés, il ne faut pas écarter l’hypothèse,

aussi improbable soit-elle, que la lettre clandestine achève sa course chez le

notaire, ou pire encore, dans son étude, provoquant ainsi un beau scandale.

Il n’écrira pas. Dans cette lettre, il aurait mis tout ce qui n’avait pu être dit,

non tant dans l’espoir de modifier le cours des choses, mais afin de les

éclaircir, de bien les faire entendre, même en ne disant pas tout, elles sont si

nombreuses, le peu qu’il aurait pu dire n’aurait pas suffi à modifier leur

cours. Il aurait tout de même aimé que Marcenda apprenne que le docteur Ricardo Reis, celui-là même qui l’a embrassée et demandée en mariage est

poète, avant d’être médecin généraliste, remplaçant d’un cardio-

phtisiologue, travail dont il s’est par ailleurs, sans connaissances

particulières, honnêtement acquitté, puisqu’on n’a pas signalé

d’augmentation dramatique de la mortalité dans ces disciplines

nosologiques depuis son entrée en fonctions. Il imagine les réactions de

Marcenda, sa surprise, son admiration, s’il lui avait dit à l’époque, en

adoptant l’air indifférent de qui n’attache guère d’importance à la chose, Je

suis poète, Marcenda, le saviez-vous, elle aurait bien évidemment apprécié

sa modestie, et l’interrogeant, soudain romantique, elle l’aurait regardé avec

une infinie douceur, cet homme qui a presque atteint la cinquantaine et qui

m’aime est poète, quelle merveille, quelle chance j’ai, être aimée par un

poète c’est tellement différent, je vais lui demander de me lire les poésies

qu’il a écrites, je suppose qu’il m’en dédiera quelques-unes, c’est une

habitude qu’ils ont tous, ils dédicacent beaucoup. Alors, pour prévenir

d’éventuelles jalousies, Ricardo Reis lui aurait expliqué que les jeunes

femmes dont elle allait entendre parler ne sont pas des femmes réelles, mais

des abstractions lyriques, des prétextes, des interlocutrices fictives, si tant

est qu’on puisse nommer ainsi ce qui n’a pas de voix, on ne demande pas

aux muses de parler, mais d’être Neera, Lidia, Chloé, quelle coïncidence

curieuse, tout de même, j’ai passé des années à écrire des poèmes pour une

Lidia inconnue, immatérielle et voilà que je rencontre, dans un hôtel, une

femme de chambre qui porte ce nom, le nom seulement, car pour le reste,

elles ne se ressemblent pas. Ricardo Reis explique et explique encore, non

que le sujet soit équivoque, mais il redoute la phase suivante, Quel poème

choisir, que dira Marcenda, quelle sera l’expression de son visage, peut-être

désirera-t-elle voir de ses propres yeux ce qu’elle aura entendu, faire en

silence sa propre lecture, Comme fait le fleuve avec ses ondes, regarde

passer tes jours dans le courant incertain, et si tu te vois passer toi-même ne

dis rien non plus. Elle a lu et relu, elle a compris, on le voit à son regard,

sans doute parce qu’elle s’est souvenue de quelque chose, des mots qu’il a

prononcés dans son cabinet, lors de leur dernière rencontre, Quelqu’un qui

s’est assis au bord du fleuve pour regarder passer le courant, attendant de

s’y voir passer lui-même, entre la prose et la poésie, on note bien sûr

quelques différences, c’est pourquoi j’ai si bien compris la première fois,

alors que j’ai eu tant de mal cette fois-ci. Ricardo Reis demande, Ça vous a

plu, elle répond, Oui, beaucoup, rien de plus flatteur, mais les poètes sont d’éternels insatisfaits, on vient d’adresser à celui-ci le plus beau des

compliments, Dieu lui-même aurait aimé qu’on lui en dise autant du monde,

et cependant la mélancolie voile son regard, le voilà qui soupire,

Adamastor, qui ne peut s’arracher au marbre où l’erreur et la déception l’ont

emprisonné, chair et os fossilisés, langue pétrifiée, Pourquoi ce silence,

interroge Marcenda, et il ne répond pas.

Chagrins personnels à l’heure où le Portugal est en liesse. On vient en

effet de célébrer deux anniversaires, le premier marque l’entrée du

professeur Antonio de Oliveira Salazar dans la vie publique, huit ans déjà,

c’était hier, comme le temps passe, il est venu sauver son pays et le nôtre de

l’abîme, l’a restauré, lui a imposé une nouvelle doctrine, faite de foi,

d’enthousiasme, de confiance en l’avenir, dit le journal, quant à l’autre

anniversaire, s’il concerne toujours le professeur, il est lié à un événement

plus personnel, puisque l’on fêtera demain ses quarante-sept ans, il est donc

né la même année que Hitler, à quelques jours près, quelle coïncidence,

deux hommes publics aussi importants. Et nous célébrerons bientôt la Fête

Nationale du Travail, des milliers de travailleurs défileront à Barcelos, le

bras tendu à la romaine, geste qui date du temps où Braga s’appelait

Bracara Augusta, et il y aura des chars, une centaine, chacun d’eux

représentant une scène de labeur champêtre, les vendanges, le foulage, le

sarclage, l’égrenage, le battage, ou encore les potiers qui modèlent des coqs

et des sifflets, les brodeuses et leurs fuseaux, les pêcheurs avec leurs filets

et leurs rames, le meunier avec son âne et son sac de farine, la fileuse avec

sa quenouille, ça ne fait jamais que dix chars, il en manque quatre-vingt-

dix, enfin, les Portugais font vraiment tout ce qu’ils peuvent pour devenir

de bons travailleurs, courage, vous y arriverez, d’autant que pour

compenser les divertissements ne manquent pas, concerts de groupes

philharmoniques, danses folkloriques, feux d’artifice, batailles de fleurs,

banquets, c’est une fête permanente. Il est de notre devoir de proclamer,

face à cette joie débordante, que les commémorations du Premier Mai ont

perdu, partout ailleurs, de leur importance originelle, et si à Madrid on

célèbre la chose en chantant l’Internationale et en criant Vive la Révolution

dans les rues, un semblable excès ne saurait être toléré dans notre patrie, À

Dios gracias, répliquent en chœur les cinquante mille Espagnols qui ont

trouvé refuge dans cette oasis de paix. Ce qui est sûr maintenant, puisque la

gauche a aussi gagné les élections en France, et que le socialiste Blum s’est

déclaré prêt à former un gouvernement de Front populaire, c’est qu’on va voir rappliquer ici quantité de Français. Des nuages annonciateurs de

tempête s’accumulent sur l’auguste front de l’Europe, comme s’il ne lui

avait pas suffi d’être enlevée sur le dos du taureau espagnol furieux, c’est

maintenant au tour de Chantecler de faire entendre sa voix, mais si le

premier maïs est pour les moineaux, le meilleur de la récolte est pour celui

qui la mérite, prêtons une oreille attentive au maréchal Pétain, qui, malgré

son grand âge, quatre-vingts vénérables hivers, ne mâche pas ses mots, À

mon avis, a affirmé le vieillard, tout ce qui est international est néfaste, tout

ce qui est national est utile et fécond, un homme qui s’exprime de la sorte

ne peut mourir sans fournir quelque preuve plus manifeste de son

tempérament.

La guerre d’Éthiopie est terminée. C’est ce que vient de déclarer

Mussolini du balcon de son palais, J’annonce au peuple italien et au monde

que la guerre est finie, pour répondre à cette voix virile, les foules de Rome,

de Milan, de Naples, de l’Italie entière, des millions de bouches, se sont

mises à scander le nom du Duce, pris de frénésie patriotique, les paysans

ont abandonné leurs champs, les ouvriers leurs usines, pour se mettre à

danser et chanter dans les rues, Benito avait raison, l’Italie a une âme

impériale, voilà pourquoi les ombres majestueuses, Auguste, Tibère,

Caligula, Néron, Vespasien, Nerva, Septime Sévère, Domitien, Caracalla et

tutti quanti, rendues à leur antique dignité après des siècles d’attente et

d’espoir, se sont dressées dans leurs tombeaux, pour former une haie

d’honneur au nouveau successeur, à l’imposantissime Vittorio

Emmanuelle III au port altier, lequel vient d’être proclamé en toutes lettres

et dans toutes les langues empereur d’Afrique Orientale italienne, avec la

bénédiction de Winston Churchill, En l’état actuel des choses, le maintien

ou l’aggravation des sanctions contre l’Italie pourrait avoir pour

conséquence une guerre horrible, sans aucun profit pour le peuple

éthiopien. Nous voilà rassurés. S’il doit y avoir une guerre, il y en aura une,

puisqu’il faut appeler les choses par leur nom, mais elle ne sera pas plus

horrible que ne le fut la guerre contre les Abyssins.

Addis-Abeba, ô merveille linguistique, ô peuples poétiques, Addis-

Abeba signifie Fleur nouvelle. Addis-Abeba est en flammes, les rues sont

jonchées de cadavres, les voleurs forcent les portes des maisons, violent,

pillent, égorgent femmes et enfants, tandis que les troupes de Badoglio se

rapprochent. Le Négus a fui en Somalie française d’où il partira pour la

Palestine à bord d’un croiseur britannique, et bientôt, à la fin du mois, à Genève, face au solennel aréopage de la Société des Nations, il posera la

question suivante, Quelle réponse dois-je apporter à mon peuple, personne

ne répondra, et avant même qu’il n’ait ouvert la bouche, les journalistes

italiens présents le conspueront, soyons tolérants, les exaltations

nationalistes aveuglent l’intelligence, tout le monde sait cela, que celui qui

n’a jamais succombé à ce genre de tentation jette la première pierre. Addis-

Abeba est en flammes, les rues sont jonchées de cadavres, les voleurs

forcent les portes des maisons, violent, égorgent femmes et enfants, tandis

que les troupes de Badoglio se rapprochent. Mussolini a déclaré. Le grand

événement qui scelle le destin de l’Éthiopie a eu lieu, Marconi le sage a

lancé son avertissement, Ceux qui seraient tentés d’exclure l’Italie

tomberaient dans la plus redoutable des folies, tandis qu’Eden insinue, Les

circonstances conseillent la levée des sanctions, et que le Manchester

Guardian, organe du gouvernement anglais, constate, Il serait judicieux de

rendre à l’Allemagne ses colonies, de son côté Goebbels affirme, La Société

des Nations est une excellente chose, mais qui ne vaut pas les escadrilles de

chasse. Addis-Abeba est en flammes, les rues sont jonchées de cadavres, les

voleurs forcent les portes des maisons, violent, tandis que les troupes de

Badoglio se rapprochent. Addis-Abeba est en flammes, les maisons brûlent,

les arcs et les murailles sont détruits, les femmes violées sont abandonnées

au pied des murs effondrés, les enfants transpercés par les lances

ensanglantent les rues. Une ombre passe sur le front crispé et soucieux de

Ricardo Reis, qu’est-ce que c’est que ça, d’où vient cette interférence, le

journal me dit simplement qu’Addis-Abeba est en flammes, que les

brigands pillent, violent, égorgent, et que les troupes de Badoglio se

rapprochent, le Diario de noticias ne parle ni de femmes tombées au pied de

murs effondrés, ni d’enfants transpercés par les lances, il n’est nulle part

question de joueurs en train de faire une partie d’échecs à Addis-Abeba.

Ricardo Reis est allé chercher The God of Labyrinth sur sa table de nuit,

c’est là, à la première page, Le corps trouvé par le premier joueur occupait,

bras ouverts, les cases des pions du roi et de la reine, ainsi que les deux

suivantes du camp adverse, la main gauche sur une case blanche, la main

droite sur une case noire, pas d’autre mort dans ces pages, les troupes de

Badoglio ne sont pas passées par ici. Ricardo Reis remet The God of

Labyrinth où il l’a trouvé, il sait maintenant ce qu’il cherche, ouvre un tiroir

du secrétaire qui a appartenu au juge de la cour d’appel, et qui abritait les

commentaires manuscrits du Code de droit civil, il en extrait la chemise qui contient ses odes, les vers secrets dont il n’a jamais parlé à Marcenda, ses

feuillets manuscrits qui ne sont, eux aussi, que des commentaires, mais tout

n’est-il pas commentaire, Lidia les découvrira un jour, quand sera venu le

temps de l’irrémédiable absence. Sur la première feuille il est écrit, Maître

elles sont paisibles, et ce même jour, sur d’autres feuilles, Les dieux exilés,

Couronnez-moi de roses, Le dieu Pan n’est pas mort, Le char d’Apollon a

roulé, et une fois encore cette invitation que nous connaissons bien, Viens

t’asseoir avec moi, Lidia, sur la berge du fleuve, le mois de juin est brûlant,

la guerre ne tardera pas, Au loin, sous le soleil, les monts sont couverts de

neige, n’avoir que des fleurs à perte de vue, la pâleur du jour est dorée à

peine, tu n’as rien dans les mains car sage est celui qui se contente du

spectacle du monde. Comme les jours passent les feuilles, la mer repose, les

vents gémissent en secret, si les jours se succèdent chaque chose vient à son

heure, le doigt mouillé tourne les pages, nous y voilà, J’ai entendu dire

qu’autrefois en Perse, c’est ici, et nulle par ailleurs, le jeu d’échecs est là, et

nous sommes les joueurs, moi Ricardo Reis, toi mon lecteur, les maisons

brûlent, les arcs et les murailles sont détruits, mais quand le roi d’ivoire est

en péril, qu’importent la chair et les os des sœurs, des mères et des enfants,

devenus nous-mêmes rochers, nous ne sommes plus que des joueurs, et des

joueurs d’échecs. Addis-Abeba signifie Fleur nouvelle, le reste a déjà été

dit. Ricardo Reis range les poèmes, il les enferme à clef, les villes tombent,

les peuples souffrent, il n’y a plus ni vie ni liberté, il ne nous reste plus qu’à

imiter les Perses de l’histoire, si nous avions été italiens, nous aurions nous

aussi sifflé le Négus à la Société des Nations, mais puisque portugais nous

sommes, il nous est permis de fredonner dans la douce brise en passant le

seuil de notre maison, le docteur est de bonne humeur, dira la voisine du

troisième, il y a de quoi, ce ne sont pas les malades qui manquent, ajoutera

celle du premier, comme elles ne savent rien, elle se sont fiées aux

apparences, le docteur du deuxième étage s’éloigne en parlant tout seul.

Ricardo Reis est allongé, la tête de Lidia repose sur son bras droit, un

drap recouvre leurs corps qui transpirent, il est nu, elle a une chemise

enroulée autour de la taille, ils ont oublié tous deux le matin où il a compris

qu’il ne pouvait plus rien faire tandis qu’elle se demandait quelle faute elle

avait pu commettre pour être repoussée, si ce souvenir les a effleurés, ils

l’ont aussitôt chassé de leurs pensées. Sur les balcons, à l’arrière de

l’immeuble, les voisines échangent des mots à double sens, se font des

gestes évocateurs, se lancent des clins d’œil, Les voilà qui recommencent, Le monde court à sa perte, C’est vraiment incroyable, Quelle honte, Avec

moi ça ne se passerait pas comme ça, Ni pour de l’or ni pour de l’argent, Ni

pour des fils de coton(70), auraient pu ajouter ces femmes aigries et jalouses,

si elles avaient conservé un peu du charme des petites filles d’autrefois, qui

dansaient, court vêtues, en chantant des rondes, dans le jardin du temps des

jeux innocents. Lidia est heureuse, une femme qui se donne avec autant de

plaisir n’a pas d’oreilles, qu’on déblatère dans les cours et les jardins, que

les voisines vertueuses et hypocrites lui lancent des regards torves en la

croisant dans l’escalier, elle s’en moque. Tout à l’heure, elle se lèvera pour

ranger la maison, laver la vaisselle sale qui s’accumule, repasser les

mouchoirs et les chemises de cet homme allongé à son côté, qui m’aurait dit

que je serais, comment dire, l’amie, l’amante, ni l’une ni l’autre, de cette

Lidia, nul ne dira, Lidia est la petite amie de Ricardo Reis, ou encore,

Connais-tu Lidia, la maîtresse de Ricardo Reis, si l’on parle d’elle un jour,

ce sera en ces termes, Ricardo Reis avait une femme de ménage bien

gentille, propre à toutes les tâches, et qui ne lui coûtait pas cher. Elle étire

ses jambes, se rapproche de lui dans un dernier geste de tendre plaisir, Il fait

chaud, dit Ricardo Reis, alors elle s’éloigne un peu, libère son bras, puis

s’assied sur le lit et cherche sa jupe, le moment de se mettre au travail est

venu. À cet instant, il dit, Demain je vais à Fatima. Elle croit avoir mal

entendu, demande, Vous allez où. À Fatima. Je n’aurais pas cru que c’était

votre genre, ces histoires d’Église. J’y vais par simple curiosité. Eh bien

moi, je n’y suis jamais allée, dans ma famille on n’est pas croyant. C’est

étonnant, répond-il, voulant signifier que ce type de dévotion est monnaie

courante parmi les gens du peuple, Lidia ne répond rien, elle est descendue

du lit et s’habille prestement, elle pense déjà à autre chose quand elle

l’entend ajouter, Ça me fera une promenade, je ne bouge jamais d’ici. Vous

resterez plusieurs jours, demande-t-elle. Non, je fais l’aller-retour. Et où

dormirez-vous, on dit que là-bas, il y a un monde fou, que les gens couchent

à la belle étoile. Je verrai bien, une nuit blanche n’a jamais tué personne.

Vous rencontrerez peut-être mademoiselle Marcenda. Qui. Mademoiselle

Marcenda, elle m’a dit qu’elle allait à Fatima ce mois-ci. Ah bon. Et elle

m’a dit aussi qu’elle ne viendrait plus voir le médecin de Lisbonne, qu’elle

sait qu’elle ne guérira pas, pauvre mademoiselle. Tu en sais des choses sur

la vie de mademoiselle Marcenda. Non, pas beaucoup, seulement qu’elle va

à Fatima, et qu’elle ne reviendra plus à Lisbonne. Ça te fait de la peine. Elle

a toujours été bonne pour moi. Il y a peu de chance que je la rencontre au milieu de toute cette foule. Ça peut arriver, qui aurait pu prévoir que je

serais aujourd’hui chez vous, lorsque vous êtes arrivé du Brésil, vous auriez

pu descendre dans un autre hôtel. Ce sont les hasards de l’existence. C’est

le destin. Tu crois au destin. Rien n’est plus sûr que le destin. La mort est

encore plus sûre. La mort fait aussi partie du destin, et maintenant je vais

repasser vos chemises, laver la vaisselle, et s’il me reste un peu de temps,

j’irai rendre visite à ma mère qui se plaint de ne plus me voir.

Adossé au traversin, Ricardo Reis a ouvert un livre, pas celui d’Herbert

Quain, qu’il doutait de terminer un jour, mais Desaparecido(71) de Carlos

Queirós, un poète qui, si le destin l’avait voulu, aurait pu être le neveu de

Fernando Pessoa(72). Une minute plus tard, il se rend compte qu’il ne lit pas

mais garde les yeux rivés sur une page, sur un seul vers, dont le sens lui est

Continuer : partie 3 sur 7