L'année de la mort de Ricardo Reis
Chapitre 65
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 7 parties.
soudain devenu impénétrable, drôle de fille cette Lidia, elle dit des choses
très simples, mais elle les dit de telle manière qu’on pourrait les prendre
pour l’enveloppe d’autres mots plus profonds, qu’elle ne peut ou ne veut
prononcer, si je ne lui avais pas fait part de mon voyage à Fatima, je doute
fort qu’elle m’aurait parlé de Marcenda, elle se serait tue probablement,
gardant son secret, par dépit et jalousie, comme elle l’a fait à l’hôtel,
d’ailleurs, que peuvent bien être les conversations de ces deux femmes à
mon sujet, la cliente et la femme de chambre, la riche et la pauvre, soit elles
ignorent chacune le rôle de l’autre, soit elles savent parfaitement à quoi s’en
tenir, et jouent alors à Ève et Ève, employant des ruses, des feintes,
procédant par timides insinuations, silences tacites, mais peut-être qu’après
tout, ce jeu de dames convient mieux aux hommes, lesquels dissimulent
leur penchant sous le masque de la violence musculaire, Marcenda aurait
parfaitement pu s’exprimer ainsi, Le docteur Reis m’a embrassée, et ça s’est
arrêté là, tandis que Lidia aurait simplement répondu, Moi je couche avec
lui, et ça a commencé bien avant qu’il ne m’embrasse, puis elles auraient
continué de discourir sur l’importance et la signification de ces différences
de traitement, Il ne m’embrasse que lorsque nous sommes couchés, avant et
pendant ce que vous savez, mais jamais après, Moi il m’a dit, Je vais vous
embrasser, mais ce dont tu parles, je sais seulement que ça se fait, je ne sais
pas ce que c’est, car on ne me l’a jamais fait, Un de ces jours vous vous
marierez, mademoiselle Marcenda, et dès que vous aurez un mari, vous
saurez ce que c’est, Toi qui connais cela, dis-moi si c’est agréable, Quand
l’autre vous plaît, oui, Et il te plaît, à toi, Oui, À moi aussi, mais je ne le
reverrai plus, Vous pourriez l’épouser, Si je l’épousais il cesserait peut-être de me plaire, Moi je crois qu’il me plaira toujours, la conversation se
poursuit, les voix se mettent à murmurer discrètement, elles parlent sans
doute de leurs sensations les plus intimes, c’est le point faible de toutes les
femmes, maintenant c’est vraiment une conversation d’Ève à Ève, qu’Adam
se retire, il est de trop. Ricardo Reis a renoncé à lire, comme si sa propre
distraction ne suffisait pas, il vient de tomber sur une page où il est question
d’une Varina(73) avec majuscule, Ô Varina passe, passe la première, toi qui
es la fleur de la race, la grâce suprême du pays, ne leur pardonnez pas,
Seigneur, ils savent ce qu’ils font, les discussions poétiques entre l’oncle et
le neveu auraient été terribles, Vous, Pessoa, Vous, Queiróz, quant à moi, les
dieux souverains m’ont attribué la conscience lucide et solennelle des êtres
et des choses. Il s’est levé, a enfilé sa veste d’intérieur, sa robe de chambre
pour employer le terme français plus distingué, et en chaussons, le pan de sa
robe caressant ses jambes, il s’en est allé à la recherche de Lidia. Elle se
trouvait dans la cuisine et repassait, sans chemisier, pour avoir moins chaud,
l’apercevant ainsi, la peau blanche rosie par l’effort, Ricardo Reis a estimé
qu’il lui devait un baiser, il a enlacé tendrement ses épaules nues, l’a attirée
à lui, et, sans plus réfléchir, s’est mis à l’embrasser lentement, en donnant le
temps au temps, de l’espace aux lèvres, Lidia en a eu le souffle coupé,
c’était la première fois depuis leur rencontre qu’il lui donnait un pareil
baiser, si elle revoit jamais Marcenda, elle pourra lui dire, Il ne m’a pas dit
je vais t’embrasser, il l’a fait.
Le lendemain, si tôt qu’il a jugé plus prudent de faire sonner le réveil,
Ricardo Reis est parti pour Fatima. Le train quittait le Rossio à cinq heures
cinquante-cinq, mais une demi-heure avant qu’il ne soit formé sur la voie,
le quai était déjà noir de monde, des gens de tous âges qui portaient des
paniers, des sacs, des couvertures, des bonbonnes, et qui parlaient haut, en
s’interpellant. Ricardo Reis avait pris ses précautions, billet de première
classe, place réservée, le contrôleur, sa casquette à la main, l’a salué, il avait
peu de bagages, juste une mallette, il n’avait pas voulu écouter le conseil de
Lidia, Là-bas on doit souvent coucher à la belle étoile, il verrait bien en
arrivant, les voyageurs et les pèlerins de qualité trouvent toujours une
solution. Confortablement installé près de la fenêtre, Ricardo Reis
contemple le paysage, le Tage si large, aux rives par endroits inondées, les
taureaux qui paissent, les frégates qui remontent la nappe étincelante du
fleuve, seize ans d’absence ont suffi pour lui faire tout oublier, et voici que
les images nouvelles correspondent à celles qui surgissent de sa mémoire, comme si hier encore il était passé par ici. Dans chaque gare, à chaque arrêt,
des gens montent, ce train est une véritable nasse, il n’y a plus une seule
place libre en troisième classe depuis le Rossio, et les voyageurs s’entassent
dans les couloirs encombrés, l’invasion des secondes a probablement
commencé, bientôt ils débouleront ici, inutile de protester, si l’on veut le
confort et la paix, on n’a qu’à voyager en automobile. Passé Santarem, dans
la longue côte qui conduit à Vale de Figueira, le train souffle, crache des jets
de vapeur, halète, la charge est lourde, et il progresse si lentement qu’on
aurait le temps d’aller cueillir des fleurs dans les fossés, et de regagner en
trois bonds le marchepied. Ricardo Reis a appris que seuls deux passagers
du compartiment ne descendront pas à Fatima. Les pèlerins parlent de
promesses accomplies, se disputent pour savoir lequel d’entre eux a fait le
plus de pèlerinages, il y en a même un qui déclare, et c’est peut-être vrai,
qu’il n’en a pas loupé un seul au cours des cinq dernières années, tandis
qu’un autre surenchérit, avec celui-ci, ça fait huit, peut-être ment-il, pour le
moment personne ne s’est encore vanté de connaître sœur Lucia(74), pour
Ricardo Reis tous ces bavardages évoquent ceux qu’il entend dans sa salle
d’attente, où s’échangent de ténébreuses confidences sur les orifices du
corps par où nous vient tout le bien, et où tout le mal se produit. À la gare
de Mato de Miranda, personne n’est monté, l’arrêt a été plus long, on
entend au loin, là-bas dans le virage, le souffle de la machine, une grande
paix plane sur les oliviers. Ricardo Reis baisse la vitre, regarde dehors. Une
vieille femme, pieds nus, tout de noir vêtue, embrasse un gamin maigre,
d’environ treize ans, en lui disant, Mon petit chéri, ils attendent que le train
s’éloigne pour traverser la voie, ils ne vont pas à Fatima, la vieille femme
est venue attendre son petit-fils qui vit à Lisbonne, c’est par amour qu’elle
l’a appelé Mon petit chéri, et d’après les spécialistes en sentiments, aucun
amour ne surpasse celui-là. Le cornet du chef de gare retentit, la locomotive
siffle trois pf, pf, pf espacés, puis s’ébranle lentement, la voie est droite à
présent, on pourrait se croire dans un rapide. L’air matinal a aiguisé les
appétits, et bien que l’heure du déjeuner soit encore loin, on déballe les
premières provisions. Ricardo Reis a les yeux clos, il somnole dans le
balancement du wagon comme dans un berceau, il rêve intensément, mais
au réveil il ne se souvient que d’une chose, c’est qu’il n’a pas eu le temps
d’avertir Fernando Pessoa qu’il partait pour Fatima, s’il vient faire un tour à
la maison et ne m’y trouve pas, que va-t-il penser, il va croire que je suis
retourné au Brésil sans un dernier mot d’adieu. Il imagine alors une scène, un scénario, dont Marcenda est la protagoniste, elle est agenouillée, les
mains jointes, les doigts entrelacés, et brandit le poids mort de son bras, la
statue de la Vierge Sainte est passée, et le miracle n’a pas eu lieu, ça n’a
rien d’étonnant, femme de peu de foi, Ricardo Reis s’approche à l’instant
où Marcenda résignée se relève, avec l’annulaire et l’index il lui touche le
sein du côté du cœur, et le miracle se produit, Miracle, miracle, crient les
pèlerins qui en oublient leurs propres maux et se précipitent, portés par la
cohue, les éclopés, les paralysés, les tuberculeux, les scrofuleux, les
épileptiques, les aveugles avancent laborieusement, et cette multitude qui
entoure Ricardo Reis implore une nouvelle fois miséricorde, tandis que
derrière la forêt des têtes hurlantes, Marcenda fait un signe, ses deux bras
levés, et disparaît, ingrate créature, à peine exaucée, elle s’enfuit. Ricardo
Reis ouvre les yeux, il se demande s’il s’est assoupi, et questionne son
voisin, Encore combien de temps. Nous arrivons, il a donc dormi, et
longtemps.
À la gare de Fatima, le train se vide. Les pèlerins qui viennent de
recevoir en plein visage le parfum du sacré se bousculent, les familles tout à
coup dispersées poussent des clameurs, la place de la gare ressemble à un
camp militaire en préparatifs de combat. La plupart de ces gens feront à
pied la longue trotte de vingt kilomètres jusqu’à Cova da Iria, quant aux
autres, les estropiés, les asthmatiques, ils se précipitent dans les files
d’attente des autocars, dernier effort qui les achève. Le ciel est limpide, le
soleil haut et chaud. Ricardo Reis se met en quête d’un endroit où déjeuner.
Des marchands ambulants en grand nombre vendent des petits pains ronds,
des talmouses, des croquignoles de Caldas, des figues sèches, des cruches
d’eau, des fruits, des colliers de pignons, de cacahuètes et de lupins, quant
aux restaurants, ils ne méritent guère ce nom, ce ne sont que gargotes
pleines à craquer, tavernes où l’on ne peut même pas entrer, il faudra
s’armer de patience si l’on veut arriver à atteindre une fourchette, un
couteau, ou un plat garni. Ricardo Reis est toutefois parvenu à tirer profit de
l’extraordinaire flux spirituel qui anime les lieux, quelques clients, le
voyant en effet bien mis, en costume de ville, ont fini par lui céder leur
place, urbanité qui a permis à Ricardo Reis de déjeuner plus tôt que prévu,
d’épinoches frites, de pommes de terre en vinaigrette et d’œufs brouillés
pour l’amour de Dieu, car les gens du peuple n’ont guère de temps à perdre
en raffinements. Il a bu du vin qui aurait pu être de messe, a mangé du bon
pain de campagne humide et lourd, et, après avoir remercié ses commensaux, s’est mis en quête d’un moyen de transport. L’esplanade
s’était un peu dégagée dans l’attente d’un prochain convoi en provenance
du nord ou du sud, et pourtant les pèlerins qui arrivaient de fort loin, à pied,
ne cessaient d’affluer. Le timbre rauque d’un klaxon retentit, signalant qu’il
restait encore des places dans l’autocar, Ricardo Reis s’est mis à courir, est
parvenu à atteindre un siège en se hissant par-dessus les paniers et les
ballots de nattes et de couvertures, effort gigantesque pour qui est en train
de digérer, épuisé par la chaleur. Le car frémit violemment et s’ébranle,
soulevant des nuages de poussière sur le macadam défoncé. Derrière les
vitres sales, on devinait un paysage onduleux, aride, par endroits aussi
sauvage qu’une forêt vierge.
Le chauffeur klaxonnait sans arrêt, pour repousser les groupes de
pèlerins sur les bas-côtés, il faisait des moulinets avec son volant pour
éviter les ornières, et toutes les trois minutes crachait bruyamment par la
fenêtre ouverte. La route ressemblait à une fourmilière, longue colonne de
piétons, de charrettes, de chars à bœufs, chacun avançant à son rythme, de
temps à autre, une automobile de luxe avec chauffeur en livrée passait en
ronflant, à l’intérieur, de vieilles dames vêtues de noir, de gris ou de bleu
marine, et des messieurs corpulents en costume sombre arboraient l’air
circonspect de ceux dont la fortune augmente à chaque évaluation. On
pouvait tout à loisir contempler le spectacle, car les véhicules rapides se
voyaient parfois contraints de ralentir, face à la cohue des pèlerins qui
encombraient la route, curé en tête, et il est juste de louer la solidarité de ce
guide spirituel et temporel, sur la voie du sacrifice partagé où il se rend à
pied comme ses ouailles, dans la poussière et la pierraille. La plupart vont
pieds nus, certains ont même ouvert des parapluies pour se protéger du
soleil, et parce qu’il n’est pas rare de rencontrer dans le peuple des gens
dont la tête est délicate, et qui peuvent s’évanouir. Des cantiques dissonants
retentissent, les voix aiguës des femmes résonnent en une plainte
interminable, comme un sanglot sans larmes, tandis que les hommes, qui
ignorent presque tout des paroles, se contentent d’accentuer les syllabes
toniques, formant ainsi une sorte de basse continue, satisfaisante pour tous.
Çà et là, des gens sont assis dans les fossés, pour se reposer un instant à
l’ombre des arbres, reprendre des forces avant la dernière partie du voyage,
ils grignotent un bout de pain et de saucisson, un beignet de morue, une
sardine qui a été frite il y a trois jours, là-bas, au village. Ragaillardis, ils
reprennent la route, les femmes, un panier de provisions sur la tête, allaitent parfois un enfant, sans cesser de marcher. Chaque fois qu’un autocar passe,
les voilà recouverts de poussière, mais nul ne s’en soucie, personne ne la
sent, c’est le lot du moine et du pèlerin, la sueur coule de leurs fronts,
creuse des sillons dans la poussière, alors ils s’essuient du dos de la main la
figure, qui de sale devient crasseuse. La chaleur brunit les visages, mais les
femmes ne dénouent par leurs fichus, les hommes n’ôtent pas leur veston ou
leur veste de gros drap, les chemises restent boutonnées, les cols serrés, ce
peuple garde inconsciemment en mémoire les coutumes du désert, il croit
encore que ce qui protège du froid protège aussi de la chaleur, c’est
pourquoi il se couvre de la tête aux pieds comme pour se dissimuler. Un
petit attroupement s’est formé sous un arbre à un tournant de la route, on
entend des cris, les femmes s’arrachent les cheveux, un homme est allongé
par terre. L’autocar ralentit pour donner aux passagers le temps d’apprécier
le spectacle, Ricardo Reis crie alors au chauffeur, Arrêtez, laissez-moi voir
ce qui se passe, je suis médecin. Des murmures de protestation s’élèvent,
tout le monde a hâte d’arriver sur les lieux du miracle, mais comme on
n’ose pas se montrer inhumain, on finit par se calmer. Ricardo Reis
descend, se fraye un passage, s’agenouille dans la poussière à côté de
l’homme, cherche son pouls, il est mort, Il est mort, dit-il, ce n’était
vraiment pas la peine d’interrompre le voyage pour annoncer ça. Comme la
famille était nombreuse, les pleurs ont redoublé, seule la veuve, une vieille
encore plus vieille que le mort, et maintenant sans âge, le regardait de ses
yeux secs, lèvres tremblantes, en tordant des mains les franges de son châle.
Deux des hommes de la famille sont montés dans l’autocar pour aller
demander aux autorités de Fatima de faire emporter et enterrer le corps dans
le cimetière le plus proche. Ricardo Reis, qui a repris sa place, est
maintenant la cible de l’attention et des regards, un médecin dans ce car,
voilà une compagnie bien réconfortante, même s’il n’a jusqu’à présent servi
qu’à constater un décès. Les deux hommes informent leur entourage, Il était
déjà bien malade, il aurait dû rester chez lui, mais il s’est entêté, il disait
que si on le laissait, il se pendrait à la poutre de la cuisine, et voilà, il est
venu mourir ici, on n’échappe pas à son destin. Sans même s’en rendre
compte, Ricardo Reis avait acquiescé, oui monsieur, le destin, souhaitons
que sous cet arbre on plante une croix pour l’édification des futurs
voyageurs, qu’on dise un Notre Père pour l’âme de celui qui est mort sans
confession ni saintes huiles, mais qui, à peine sorti de chez lui, était déjà sur
le chemin du ciel, Et si ce vieux s’était appelé Lazare, Jésus-Christ, qui se rendait à Cova da Iria pour assister aux miracles, serait apparu au tournant
de la route, en un clin d’œil il aurait tout compris, c’est l’expérience qui
veut ça, se frayant un chemin au milieu des badauds, il aurait dit à celui qui
protestait, Savez-vous à qui vous parlez, et, s’approchant de la vieille
incapable de pleurer, il l’aurait consolée, Ne vous tourmentez pas, je m’en
occupe, puis il aurait fait deux pas en avant et le signe de la croix, singulière
prémonition que la sienne, car enfin, s’il était là, c’est qu’il n’avait pas
encore été crucifié, et il aurait ordonné, Lazare, lève-toi et marche, et
Lazare se serait levé, un de plus, il aurait embrassé sa femme laquelle peut
enfin pleurer, et les choses auraient repris leur cours normal, quand, un peu
plus tard, la charrette viendra enlever le corps, on ne manquera pas de
demander aux brancardiers et aux autorités, Pourquoi chercher le vivant
parmi les morts, ou encore, Il n’est pas ici, il est ressuscité. À Cova da Iria,
en dépit de tous les efforts, rien de semblable ne s’est produit.
On est arrivé. L’autocar s’arrête, le pot d’échappement crachote une
dernière fois, le radiateur bout comme un chaudron infernal, tandis que les
passagers descendent, le chauffeur va dévisser le bouchon, protégeant ses
mains des nuages de vapeur qui montent vers le ciel, l’encens de la
mécanique s’échappe de la cassolette, pas étonnant si avec un soleil pareil
la tête nous tourne un peu. Ricardo Reis, mêlé à la vague des pèlerins,
imagine ce que doit donner, vu du ciel, un tel spectacle, ce fourmillement de
gens venant de tous les points cardinaux et collatéraux forme comme une
immense étoile, à cette pensée, il lève les yeux au ciel, à moins que le
ronronnement d’un moteur ne l’ait attiré jusqu’à ces hauteurs et ces visions
sublimes. Tout là-haut, traçant un vaste cercle, un avion lançait des
prospectus, prières à entonner en chœur peut-être, ou messages du Seigneur
Notre Dieu, qui s’excuse de n’avoir pu venir et envoie à sa place son divin
Fils, qui a déjà fait un miracle, et pas n’importe lequel, là-bas au tournant de
la route, les papiers descendent lentement dans l’air immobile, sans un
souffle, les pèlerins, nez en l’air, s’emparent avidement des prospectus
blancs, jaunes, verts et bleus, qui indiquent peut-être le chemin des portes
du paradis, nombre d’hommes et de femmes sont immobiles, les papiers à
la main, sans savoir que faire, ce sont les analphabètes, fortement
majoritaires dans cette assemblée mystique, un homme en sarrau, jugeant à
son allure que Ricardo Reis doit savoir lire, l’interroge, Qu’est-ce qui est
écrit là, monsieur, Ricardo Reis répond, C’est une publicité pour bovil, le
questionneur le regarde, l’air soupçonneux, hésite à demander de quel bovil il s’agit, puis plie le papier en quatre, le met dans la poche de sa veste,
conserve ce qui ne sert à rien, et tu trouveras ce qui t’est nécessaire, une
petite feuille de papier de soie peut toujours être utile.
C’est un véritable océan humain. Tout autour de l’immense esplanade
concave, on voit des centaines de tentes, c’est plein de marmites sur le feu,
de chiens qui surveillent les biens, d’enfants qui pleurent, de mouches qui
profitent de tout. Ricardo Reis circule entre les tentes, fasciné par cette cour
des miracles aux dimensions d’une ville, on dirait un campement de gitans
où ne manqueraient même pas les chariots ni les mules ni les ânes couverts
de plaies qui font le régal des taons. Sa mallette à la main, il ne sait vers où
se diriger, aucun toit, aussi précaire soit-il, ne l’attend, il sait déjà qu’il n’y a
pas de pension alentour et encore moins d’hôtel, s’il existe, invisible du lieu
où il se trouve, une quelconque auberge de pèlerins, elle ne doit plus avoir
un seul lit de libre à l’heure qu’il est, pas même un lit de camp, tout a dû
être réservé, et Dieu sait depuis combien de temps. Qu’il en soit fait selon la
volonté de Dieu. Le soleil brûle, la nuit est encore loin, et rien ne laisse
présager qu’elle sera fraîche, si Ricardo Reis est venu jusqu’à Fatima, ce
n’est pas pour se soucier de son confort, mais pour rencontrer Marcenda. La
mallette est légère, elle ne contient que des objets de toilette, rasoir, savon,
blaireau, des sous-vêtements de rechange, des chaussettes, et une paire de
grosses chaussures à semelle compensée qu’il serait d’ailleurs temps de
mettre afin d’éviter aux autres, en cuir verni, des dommages irréparables. Si
Marcenda est venue, elle ne se trouve certainement pas sous ces tentes, une
fille de notaire est en droit d’espérer un autre abri, mais lequel, et où.
Comme il fallait bien commencer par quelque chose, Ricardo Reis s’est mis
en quête de l’hôpital, il réussit à y entrer, en qualité de médecin, et à se
frayer un chemin au milieu de la pagaille, ce n’étaient partout que malades
étendus à même le sol, sur des grabats et des civières disposés n’importe
comment dans les salles et les couloirs, pourtant ils restaient silencieux
tandis que les familles qui les accompagnaient produisaient un
bourdonnement continu de prières, traversé de temps à autre de
gémissements déchirants, de suppliques à la Vierge, la voix de ce chœur
s’amplifiait, montait, aiguë, assourdissante, puis retombait à nouveau,
redevenait murmure, l’espace d’un instant. Il y avait un peu plus de trente
lits dans l’infirmerie, et environ trois cents malades disposés selon leur
statut, dix d’entre eux se trouvaient au beau milieu du chemin, et il fallait
les enjamber pour pouvoir passer, par bonheur personne aujourd’hui ne se soucie plus de ce rituel de sorcellerie, Tu m’as envoûté, maintenant
désenvoûte-moi, et l’on refait le mouvement en sens inverse, dommage
qu’on ne puisse faire disparaître de la même manière tous les maux.
Marcenda n’était pas là, il s’y attendait, elle n’est pas grabataire, elle
marche sur ses deux jambes, son mal à elle c’est le bras, et si elle n’ôte pas
la main de sa poche on ne s’en aperçoit même pas. Dehors, il ne faisait pas
plus chaud, et le soleil, heureusement, ne pue pas.
On jurerait que la foule a encore augmenté, qu’elle se reproduit par
scissiparité. C’est un essaim noir gigantesque, attiré par le miel divin, et qui
bourdonne, murmure, crépite, se déplace lentement, freiné par sa propre
masse. Impossible de trouver quelqu’un dans ce chaudron qui, sans être
celui de Pero Botelho, brûle néanmoins, s’est dit Ricardo Reis, et il
comprend alors qu’il vient de se résigner, retrouver ou non Marcenda lui
semble maintenant de peu d’importance, dans ce genre de situation, mieux
vaut s’en remettre au destin, si tel est son bon plaisir nous nous
rencontrerons, dussions-nous faire tout ce qui est en notre pouvoir pour
nous éviter, puis il juge stupide d’avoir ainsi formulé la situation, si
Marcenda est ici, elle ignore ma présence, et ne cherchera donc pas à
m’éviter, nous avons par conséquent davantage de chances de nous
rencontrer. L’avion tournoie toujours, les papiers colorés descendent en
planant, mais, mis à part les derniers arrivés, personne n’y fait plus
attention, dommage que ces prospectus ne représentent pas le dessin bien
plus convaincant du journal, avec le docteur à barbiche et la dame
souffreteuse en combinaison, Si vous aviez pris du Bovril vous n’en seriez
pas là, ici, à Fatima, la plupart des gens sont dans un état si critique que le
flacon miraculeux aurait été pour eux vraiment providentiel. Ricardo Reis a
ôté sa veste, en bras de chemise, il évente avec son chapeau son visage
congestionné, puis, se sentant soudain les jambes lourdes, il se met en quête
d’une ombre où se reposer, exténués par la marche et les prières
ininterrompues, ses voisins faisaient la sieste et reprenaient des forces pour
la présentation de la statue de la Vierge, la procession des cierges, la longue
veillée nocturne à la lumière des feux et des lampions. Il a somnolé lui
aussi, adossé au tronc de l’olivier, la nuque sur la mousse tendre. En
ouvrant les yeux, il a aperçu le ciel bleu entre les branches et s’est souvenu
du petit garçon maigre de la gare à qui sa grand-mère, d’après son âge il ne
pouvait s’agir que de sa grand-mère, avait dit, Mon petit chéri, que peut-il
bien faire à cette heure, il a sûrement retiré ses chaussures, c’est la première chose qu’on fait en arrivant au village, la seconde, c’est de descendre à la
rivière, sa grand-mère à beau lui crier, N’y va pas tout de suite, il fait trop
chaud, il ne l’écoute pas, et elle ne s’y attend pas non plus, les gamins de
cet âge veulent être libres, loin des jupes des femmes, ils jettent des pierres
aux grenouilles sans penser à mal, un jour, trop tard, le remords viendra,
mais pour ces petites bêtes-là il n’existe pas de résurrection. Tout semble
absurde à Ricardo Reis, le fait d’être venu de Lisbonne à Fatima comme s’il
courait après un mirage en sachant d’avance que ce n’était qu’un mirage, le
fait d’être assis à l’ombre d’un olivier au milieu de gens qu’il ne connaît
pas, à ne rien attendre, le fait de penser à ce petit garçon fugitivement
aperçu dans une paisible gare, et ce brusque désir de lui ressembler,
d’essuyer comme lui son nez sur son bras droit, de barboter dans les
flaques, de cueillir des fleurs, d’en avoir envie, et de les oublier, de voler
des fruits dans les vergers, de fuir en pleurant et criant à cause des chiens,
de poursuivre les filles et, parce qu’elles ont horreur de ça, de soulever leurs
jupes, d’ailleurs ça leur plaît peut-être, mais elles feignent le contraire, et
Ricardo Reis découvre alors qu’il aurait aimé faire tout cela, et qu’il ne se
l’était jamais avoué, Quand donc ai-je vécu, murmure-t-il, et le pèlerin d’à
côté crut qu’il s’agissait d’une nouvelle oraison, d’une prière encore
expérimentale.
Le soleil décline, mais la chaleur ne tombe pas. Sur l’immense
esplanade où l’on ne pourrait faire tenir une aiguille, la foule s’agglutine
toujours en un flux continu, écoulement qui à distance paraît lent, certains,
de ce côté-ci, tentent encore de gagner les meilleures places, ce doit être
pareil de l’autre côté. Ricardo Reis, qui vient de se lever pour aller faire un
tour, prend soudain conscience de l’existence d’un autre pèlerinage, celui
du commerce et de la mendicité, et, si ce n’est pas nouveau, c’est tout à
coup plus manifeste. Il y a là des pauvres qui mendient et des mendiants, la
distinction n’est pas simplement formelle et il convient de la respecter
scrupuleusement, car si le pauvre mendie, le mendiant par contre fait de la
mendicité son mode d’existence, et il n’est pas rare d’en voir certains
s’enrichir de la sorte. Leur technique est la même, leur science aussi, l’un se
lamente tandis que l’autre supplie, la main tendue, les deux parfois,
apothéose théâtrale à laquelle il est bien difficile de résister, Une petite
aumône, si vous avez du cœur, Dieu Notre Seigneur vous le rendra, Ayez
pitié du pauvre aveugle, ayez pitié du pauvre aveugle, d’autres exhibent leur
jambe couverte d’ulcères, leur bras estropié, mais pas celui que nous cherchons, et soudain, comme si les portes de l’enfer avaient été rompues,
pareille monstruosité ne peut surgir que de l’enfer, une cantilène gémissante
se fait entendre, tandis que les vendeurs de billets de loterie claironnent les
numéros gagnants, le vacarme est tel que l’élan des prières est suspendu à
mi-chemin du ciel, quelqu’un interrompt son Notre Père pour palper le trois
mille six cent quatre-vingt-quatorze, tenant d’une main discrète le chapelet,
il soupèse de l’autre le billet comme s’il en évaluait à la fois le poids et les
chances, sort du mouchoir les escudos demandés et, confiant, reprend avec
plus d’espoir sa prière où il l’avait laissée, donnez-nous aujourd’hui notre
pain de chaque jour. C’est maintenant le tour des vendeurs de couvertures,
de cravates, de mouchoirs, de paniers, et des chômeurs qui, brassard au
bras, vendent des cartes postales, c’est-à-dire qu’il ne s’agit pas réellement
d’une vente, on leur donne d’abord de l’argent, et c’est seulement après
qu’ils donnent la carte, c’est le meilleur moyen qu’ils aient trouvé de
préserver leur dignité, ces pauvres-là ne sont pas des mendiants, s’ils font la
quête c’est qu’ils sont au chômage, ces brassards sont d’ailleurs une idée
excellente, le mot chômeur figure en toutes lettres et en blanc sur la bande
de tissu noir, comme ça on peut les voir de loin, ça facilite le comptage, et
ça empêche qu’on les oublie. Le pire ce sont les marchands ambulants, ils
sont si nombreux qu’ils finissent par offenser la paix des âmes et perturber
la sérénité du lieu, Ricardo Reis évite de passer près d’eux, car ils ont le don
de vous mettre sous le nez des plateaux décorés d’images de la Vierge, des
statuettes, quantités de chapelets, des douzaines de crucifix, des milliers de
petites médailles, des cœurs de Jésus, des cœurs ardents de Marie, des
Cènes, des nativités, des véroniques et, chaque année au jour anniversaire
de l’apparition, les trois petits bergers, agenouillés, mains jointes, dont l’un
est un garçon que l’hagiologie ne mentionne pas, et qu’il n’est pas question
de béatifier, car il a été surpris jadis en train de soulever les jupes des filles.
Tous les membres de cette confrérie mercantile hurlent comme des
possédés, malheur au Judas dont l’art enjôleur va ravir le client du
négociant voisin, le voile du temple va se déchirer, les injures et les
imprécations pleuvoir sur la tête du prévaricateur déloyal, Ricardo Reis ne
se souvient pas d’avoir entendu, au Brésil ou ici autrefois, litanie plus
savoureuse, cette branche de l’art oratoire s’est considérablement
développée. Fatima, précieux joyau de la catholicité, brille de tous ses feux,
feux de la souffrance pour ceux dont l’unique salut est de venir ici, chaque
année, attendre leur tour, feux de la foi sublime et multiplicatrice, feux de la charité en général, feux de la publicité pour Bovril, feux de l’industrie des
scapulaires et assimilés, feux de la quincaillerie, de l’estampage et du
tissage, feux des buvettes, feux des objets perdus et retrouvés au sens
propre et figuré, et cette expression résume tout, chercher et trouver, voilà
ce qui anime Ricardo Reis, pour chercher il cherche, reste à savoir s’il
trouvera. Il a déjà visité l’hôpital, parcouru tout le campement, traversé la
foire en tous sens, et le voici qui descend maintenant sur la bruyante
esplanade, plonge dans la multitude compacte pour assister aux exercices,
aux travaux pratiques de la foi, aux prières pathétiques, à ces promesses
accomplies sur les genoux, tandis que, les rotules en sang, la pénitente
soutenue aux aisselles défaille de douleur et d’intolérable extase, et il
s’aperçoit alors que les malades ont quitté l’hôpital et qu’ils ont été
transportés là et disposés en colonnes, afin que la statue de la Vierge Notre
Dame couverte de fleurs blanches puisse passer au milieux d’eux, les yeux
de Ricardo Reis vont d’un visage à l’autre, ils cherchent et ne trouvent pas,
comme dans un rêve dont l’unique signification serait précisément de n’en
point avoir, comme lorsqu’on rêve d’une route sans commencement, d’une
ombre sur le sol sans corps qui la produise, d’un mot prononcé par l’air et
que l’air dissoudrait. Les cantiques sont simples, tout en sol et en do, c’est
un chœur de voix tremblantes, aiguës qui s’interrompt constamment pour
reprendre aussitôt. Le treize mai à Cova da Iria, quand tout à coup le silence
se fait, la statue quitte la petite chapelle des apparitions, donnant la chair de
poule à la foule, les poils se hérissent, le surnaturel vient de faire irruption
et souffle sur deux cent mille têtes, il va forcément se passer quelque chose.
Touchés d’une mystique ferveur, les malades tendent des mouchoirs, des
rosaires, des médaillons dont s’emparent les diacres, avec ces objets ils
effleurent la statue, avant de les rendre aux malheureux qui continuent de
supplier, Notre Dame de Fatima rends-moi la vie, Notre Dame de Fatima
fais que je marche, Notre Dame de Fatima fais que je voie, Notre Dame de
Fatima fais que j’entende, Notre Dame de Fatima guéris-moi, Notre Dame
de Fatima, Notre Dame de Fatima, Notre Dame de Fatima, les muets ne
demandent rien, ils se contentent de regarder, quand ils ont encore leurs
yeux bien sûr, Ricardo Reis a beau dresser l’oreille, il ne réussit pas à
entendre, Notre Dame de Fatima pose ton regard sur mon bras gauche, et
guéris-moi si tu le peux, tu ne tenteras pas le Seigneur ton Dieu ni la Vierge
sa mère, et tout bien réfléchi, tu ne dois rien demander mais accepter, c’est
ce que commande l’humilité, Dieu seul sait ce qui nous convient.
Il n’y a pas eu de miracle, la statue est sortie, elle a fait un tour puis elle
est rentrée, les aveugles sont restés aveugles, les muets sans voix, les
paralytiques sans mouvement, les membres des amputés n’ont pas repoussé,
le malheur des tristes n’a pas diminué, et chacun de s’incriminer, chacun de
s’accuser en pleurant, J’avais trop peu de foi, c’est ma faute, c’est ma très
grande faute. La Vierge avait quitté sa chapelle bien décidée à accomplir
quelque fait miraculeux, mais elle a trouvé les fidèles inconstants, et n’a vu
que veilleuses tremblantes là où elle rêvait de buissons ardents, dans ces
conditions rien à faire, revenez l’an prochain. Les ombres du soir
s’allongent, le crépuscule descend lentement comme en procession lui
aussi, le ciel perd petit à petit le bleu vif du jour, il est maintenant couleur
de perle, à l’horizon, sur les collines lointaines, le soleil qui disparaît
derrière la cime des arbres explose en rouge, orange et violet, ce n’est plus
un globe mais un volcan, et l’on a du mal à comprendre que tout ceci puisse
se dérouler en silence. Bientôt la nuit, on allume les feux, les marchands
ambulants se sont tus, les mendiants comptent leurs pièces, sous les arbres
on alimente les corps, on ouvre les paquets de provisions déjà bien
entamées, on mord dans le pain dur, on porte le tonnelet ou la gourde à la
bouche assoiffée, tout le monde fait la même chose, les variantes dépendent
de la richesse de chacun. Ricardo Reis s’est joint à un groupe installé sous
une tente, pas question de familiarité, à peine la fraternité due au hasard, ils
l’ont aperçu, l’air perdu, sa mallette à la main, une couverture qu’il venait
d’acheter enroulée autour du bras, à l’instant où il méditait sur la nuit qui
n’avait pas l’air de vouloir fraîchir, et sur le fait qu’il aurait été bien aise de
s’abriter sous l’une de ces tentes, alors ils lui ont dit, Faites comme chez
vous, monsieur, bien entendu, il a refusé, Non merci, mais ils ont insisté,
C’est de bon cœur, vous savez, et c’était vrai, il s’en est aussitôt rendu
compte, le groupe, important, venait des environs d’Abrantes. Ce murmure
qui résonne dans tout Cova da Iria, c’est celui de la mastication et des
dernières prières, les uns satisfont leur estomac tandis que les autres
apaisent les angoisses de leur âme, ensuite ils échangeront leur tour.
Ricardo Reis ne rencontrera pas Marcenda à la faible lueur des feux ni plus
tard, au moment de la procession des cierges, pas plus que dans son
sommeil d’ailleurs, son corps n’est plus que fatigue, frustration, volonté de
disparaître. Il voit en lui un être double, un homme propre, rasé, digne, le
Ricardo Reis de tous les jours, mais aussi cet autre qui n’a plus de Ricardo
Reis que le nom, vagabond hirsute, aux vêtements fripés, à la chemise chiffonnée, au chapeau taché de sueur, aux chaussures couvertes de
poussière, qui ne peut être lui, et ces deux hommes se demandent
réciproquement des comptes, se somment de s’expliquer sur cette folie qui
les a conduits à Fatima sans la foi, uniquement pour satisfaire un irrationnel
espoir, Et si tu l’avais rencontrée que lui aurais-tu dit, as-tu déjà imaginé la
tête que tu aurais fait si elle t’était soudain apparue, aux côtés de son père,
ou pire encore, seule, regarde-toi, crois-tu qu’une jeune fille, quand bien
même elle aurait un défaut physique, puisse tomber amoureuse d’un
médecin insensé, tu ne comprends donc pas qu’il s’agissait de sentiments de
circonstance, allons, un peu de jugeote, remercie plutôt Notre Dame de
Fatima de ne pas l’avoir rencontrée, si elle est venue, je n’aurais jamais
pensé que tu serais capable de scènes aussi ridicules. Ricardo Reis accepte
humblement les critiques, admet les récriminations, et, terriblement honteux
de se voir aussi sale, immonde, il tire la couverture au-dessus de sa tête et
continue de dormir. Tout près, quelqu’un ronfle sans façon, et de derrière le
gros olivier lui parviennent des murmures qui n’ont rien d’une prière, des
petits rires qui sont fort éloignés du chœur des anges et n’ont pas l’air de
transports spirituels. L’aube point, les lève-tôt s’étirent et viennent ranimer
le feu, c’est un jour nouveau qui commence, déjà lourd de nouveaux efforts
à accomplir pour gagner le ciel.
Au milieu de la matinée, Ricardo Reis a décidé de partir. Il n’est pas
resté pour l’adieu à la Vierge, ses adieux étaient déjà faits. L’avion est passé
par deux fois en lançant d’autres prospectus de Bovril. Le car transportait
peu de passagers, la grande débandade ce sera pour plus tard. Dans le
virage, une croix de bois, fichée dans le sol. Il n’y avait finalement pas eu
de miracle.
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D’Afonso Henrique à la Grande Guerre, nous avons placé notre
confiance en Dieu et en Notre Dame, cette phrase obsède Ricardo Reis
depuis son retour de Fatima, il ne se souvient plus s’il l’a lue dans un
journal ou dans un livre, s’il l’a entendue au cours d’une homélie ou d’un
discours, ou bien si elle figure dans la publicité de Bovril, la forme le
fascine autant que le fond, le style, éloquent, est bien fait pour émouvoir et
enflammer les cœurs, quant à son aspect particulièrement sentencieux, il
confirme, si besoin est, que nous sommes un peuple élu, et s’il y en eut
d’autres dans le passé, s’il doit y en avoir d’autres dans le futur, pas un
n’aura duré aussi longtemps que le nôtre, huit cents ans de confiance
ininterrompue, d’intimité avec les puissances célestes, et s’il est vrai que
nous sommes en retard pour la construction du Quint Empire, Mussolini
nous ayant devancés, le sixième ou le septième ne nous échapperont pas,
c’est une question de patience et ça nous n’en manquons pas, ça fait partie
de notre nature. D’ailleurs, à en croire les déclarations du président de la
République, son excellence le général Antonio Oscar de Fragoso Carmona,
nous sommes sur la bonne voie. Le style de son discours mériterait quant à
lui de servir de modèle pour la formation des futurs grands magistrats de la
nation, ne déclare-t-il pas, en effet, qu’à l’heure où le Portugal est enfin
reconnu dans le monde entier, c’est une excellente chose que d’être
portugais. Il faut bien admettre que cette maxime est aussi puissante que la
première, aussi galvanisante, l’appétit d’universalité, la volupté qui consiste
à faire parler de soi ne nous ont jamais fait défaut depuis que nous courons
les mers, le plus souvent en qualité d’allié, car tout le monde nous réclame,
et pour cause, nous ne nous soucions guère de savoir qui nous servons, ce
qui compte pour nous, c’est la fidélité, comment peut-on vivre sans elle.
Ricardo Reis, qui est revenu de Fatima fatigué et brûlé par le soleil, qui n’a
vu ni miracle ni Marcenda, et qui, trois jours durant, est resté enfermé chez
lui, a repris contact avec le monde extérieur par le truchement de cette patriotique affirmation. Le journal sous le bras, il est allé s’asseoir à
l’ombre d’Adamastor, les vieux sont là qui regardent entrer les navires
venus visiter la terre promise dont il est universellement question,
s’étonnant seulement de les voir si nombreux avec leurs grands pavois
hissés, leurs sirènes qui hurlent, leurs équipages sur les ponts en train de
faire le salut militaire, mais après que Ricardo Reis leur eut donné le journal
lu et relu, la lumière se fait dans l’esprit de ces sentinelles, en fin de
compte, ça valait la peine d’attendre huit cents ans pour connaître l’orgueil
d’être portugais. Du Alto de Santa Catarina, huit siècles te contemplent, ô
mer, les deux vieux, le gros et le maigre, essuient une larme furtive, leur
unique regret c’est de ne pouvoir rester sur ce belvédère toute l’éternité
pour regarder entrer et sortir les navires, voilà ce qui leur coûte, la brièveté
de la vie, ils s’en moquent. Du banc où il est assis, Ricardo Reis observe un
soldat et une domestique en train de flirter, tout est affaire de jeux de mains,
le garçon se fait très entreprenant, et elle, elle l’excite par de petites tapes
sur les doigts. Il fait un temps à chanter des alléluias, quand on n’est pas
grec on a les évoés qu’on peut, les parterres sont couverts de fleurs, une
journée pareille devrait suffire à faire le bonheur d’un homme, à condition,
bien sûr, que son âme ne nourrisse pas d’insatiables ambitions. Faisant
l’inventaire des siennes, Ricardo Reis constate qu’il ne souhaite rien d’autre
que contempler le fleuve et les navires, les collines et la paix qui les berce,
toutefois, ce n’est pas du bonheur qu’il éprouve, mais plutôt un sourd
rangement, comme celui d’un insecte qui grignoterait sans trêve, C’est le
temps, murmure-t-il, puis il se demande ce qu’il éprouverait maintenant, s’il
avait rencontré Marcenda à Fatima, s’ils étaient, comme on dit, tombés dans
les bras l’un de l’autre, À dater d’aujourd’hui, nous ne nous quitterons plus,
c’est quand j’ai cru que je t’avais perdue que j’ai compris combien je
t’aimais, sans doute dirait-elle la même chose, puis, cet échange terminé, ils
ne sauraient plus quoi se dire, quand bien même ils seraient allés se cacher
derrière l’olivier et auraient répété, pour leur propre compte, les murmures,
les rires et les soupirs de tout un chacun. Cette fois encore, Ricardo Reis
redoute la suite de l’histoire, dans ses os, à nouveau la trituration de
l’insecte, il n’y a pas de réponse au temps, nous sommes en lui, simples
témoins. Les vieux ont fini de lire le journal, ils tirent au sort pour savoir
lequel des deux l’emportera chez lui, même pour celui qui ne sait pas lire il
s’agit là d’un cadeau appréciable, ce type de papier est parfait pour tapisser
les boîtes à ordures.
Cet aprés-midi-là, quand il est arrivé dans son cabinet, mademoiselle
Carlota lui a dit, Une lettre est arrivée pour vous, elle est sur votre
secrétaire, Ricardo Reis eut un coup au cœur, ou à l’estomac, dans ce genre
de circonstances, il est facile de perdre son sang-froid, et allez donc
localiser le point d’impact quand la distance qui sépare l’estomac du cœur
est si réduite, et que le diaphragme, situé au beau milieu, est aussi sensible
aux palpitations de l’un qu’aux contractions de l’autre, si c’était à refaire,
nul doute que Dieu, sachant maintenant tout ce qu’il sait, ferait le corps
humain moins compliqué. Ça ne peut venir que de Marcenda, elle écrit pour
lui dire qu’elle n’a finalement pas pu se rendre à Fatima, ou qu’elle y est
allée, l’a aperçu de loin et lui a même fait un signe de son bras valide,
désespérée à double titre, d’abord parce qu’il ne l’a pas vue, ensuite parce
que la Vierge n’a pas guéri son bras paralysé, maintenant mon amour, si tu
veux encore de moi, je t’attends dans la Quinta das Lagrimas(75). La lettre
est de Marcenda, l’enveloppe, d’un violet évanescent, posée au centre du
rectangle de buvard vert, paraît blanche vue de la porte, mais c’est un effet
d’optique, une illusion, on apprend ça au lycée, bleu et jaune donnent vert,
vert et violet blanc, blanc et inquiétude pâleur. L’enveloppe n’est pas
violette et ne vient pas de Coimbra. Ricardo Reis l’ouvre lentement,
aperçoit une petite feuille de papier, très mal écrite, une écriture de
médecin. Cher collègue, cette lettre pour vous informer qu’étant
parfaitement rétabli, je reprendrai mes activités à la clinique à dater du
premier du mois prochain, je profite de l’occasion pour vous exprimer ma
profonde gratitude, je vous remercie de l’obligeance dont vous avez fait
preuve en acceptant de me remplacer durant mon incapacité temporaire, et
vous souhaite de trouver rapidement une place qui vous permette d’exercer
votre grand savoir et votre compétence professionnelle, suivaient quelques
lignes, simples formules de politesse comme on en trouve dans toutes les
lettres. Ricardo Reis relit les phrases recherchées, apprécie l’élégance du
collègue qui a transformé la faveur qu’il lui a faite en faveur qui lui a été
rendue, il peut donc quitter ce cabinet la tête haute, il pourra montrer cette
référence lorsqu’il se remettra à chercher du travail, notez bien, grand
savoir et compétence professionnelle, ce n’est pas une lettre de
recommandation, c’est une lettre de créance, une attestation de bons et
loyaux services, pareille à celle que l’hôtel Bragança fournira un jour à
Lidia, son employée, quand elle quittera l’hôtel pour un autre emploi ou
pour se marier. Il enfile sa blouse blanche, fait entrer le premier malade, cinq autres attendent déjà, il n’aura plus le temps de les guérir, leur état de
santé n’est d’ailleurs pas si grave qu’ils menacent de lui claquer dans les
mains au cours des douze jours qui précèdent la fin du mois, c’est toujours
ça de gagné.
Lidia ne s’est pas montrée. Il est vrai que ce n’est pas encore son jour de
congé, mais, connaissant la brièveté du voyage à Fatima, et sachant que
Ricardo Reis pouvait y avoir rencontré Marcenda, elle aurait pu faire un
aller-retour entre l’hôtel et le Alto de Santa Catarina, cela ne lui aurait
même pas pris une demi-heure, ou, mieux encore, elle aurait pu se rendre au
cabinet de Ricardo Reis à l’heure des consultations, pour lui demander des
nouvelles de son amie et confidente, Excusez-moi de venir vous déranger,
je désire simplement avoir des nouvelles de mademoiselle Marcenda, savoir
si elle va bien, si son bras est guéri. Elle n’est pas venue, elle n’a rien
demandé, que Ricardo Reis l’ait embrassée sans être troublé par le feu des
sens n’a servi à rien, peut-être a-t-elle songé que ce baiser était destiné à
l’acheter, mais des individus de sa condition sont-ils capables d’avoir ce
genre de pensée. Ricardo Reis est seul chez lui, il sort à l’heure du déjeuner
et du dîner, regarde de sa fenêtre le fleuve et les lointains du Montijo, le
bloc de pierre d’Adamastor, les vieux toujours ponctuels, les palmiers, de
temps à autre, il descend au jardin pour lire deux pages d’un livre, il se
couche tôt, songe à Fernando Pessoa qui est déjà mort, à Alberto Caeiro
disparu à la fleur de l’âge et qui promettait tant, à Alvaro de Campos dont le
télégramme disait qu’il partait s’installer à Glasgow, pour y construire des
navires jusqu’à la fin des jours, jusqu’à la retraite, il va parfois au cinéma,
c’est ainsi qu’il a vu Notre pain quotidien de King Vidor et les Trente-Neuf
Marches avec Robert Donat et Madeleine Carrol, il n’a pu résister à l’envie
d’aller voir un film en stéréoscopie, a rapporté chez lui, en souvenir, les
lunettes de celluloïd, un côte vert et l’autre rouge, ces lunettes sont un objet
poétique, pour voir certaines choses les yeux de la nature ne suffisent pas.
On dit que le temps ne s’arrête jamais, que rien ne peut enrayer sa marche,
les mêmes mots toujours, et pourtant, bien des gens s’impatientent de sa
lenteur, vous vous rendez compte, vingt-quatre heures pour faire une
journée, et une fois arrivé au bout, on découvre que ça n’en valait pas la
peine, que le lendemain tout sera à recommencer, mieux vaut sauter par-
dessus les semaines inutiles et vivre une seule heure pleine, une minute
intense, si l’intensité peut durer autant. Ricardo Reis songe à retourner au
Brésil. Il a cru que la mort de Fernando Pessoa était une raison suffisante pour traverser l’Atlantique et se réinstaller ici, après seize ans d’absence,
exerçant la médecine, écrivant des vers, vieillissant en occupant, dans une
certaine mesure, la place laissée par le mort, quand bien même personne ne
s’apercevrait de la substitution, maintenant, il ne sait plus. Ce pays n’est pas
le sien, mais est-il à quelqu’un, son histoire, vouée tout entière à Dieu et à
Notre Dame, est une photo instantanée aux lignes estompées, sans relief,
même quand on les regarde avec des lunettes stéréoscopiques. Fernando
Pessoa ou plutôt cette chose à laquelle on a donné ce nom, ombre, esprit,
fantôme qui, s’il ne sait plus lire, parle, entend et comprend, Fernando
Pessoa apparaît de temps à autre, il lance une plaisanterie, sourit avec
bienveillance puis repart, ça ne valait pas la peine de revenir pour lui, il est
dans une autre vie, et dans celle-ci aussi et peu importe ce que cela signifie,
rien n’est réel, tout est figuré. Marcenda a cessé d’exister, elle vit à
Coimbra, dans une rue inconnue, égrenant l’un après l’autre ses jours sans
guérison. Si elle a osé aller jusqu’à la poste, elle a peut-être caché les lettres
de Ricardo Reis dans un coin du grenier, le double fond d’un meuble, le
tiroir secret dont sa mère se servait en cachette ou, moyennant finances,
dans la commode d’une domestique qui ne sait pas lire et à qui l’on peut se
fier, elle les relit peut-être, comme pour se remémorer un rêve qu’elle ne
veut pas oublier, sans voir qu’il n’y a finalement rien de commun entre un
rêve et son souvenir. Lidia viendra demain, puisque c’est son jour de congé,
mais Lidia est la gouvernante d’Ana Karénine, elle est là pour ranger la
maison et combler certains manques, même si, ironie suprême, elle remplit
à elle seule toute la part du vide qu’il est possible de combler, car pour le