L'année de la mort de Ricardo Reis
Chapitre 65
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 7 parties.
sûre.
À Tétouan, où le général Milan d’Astray vient d’arriver, la guerre est
sans quartier, sans trêve, c’est une guerre d’extermination contre le virus
marxiste, il convient toutefois de respecter les règles humanitaires telles
qu’elles viennent d’être définies dans la nouvelle proclamation du général
Franco, Je n’ai pas encore voulu prendre Madrid parce que je ne veux pas
sacrifier la partie innocente de la population, quelle générosité, lui au moins
n’aurait pas agi comme Hérode, qui ordonna le massacre des jeunes enfants,
il aurait attendu qu’ils aient grandi, pour ne pas avoir ce poids sur la
conscience, et pour ne pas encombrer le ciel d’un trop-plein d’anges. Penser
que les bons vents qui se levaient d’Espagne seraient restés sans effet sur le
Portugal aurait été utopique. Les dés sont jetés, les cartes sur table, le jeu est
clair, l’heure est venue de savoir qui est avec nous et qui est contre nous,
nous allons obliger l’ennemi à se démasquer, à se trahir par défaut ou
dissimulation, et nous saurons parfaitement reconnaître ceux qui, par
mimétisme ou lâcheté, par ambition dévorante, ou crainte de perdre le peu
qu’ils ont, se sont réfugiés à l’ombre de nos drapeaux. C’est dans ce
contexte que les syndicats nationaux ont annoncé le prochain meeting
contre le communisme, la nouvelle à peine divulguée, le frémissement des
grandes heures historiques a parcouru le corps social tout entier, on s’est
mis à publier des listes signées par les associations patriotiques, soit à titre
personnel, soit regroupées sous la bannière de comités, les dames
patronnesses ont réclamé des billets, et, pour encourager les ardeurs et préparer les esprits, certains syndicats ont organisé des réunions, tel a été
notamment le cas des employés, des boulangers et du personnel de
l’industrie hôtelière, sur les photos, les assistants saluent, bras tendu,
chacun répète bien son rôle, dans l’attente du grand soir. À chacune de ces
réunions, on lit et on applaudit le manifeste des syndicats nationaux,
véhémente profession de foi dans la doctrine et de confiance dans les
destinées de la nation, comme le prouvent les quelques extraits suivants pris
au hasard, Les syndicats nationaux rejettent radicalement et énergiquement
le communisme, les travailleurs nationaux-corporatistes sont radicalement
portugais et latino-chrétiens, les syndicats nationaux demandent à Salazar,
aux grands maux les grands remèdes, les syndicats nationaux reconnaissent
que l’initiative privée et l’acquisition individuelle des biens, dans la mesure
où elles respectent les limites fixées par la justice sociale, constituent le
fondement de toute organisation sociale, économique et politique. Et, parce
que la lutte est commune, et commun l’ennemi, les phalangistes espagnols
se sont rendus à Radio Club portugais, et, s’adressant au pays tout entier, se
sont félicités du ralliement général et massif du Portugal à la croisade pour
le rachat, cette affirmation est à vrai dire une contrevérité historique, tout le
monde sait en effet que les Portugais sont embarqués dans cette croisade
depuis bien des années déjà, enfin, les Espagnols sont comme ça, il faut
qu’ils se mêlent de tout, on doit toujours avoir l’œil sur eux.
Ricardo Reis n’a jamais assisté à un meeting politique. La particularité
de son tempérament, l’éducation qu’il a reçue, ses goûts classiques, une
certaine pudeur aussi, sont sans doute à l’origine de cette ignorance
volontairement cultivée, mais pour qui connaît ses vers, l’explication est
aisée à deviner. Cependant, l’agitation de la nation, la guerre civile qui se
déroule chez les voisins, et peut-être aussi l’incongruité du lieu où doivent
se réunir les manifestants, l’arène du Campo Pequeno, ont sans doute
éveillé dans son esprit une vague lueur de curiosité, comment est-ce que ça
se passe quand des milliers de personnes sont réunies pour écouter des
discours, quelles phrases, quels mots applaudissent-ils, quand, pourquoi, et
qu’en est-il de la conviction des uns et des autres, de ceux qui parlent et de
ceux qui écoutent, quelles sont les expressions des visages, quels sont les
gestes, de tels changements d’attitude ont de quoi surprendre, chez un
homme si peu curieux de nature. Il est parti de bonne heure afin d’avoir une
place, il a même pris un taxi pour arriver plus vite. La nuit est chaude en
cette fin d’août. Des trams spéciaux passent, bondés, à l’intérieur, les gens interpellent amicalement ceux qui vont à pied, certains esprits nationalistes
particulièrement échauffés crient, Vive l’État nouveau, les syndicats sont là
avec leurs banderoles et, comme il n’y a pas beaucoup de vent, les porteurs
sont obligés de les agiter afin de déployer les couleurs et les emblèmes, une
héraldique corporatiste encore tout entachée de traditions républicaines,
derrière viennent les différents corps de métiers, les professions, les arts,
pour employer le langage des artisans d’autrefois. Lorsqu’il a pénétré dans
l’arène, Ricardo Reis s’est trouvé pris dans la queue du cortège, au milieu
d’employés de banque portant un brassard bleu au bras, sur lequel figurent
la croix du Christ et les initiales SNB, le patriotisme a pour principale
propriété d’absoudre les excès et d’ignorer les contradictions, notamment
celle des employés de banque qui ont choisi comme signe de
reconnaissance la croix de celui qui chassa jadis les marchands et les
changeurs du temple, premiers bourgeons de cet arbre, premières fleurs de
ce fruit. Heureusement pour eux, le Christ n’est pas comme le loup de la
fable qui, au risque de se fourvoyer, sacrifiait de doux agneaux en les
faisant passer pour les moutons endurcis qu’ils n’allaient pas manquer de
devenir, ou mieux encore, pour leurs géniteurs. Tout était beaucoup plus
simple autrefois, quand n’importe qui pouvait être un dieu, aujourd’hui
nous passons notre temps à nous demander si les eaux sont sorties boueuses
de la source ou si ce sont des courants étrangers qui les ont troublées.
L’arène a été vite comble. Ricardo Reis avait réussi à trouver une bonne
place sur des gradins normalement exposés au soleil, mais ce soir-là, peu
importait, l’ombre et la nuit régnaient partout, l’endroit où il s’était installé
présentait l’avantage de n’être pas trop éloigné de la tribune des orateurs, ce
qui permettait de distinguer leurs visages, tout en conservant une vue
d’ensemble intéressante. C’est un flux ininterrompu de banderoles et de
syndicats, et si ces derniers sont tous nationaux, ce n’est pas le cas des
premières, pour des raisons évidentes, inutile en effet d’en rajouter avec le
sublime symbole patriotique, tout le monde sait que l’on est entre Portugais,
et non des moindres, soit dit sans vanité. Les gradins sont bondés, le seul
endroit libre est en bas, sur le sable, où les porteurs de banderoles se sont
installés en masse, comme ça, on les verra mieux. On salue les gens de
connaissance. Ceux qui, dehors, avaient crié Vive l’État nouveau, et qui
sont ici en grand nombre, tendent frénétiquement le bras, se lèvent et
s’assoient sans arrêt, chaque fois qu’un gradé arrive, les voilà debout,
saluant à la romaine, qu’on nous pardonne cette insistance, la nôtre et la leur, ô tempora, ô mores, Viriathe et Sertorius ont lutté avec acharnement
pour bouter les troupes impériales hors de la patrie, troupes d’un empire
bâti sur la force, non sur le droit, comme l’a amplement prouvé le
témoignage des occupés, ils ont donc lutté tant qu’ils ont pu, et voici que
Rome ressuscite sous les traits de leurs descendants, acheter un homme est
sans nul doute le plus sûr moyen de dominer, mais ce n’est pas toujours
nécessaire, il leur arrive de s’offrir d’eux-mêmes, et pour trois fois rien,
contre un brassard au bras, le droit d’utiliser la croix du christ, avec
minuscules toutefois pour que le scandale soit moins grand. Afin de rendre
l’attente supportable, un orchestre joue les morceaux de bravoure de son
répertoire. Enfin, les officiels arrivent, la tribune se remplit, c’est le délire.
Les hurlements patriotiques fusent, Portugal, Portugal, Portugal, Salazar,
Salazar, Salazar, ce dernier n’est pas venu, il ne se manifeste que lorsque ça
lui chante, aux lieux et heures que lui-même choisit, pour ce qui est du
Portugal, il est là, en revanche, d’ailleurs, n’est-il pas partout. Les
représentants du Fascio italien, arborant leurs chemises noires et leurs
décorations, se sont installés aux places réservées, au grand dam des gens
du peuple, sur le côté droit de la tribune, à gauche, ce sont les représentants
nazis, avec leurs chemises brunes et leurs brassards à croix gammée, et tous
tendent le bras vers la foule qui répond, non sans quelque gaucherie mais
avec une énorme bonne volonté, tandis qu’arrivent les phalangistes
espagnols dans leurs célèbres chemises bleues, trois couleurs différentes
pour un même idéal. La foule s’est levée comme un seul homme, la clameur
monte jusqu’au ciel, langage universel du beuglement, Babel enfin unifiée
par le geste, les Allemands ne connaissent ni le portugais ni le castillan ni
l’italien, les Espagnols ne connaissent ni l’allemand ni l’italien ni le
portugais, les Portugais en revanche connaissent parfaitement le castillan,
usted pour vous, quanto vale pour acheter, gracias pour merci, mais quand
les cœurs sont au diapason, un seul cri suffit, Mort au bolchevisme dans
toutes les langues. Le silence a été difficile à obtenir, l’orchestre a terminé
sa marche militaire sur trois coups de grosse caisse, tandis qu’on annonçait
déjà le premier orateur de la nuit, l’ouvrier Gilberto Arroteia, de l’arsenal
de la marine, comment ont-ils réussi à le suborner, c’est un secret entre lui
et sa tentation, ensuite est venu le tour de Luis Pinto Coelho, représentant
de la Jeunesse portugaise, et déjà l’on voit se dessiner l’objectif de ce
meeting, car, en termes très précis, il vient de réclamer la création de
milices nationalistes, le troisième orateur, Fernando Homem Cristo, le quatrième, Abel Mesquita, des syndicats nationaux de Setubal, le
cinquième, Antonio Castro Fernandes, qui sera bientôt ministre, le sixième,
Ricardo Durañ, major, et magistral pour ce qui est des convictions, et qui va
refaire dans quelques semaines, à Evora, et cette fois encore dans une arène
le même discours, Nous sommes réunis ici, dans un même idéal patriotique,
pour dire et montrer au gouvernement de la nation que nous sommes les
garants et les fidèles continuateurs de la grande geste lusitanienne, les
héritiers de nos aînés, qui donnèrent au monde de nouveaux mondes,
propagèrent la foi et l’empire au son du clairon, ou plutôt dans l’infinie
stridence des trompettes, exactement comme aujourd’hui, où nous nous
trouvons groupés comme un seul homme autour de Salazar, ce génie, qui a
consacré sa vie à la patrie, enfin, septième dans l’ordre de succession, mais
premier pour ce qui est de l’importance politique, le capitaine Jorge Botelho
Moniz, de Radio Club portugais, lequel a lu une motion dans laquelle il
réclamait au gouvernement la création d’une légion civique, vouée elle
aussi, comme Salazar, au bien de la nation, car c’est bien le moins qu’on
puisse faire que de l’assister dans la faible mesure de nos moyens, et
l’occasion nous semble excellente de rappeler ici la parabole des sept
rameaux d’osier qui, séparés, se rompent facilement, mais qui, réunis,
forment un faisceau ou fascio, deux mots qui n’ont la même signification
que dans les dictionnaires, qui a fait ce commentaire, on l’ignore, mais on
sait parfaitement qui l’a répété. Entendant parler de légion civique, la foule
se dresse une fois encore comme un seul homme, car qui dit légion dit
uniforme, qui dit uniforme dit chemise, reste à choisir sa couleur, mais ce
n’est pas le lieu d’en débattre ici, néanmoins, si l’on veut éviter d’être traité
de singe, il faudra écarter le noir, le brun et le bleu, quant au blanc, c’est
trop salissant, jaune, c’est la couleur du désespoir, rouge, c’est hors de
question, violet, ça évoque trop le Christ portant sa croix, il ne reste donc
plus que le vert, vert, mais c’est parfait, se sont exclamés les fiers jeunes
gens de la Mocidade, qui ne rêvent plus qu’au jour où ils pourront enfin
revêtir l’uniforme. Le meeting, mission accomplie, touche à sa fin. La foule
quitte l’enceinte à la portugaise, c’est-à-dire en bon ordre, quelques vivats
retentissent encore, mais le ton a baissé, méticuleux, les porteurs roulent
leurs banderoles qu’ils enfilent dans des gaines protectrices, on a déjà éteint
les principaux projecteurs de l’arène, laissant juste ce qu’il faut de lumière
pour que les manifestants ne s’égarent pas en chemin. Dehors, les trams
loués pour la circonstance se remplissent lentement, des files d’attente se forment devant les autocars de ceux qui vont plus loin, Ricardo Reis, bien
qu’il soit resté tout ce temps à l’air libre, avec juste le ciel au-dessus de sa
tête, ressent le besoin de respirer, de prendre l’air. Dédaignant les taxis qui
surgissent, aussitôt pris d’assaut, s’il a assisté à la fête il n’en fait pas partie,
il traverse l’avenue pour gagner le trottoir opposé, comme s’il venait
d’ailleurs, et passait là par hasard, on ne peut rien contre les coïncidences,
chacun sait cela. À pied, il traverse la ville, rien ne rappelle le défilé
patriotique, les trams suivent d’autres itinéraires, sur les places, les taxis
sommeillent. Du Campo Pequeno au Alto de Santa Catarina, il y a presque
une lieue, belle distance pour un médecin plutôt sédentaire. Il est arrivé
chez lui éreinté, les pieds douloureux, a ouvert la fenêtre, pour aérer
l’atmosphère étouffante de la chambre, et il a alors réalisé que, tout le long
du chemin, il n’avait songé à rien de ce qu’il avait vu et entendu, il aurait
pourtant juré le contraire, mais lorsqu’il a cherché à rassembler ses
souvenirs, pas une réflexion, pas un commentaire, pas une seule idée ne lui
est venue, c’était comme s’il avait été transporté sur un nuage, ou comme
si, nuage lui-même, il s’était contenté de planer. Il aurait voulu méditer,
réfléchir, formuler une opinion, et il en était incapable, il avait encore en
mémoire et dans les yeux les chemises noires, brunes et bleues, il aurait
presque pu les toucher du doigt, voilà les hommes qui défendaient la
civilisation occidentale, mes Grecs et mes Romains à moi, si l’on avait
convié Don Miguel de Unamuno à ce spectacle, qu’aurait-il répondu, il
aurait sans aucun doute accepté l’invitation, et serait apparu à la foule entre
Durão et Moniz, Me voici, hommes du Portugal, peuple de suicidés, vous
ne criez pas Viva la muerte, mais vous vivez avec elle, et je ne puis vous en
dire davantage, je suis bien trop faible, et j’aurais besoin qu’on me vienne
en aide, à moi aussi. Ricardo Reis scrute la nuit profonde, quelque chose se
prépare, dirait celui qui connaît l’art de lire les signes dans les
pressentiments et les états d’âme. Il est très tard quand Ricardo Reis
referme la fenêtre, sa réflexion s’est finalement bornée à une décision, Je
n’irai plus aux meetings, puis il s’en est allé brosser sa veste et son
pantalon, et ses mouvements ont libéré une odeur d’oignon, incroyable, il
aurait pourtant juré que Victor ne l’avait pas approché.
Les jours suivants ont été fertiles en événements ordinairement qualifiés
d’historiques, comme si, depuis le meeting du Campo Pequeno, le
mouvement du monde s’était accéléré. Un groupe de financiers nord-
américains a déclaré au général Franco qu’il était prêt à lui verser les fonds nécessaires pour la révolution nationaliste espagnole, on note ici l’influence
de John D. Rockefeller, lui seul a pu avoir cette idée, après que le New York
Times l’eut informé du soulèvement militaire en Espagne, car enfin, on ne
pouvait pas continuer à tout lui cacher, et, une fois prises les précautions
d’usage, afin de ne pas briser le cœur fragile du vieillard, il a bien fallu lui
faire part d’un certain nombre de choses, si l’on voulait éviter des maux
encore plus graves. Du côté de la Forêt-Noire, quelques évêques allemands
ont annoncé que l’Église catholique et le Reich allaient combattre au coude
à coude l’ennemi commun, quant à Mussolini, qui ne voulait pas être en
reste face à toutes ces manifestations belliqueuses, il a informé le monde
qu’il pouvait très rapidement mobiliser huit millions d’hommes, la plupart
encore tout échauffés par la victoire sur l’Éthiopie, cette autre ennemie de la
civilisation occidentale. Chez nous, pour en revenir à la patrie, après
l’afflux de candidatures à la Mocidade, ce sont maintenant des inscriptions
par milliers à la Légion portugaise, c’est le nom qu’on va lui donner, le
sous-secrétaire aux Corporations a même publié une dépêche dans laquelle
il félicite, en termes dithyrambiques, les responsables des syndicats
nationaux qui ont pris la patriotique initiative d’organiser ce meeting,
creuset où se sont forgés les cœurs nationalistes. Rien, désormais, ne pourra
entraver la marche de l’État nouveau. L’article mentionnait encore les
visites de monsieur le président du Conseil dans les firmes militaires, il
s’est d’abord rendu à l’usine de matériel de guerre de Braço de Prata, puis
au dépôt d’armement de Beirolas, nous vous tiendrons informés de ses
prochains déplacements, c’est sans doute la raison pour laquelle certains le
nomment déjà Esteves au lieu de Salazar(92).
Ricardo Reis a appris, grâce aux journaux, le voyage du Afonso de
Albuquerque à Alicante, où il était allé récupérer des réfugiés, et cette
découverte l’a attristé, sa liaison sentimentale ne le lie-t-elle pas
directement aux déplacements de ce navire, pourtant Lidia ne lui a rien dit
de la mission humanitaire de son frère marin. D’ailleurs, elle n’est pas
revenue, le linge sale s’accumule, la poussière se dépose doucement sur les
meubles et les objets, les choses, comme lasses de vivre, perdent peu à peu
leur contour, à moins que les yeux se soient fatigués de les voir. Ricardo
Reis ne s’est jamais senti aussi seul. Il dort presque toute la journée sur le lit
défait ou sur le divan du bureau, il lui est même arrivé une fois de
s’endormir dans les toilettes, mais il s’est réveillé en sursaut, parce qu’il
venait de rêver qu’il pouvait mourir là, débraillé, un mort qui ne se respecte pas ne mérite pas d’avoir vécu. Il a écrit une lettre à Marcenda, l’a déchirée.
C’était une très longue lettre de plusieurs pages, mémorial d’une mémoire
vivace, dans laquelle il élaborait, depuis la dernière nuit à l’hôtel, toute une
archéologie du souvenir, et qu’il a rédigée sans effort, au fil de la plume,
toutefois, lorsqu’il est arrivé au dernier jour, il n’a su qu’ajouter, demander,
je ne dois pas, donner, je n’ai rien, alors il a rassemblé toutes les feuilles, les
a alignées, a déplié les coins qu’il avait cornés, s’est mis à les déchirer
méthodiquement, jusqu’à en faire de minuscules morceaux sur lesquels il
était difficile de lire le moindre mot entier. Il ne les a pas jetés dans la
corbeille, Je dois leur épargner cette ultime dégradation, a-t-il songé, mais il
est sorti dans la nuit noire, toute la rue dormait, alors, il est allé jeter sa
pluie de petits papiers du haut des grilles du jardin, triste carnaval, la brise
de l’aube les a entraînés au loin, mais ils n’arriveront pas jusqu’à Coimbra.
Deux jours plus tard, il a recopié son poème sur une feuille. Nostalgique de
cet été que je vois, tout en sachant que cette première vérité était entre-
temps devenue un mensonge, car il n’éprouve aucune nostalgie, à peine un
infini sommeil, aujourd’hui, s’il pouvait écrire, il écrirait ceci. Nostalgique
j’étais, nostalgique je reste du temps où je savais ce qu’était la nostalgie. Il
a adressé l’enveloppe à Marcenda Sampaio, poste restante, Coimbra, dans
quelques mois, si la destinataire n’est pas venue la chercher elle finira au
rebut, et si le fonctionnaire zélé et scrupuleux dont nous avons déjà parlé la
fait parvenir à l’étude du docteur Sampaio, comme on a tout lieu de le
redouter, ce sera peut-être tout simple, ce dernier, comme il en a le droit,
ouvrira la lettre, et en rentrant chez lui dira à sa fille, On dirait que tu as un
admirateur inconnu, Marcenda lira les vers en souriant, elle ne songera à
aucun moment à Ricardo Reis, il ne lui a d’ailleurs jamais dit qu’il était
poète, les écritures se ressemblent un peu, mais ce n’est rien qu’une
coïncidence.
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Je ne reviendrai plus, avait dit Lidia, et la voici qui frappe à la porte.
Elle a la clef de l’appartement dans sa poche, mais par scrupule, ne s’en sert
pas, elle a dit qu’elle ne reviendrait plus, il ne manquerait plus qu’elle
introduise maintenant la clef dans la serrure de ce qui n’a jamais été un chez
elle, et aujourd’hui moins encore, si ce mot admet une réduction, enfin,
nous ferons comme si, puisque aussi bien nous ignorons le destin des mots.
Ricardo Reis est allé ouvrir, a dissimulé sa surprise, et comme Lidia avait
l’air d’hésiter, se demandant si elle devait aller dans la chambre ou dans la
cuisine, il a décidé de se rendre dans son bureau, elle n’avait qu’à le suivre.
Lidia a les yeux rouges et gonflés, peut-être s’est-elle finalement décidée à
avorter après un long combat contre son naissant amour de mère, car il ne
semble pas, à la voir, que ce soient la chute d’Irun ou l’encerclement de San
Sébastian qui aient pu provoquer un tel chagrin. Elle dit. Pardonnez-moi,
monsieur le docteur, je n’ai pas pu venir plus tôt, puis, presque sans
transition se reprend, Ce n’est pas la vraie raison, je pensais simplement que
vous n’aviez plus besoin de moi, elle se reprend à nouveau, J’en avais assez
de cette vie, puis elle attend, regarde pour la première fois Ricardo Reis en
face, trouve qu’il a vieilli, peut-être a-t-il été malade, Tu m’as manqué, dit-
il, puis il se tait, il a dit tout ce qu’il avait à dire. Lidia fait deux pas vers la
porte, ira-t-elle dans la chambre faire le lit, dans la cuisine laver la vaisselle,
dans la buanderie mettre le linge à tremper, mais ce n’est pas pour cela
qu’elle est venue, certes elle le fera, mais plus tard. Ricardo Reis comprend
que ses raisons sont autres, alors il demande, Pourquoi ne t’assieds-tu pas,
puis, Raconte-moi ce qui se passe, alors elle se met à pleurer tout bas, C’est
à cause de l’enfant, demande-t-il, mais elle fait signe que non, et lui lance
même au milieu de ses larmes un regard de reproche, enfin n’y tenant plus,
C’est à cause de mon frère. C’est du port d’Alicante, encore aux mains des
Espagnols, que le Afonso de Albuquerque devait appareiller, il additionne
deux et deux, ça fait quatre, Ton frère a déserté, il est resté en Espagne. Mon frère est rentré avec les bateaux. Eh bien, alors. Il va y avoir un
malheur, un malheur. Mais enfin, je ne comprends pas de quoi tu parles,
explique-toi clairement. C’est que, elle s’interrompt pour sécher ses larmes
et se moucher, c’est que les navires vont se mutiner, prendre le large. Qui te
l’a dit. Daniel, c’est un secret, mais je n’arrive pas à garder ce poids pour
moi seule, il fallait que je me confie à quelqu’un, et j’ai pensé à vous,
monsieur le docteur, à qui d’autre, je n’ai personne, ma mère, ce n’est
même pas la peine d’y penser. Ricardo Reis s’étonne de n’éprouver aucun
sentiment, c’est peut-être ça le destin, savoir ce qui doit arriver, savoir que
rien ne peut l’empêcher, et rester paisible, simple observateur du spectacle
du monde, tout en sachant que ce sera sans doute notre dernier regard, car
nous disparaîtrons nous aussi avec ce monde qui meurt, En es-tu certaine, a-
t-il demandé, mais ce n’était plus qu’un simple réflexe, celui qui fait revenir
en arrière, se repentir les lâches que nous sommes devant le destin. Elle
acquiesce, larmoyante, attendant des questions précises, de celles
auxquelles on peut répondre directement par oui ou par non, prouesse
dépassant largement les capacités humaines, aussi, quand ces réponses font
défaut, on peut toujours demander, Dans quel but, ils ne croient tout de
même pas qu’il leur suffira de gagner le large pour faire tomber le
gouvernement. Leur plan, c’est d’aller à Angra do heroïsmo libérer les
prisonniers politiques, prendre possession de l’île, puis attendre les
soulèvements qui se produiront ici. Et s’il ne se passe rien. Alors ils
poursuivront leur route jusqu’en Espagne, pour se rallier au gouvernement.
C’est de la folie, ils ne réussiront même pas à quitter l’avant-port. C’est ce
que j’ai dit à mon frère, mais ils n’écoutent personne. C’est pour quand. Je
ne sais pas, il ne me l’a pas dit, un de ces prochains jours je crois. Et les
navires, quels sont les navires. Le Afonso de Albuquerque, le Dão et le
Bartolomeu Dias. C’est une folie, répète Ricardo Reis, qui ne songe déjà
plus à la conspiration qui vient de lui être si naïvement révélée. Il revoit le
premier jour de son arrivée à Lisbonne, les contre-torpilleurs dans le bassin,
leurs pavillons trempés comme des guenilles, leurs œuvres mortes couleur
de cendre, le Dão c’est celui que vous apercevez là, tout près, avait dit le
porteur, et le Dão mutiné va bientôt prendre la mer, Ricardo Reis se
surprend à inspirer un grand coup, comme s’il était lui-même à la proue du
navire et recevait en plein visage le vent salé, l’écume amère. Il répète, c’est
de la folie, mais sa voix dément ses paroles, il y a dans son ton comme un
espoir, simple illusion, ce serait en effet trop absurde, cet espoir-là ne peut être le sien. Enfin, tout va peut-être finir par s’arranger, ils vont sans doute
abandonner le projet, et s’ils le maintiennent, il se peut qu’ils arrivent
jusqu’à Angra, on verra bien ce qui va arriver, en tout cas, cesse de pleurer,
les larmes ne servent à rien, ils vont sans doute changer d’avis.
Certainement pas, vous ne les connaissez pas, monsieur le docteur, aussi
vrai que je m’appelle Lidia, je suis sûre qu’ils ne changeront pas d’avis.
D’avoir prononcé son nom a ramené Lidia à la réalité des tâches à
accomplir, Aujourd’hui je ne peux pas mettre de l’ordre, il faut que je coure
à l’hôtel, je suis juste venue m’épancher un peu, peut-être qu’ils n’auront
pas remarqué mon absence. Ne puis-je rien faire pour t’aider. C’est eux qui
vont avoir besoin d’aide, avec tout le fleuve à traverser avant de gagner le
large, mais je vous en prie, au nom de ce que vous avez de plus cher, pas un
mot à quiconque, gardez ce secret que j’ai été incapable de taire. Sois
tranquille, je n’ouvrirai pas la bouche. Sa bouche ne s’ouvrit pas, mais ses
lèvres se desserrèrent pour un baiser de consolation, Lidia a gémi, à cause
de son chagrin, bien sûr, encore qu’on puisse interpréter autrement ce
gémissement, les humains sont ainsi faits qu’il leur arrive de tout éprouver
en même temps. Lidia a descendu l’escalier, contrairement à son habitude
Ricardo Reis l’a suivie sur le palier, elle a levé la tête, il lui a fait un signe,
ils se sont souri, instant parfait, comme la vie parfois nous en accorde, page
écrite et qui soudain redevient blanche.
Le lendemain, quand Ricardo Reis est sorti pour déjeuner, il s’est arrêté
dans le jardin, pour regarder au loin, face au Terreiro do Paço, l’escadre des
navires de guerre. D’une manière générale il n’entendait pas grand-chose
aux bateaux, c’est à peine s’il savait que les avisos sont plus gros que les
contre-torpilleurs, mais à cette distance ils se ressemblaient tous et ça
l’exaspérait, car s’il se savait incapable de distinguer le Afonso de
Albuquerque du Bartolomeu Dias qu’il n’avait jamais vu, par contre il
connaissait le Dão depuis le premier jour de son arrivée au Portugal, C’est
celui-là, avait dit le porteur, et les paroles emportées par le vent s’étaient
perdues. Lidia a sans doute rêvé, ou son frère s’est moqué d’elle, avec son
incroyable histoire de conspiration et de mutinerie, trois de ces bateaux
attachés à leurs bouées sont censés prendre le large, et les voici paisibles
sous la brise, au milieu des frégates, des cacilheiros(93) qui vont et viennent,
des mouettes, sur le ciel découvert, et le soleil qui brille là comme sur le
fleuve, le marin Daniel avait finalement raison, un poète est capable de
sentir l’inquiétude qui règne sur ces eaux. Quand vont-ils partir. Un de ces jours, a répondu Lidia, une angoisse tenace serre la gorge de Ricardo Reis,
les larmes brouillent sa vue, le grand chagrin d’Adamastor a commencé
ainsi. Il s’apprêtait à partir, quand il a entendu des voix excitées, les vieux
criaient, Là-bas, là-bas, d’autres voix demandaient Où, Quoi, tandis que les
gamins qui jouaient à saute-mouton s’immobilisaient pour hurler, Le ballon,
le ballon. Ricardo Reis, du revers de la main, s’est essuyé les yeux, un
énorme dirigeable surgissait de l’autre rive, ce doit être le Graf Zepellin ou
l’Hindenburgo, qui vient larguer son courrier pour l’Amérique du Sud. Sur
son gouvernail, la croix gammée blanc, rouge et noir, pareille à l’un de ces
cerfs-volants que les enfants lâchent dans le ciel, emblème dont le sens
originel s’est perdu, menace qui plane et non plus étoile qui monte, entre les
hommes et les signes, d’étranges relations se nouent, c’est saint François
d’Assise lié par le sang à la croix du Christ, c’est, au cours du meeting, la
croix sur le bras des employés de banque, devant une telle confusion des
sens, on s’étonne de ne pas se sentir davantage perdu, mais c’est peut-être
que nous le sommes déjà, et que cet égarement nous plaît. L’Hindenburgo,
moteurs rugissants, a survolé le fleuve du côté du château, et disparu
derrière les maisons, son ronronnement s’atténue peu à peu, il va larguer
son courrier à Portela de sacavem, le Highland Brigade prendra peut-être le
relais, qui sait, les mouvements du monde nous paraissent innombrables
parce que nous ne voyons pas que les chemins sont toujours les mêmes. Les
vieux sont retournés s’asseoir, les gamins jouent à nouveau à saute-mouton,
l’air est serein et silencieux, Ricardo Reis n’en sait pas plus qu’avant, les
navires sont là, face à la marée montante dans la chaleur de l’après-midi qui
commence, c’est l’heure où les marins déjeunent, aujourd’hui comme tous
les jours, à moins que ce jour-ci ne soit le dernier. Au restaurant, Ricardo
Reis emplit de vin son verre, fait de même pour celui de son invisible invité
puis, comme s’il portait un toast, l’approche de ses lèvres, n’étant pas dans
sa tête, nous ne saurons jamais ni à qui ni pourquoi, bornons-nous à imiter
les employés du restaurant, qui ne prêtent plus guère attention à ce client
qu’on ne remarque d’ailleurs presque pas.
L’après-midi est splendide. Ricardo Reis est descendu au Chiado, rua
Nova do Almada, il voulait voir les navires de plus près, du bord du quai,
comme il traversait le Terreiro do Paço, il s’est souvenu que depuis le jour
où Fernando Pessoa avait décliné son offre et jugé imprudent de défier la
mémoire des murs familiers, il n’était pas retourné au Martinho da Arcada,
aucun d’eux ensuite ne s’en est plus souvenu, et l’occasion ne s’est pas représentée, lui au moins, il a des excuses, s’il fréquentait autrefois ce café,
les années d’absence ont eu raison de cette habitude. Quand on les aperçoit
du centre de la place, posés sur l’eau lumineuse, les navires ressemblent à
ces miniatures qu’on voit dans les vitrines, et que les marchands de jouets
déposent au-dessus d’un miroir pour donner l’illusion d’un port et d’une
escadre. Arrivé tout au bord du quai, il ne distingue pas grand-chose, pas un
nom, rien que les marins qui vont et viennent sur la dunette, irréels à cette
distance, s’ils parlent on ne les entend pas, s’ils pensent c’est en secret.
Ricardo Reis est là, perdu dans sa contemplation, oublieux du motif qui l’a
conduit ici, il regarde, c’est tout, quand soudain une voix à son côté dit,
Alors, monsieur le docteur est venu regarder les bateaux, c’est Victor, il a
reconnu sa voix, surpris non pas par cette présence, mais parce qu’il n’a pas
perçu son odeur, il comprend soudain pourquoi, Victor s’est placé à contre-
vent. Le cœur de Ricardo Reis s’est mis à battre, Victor se doutait-il de
quelque chose, était-il déjà au courant de la mutinerie, Les navires et le
fleuve, a-t-il répondu, il aurait aussi bien pu dire les frégates et les
mouettes, ou qu’il s’apprêtait à prendre le cacilheiro pour le simple plaisir
de la traversée ou qu’il avait envie de regarder sauter les marsouins, il s’est
contenté de répéter, Les navires et le fleuve puis s’est éloigné brusquement,
se disant qu’il était stupide d’agir ainsi, il aurait dû, au contraire, continuer
de discuter tranquillement. S’il sait que quelque chose se prépare, il a
certainement dû trouver étrange de me voir là. Il croit de son devoir
d’avertir Lidia mais se ravise aussitôt. Qu’aurais-je à lui dire en fin de
compte, que j’ai rencontré Victor sur le Terreiro do Paço, c’était sans doute
un hasard, les policiers aussi aiment contempler le fleuve, c’était peut-être
son jour de congé après tout, il se baladait quand il a tout à coup ressenti
l’appel de l’âme maritime qui hante tous les Portugais, et comme monsieur
le docteur se trouvait là, il aurait été incorrect de ne pas lui adresser la
parole, ne garde-t-il pas de lui un excellent souvenir. Ricardo Reis est passé
devant la porte de l’hôtel Bragança, a monté la rua do Alecrim, l’écriteau
gravé dans la pierre était toujours là, Clinica de Enfer-medades de los Ojos
y Quirurgicas, A. Mascaro, 1870, il n’était pas précisé si le Mascaro en
question était diplômé de la faculté ou s’il n’était qu’un vulgaire praticien,
on était peu regardant en matière de diplômes à cette époque, et ça n’a
guère changé depuis, n’oublions pas que Ricardo Reis a, sans formation
particulière, soigné des cardiaques. Il a pris le chemin des statues, Eça de
Queiroz, Chiado, D’Artagnan, ce pauvre Adamastor vu de dos, et il a fait trois fois le tour de ces monuments comme s’il les admirait, avec
l’impression de jouer aux gendarmes et aux voleurs, tout allait bien, Victor
ne l’avait pas suivi.
L’après-midi s’est écoulé lentement, la nuit est tombée. Lisbonne est
une ville calme, son fleuve est large et ancien. Ricardo Reis n’est pas sorti
dîner, il a battu deux œufs, les a mis dans un petit pain, a arrosé sa maigre
pitance d’un verre de vin, mais cela ne passait tout de même pas. Il était
nerveux, inquiet. À onze heures passées, il est descendu au jardin pour
regarder une fois de plus les navires, on distinguait à peine leurs feux de
position, impossible maintenant de faire la différence entre les avisos et les
contre-torpilleurs. Il était le seul être vivant sur le Alto de Santa Catarina,
Adamastor ne compte plus, sa pétrification est achevée, sa gorge, qui aurait
dû crier, ne criera plus, son visage est horrible à voir. Ricardo Reis est rentré
chez lui, ils ne vont probablement pas sortir cette nuit et courir le risque de
s’échouer. Il s’est couché à demi dévêtu, s’est endormi tard, s’est éveillé,
puis rendormi, tranquillisé par le grand silence de la maison, et s’est réveillé
alors que la première lueur de l’aube filtrait entre les fentes des volets, il ne
s’était rien passé pendant la nuit, et maintenant qu’un jour nouveau
commençait, il semblait impossible que quelque chose puisse se produire. Il
s’en est voulu de s’être endormi tout habillé, il s’était simplement
déchaussé, avait ôté sa veste et sa cravate, Je vais prendre un bain, et il se
baissait pour attraper ses chaussons sous le lit quand il a entendu le premier
coup de canon. Il a souhaité s’être trompé, un objet très lourd, un meuble,
avait dû tomber à l’étage du dessous, ou peut-être la maîtresse de maison
s’était-elle évanouie, mais une seconde détonation a ébranlé les vitres, les
navires étaient en train de bombarder la ville. Il a ouvert la fenêtre, les gens
dans la rue avaient l’air effrayés, une femme s’est écrié, Mon Dieu, c’est la
révolution, et elle s’est mise à courir vers le jardin. Ricardo Reis s’est
chaussé en toute hâte, il a enfilé sa veste, heureusement qu’il ne s’était pas
déshabillé, on aurait dit qu’il le pressentait, les voisines étaient déjà dans
l’escalier, empêtrées dans leurs robes d’intérieur, quand elles ont vu surgir
le médecin, un médecin sait toujours tout, très angoissées, elles lui ont
demandé, Y a-t-il des blessés monsieur le docteur, car enfin, s’il courait
aussi vite, c’est qu’on l’avait appelé de toute urgence. Elles l’ont suivi,
protégeant leurs gorges découvertes, et se sont immobilisées à l’entrée de
l’immeuble, se dissimulant à moitié, par pudeur. Quand Ricardo Reis est
arrivé au jardin, il y avait déjà beaucoup de monde, c’était un privilège que d’habiter tout près, il n’y a pas de meilleur poste d’observation dans tout
Lisbonne, pour voir entrer et sortir les navires. Ce n’étaient pas les navires
de guerre qui bombardaient la ville, mais le fort d’Almada qui leur tirait
dessus. Sur l’un d’eux. Ricardo Reis a demandé, Quel est ce navire, il est
par chance tombé sur un connaisseur, C’est le Afonso de Albuquerque.
C’était donc là que se trouvait le frère de Lidia, le marin Daniel qu’il
n’avait jamais vu, il a tenté un instant de se représenter un visage, il a vu
celui de Lidia, à l’heure qu’il est, elle s’est approchée de l’une des fenêtres
de l’hôtel Bragança, ou bien s’est précipitée dans la rue avec son tablier et
sa coiffe, a traversé en courant le Cais do Sodré et la voici maintenant sur
les docks, les mains jointes sur sa poitrine, elle pleure peut-être, ou bien, les
yeux secs et les joues en feu, crie parce que le Afonso de Albuquerque vient
d’être touché une première fois, une seconde, sur le Alto de Santa Catarina,
des gens applaudissent tandis que surgissent les vieux hors d’haleine,
comment ont-ils fait pour arriver si vite, alors qu’ils habitent au fin fond du
quartier, mais ils seraient morts plutôt que de louper le spectacle, encore
qu’ils auraient pu mourir de ne pas l’avoir raté. Tout cela a l’air d’un rêve.
L’Afonso de Albuquerque navigue lentement, l’un de ses organes vitaux,
chaudière ou gouvernail, a probablement été touché. Le fort d’Almada tire
toujours, le Afonso de Albuquerque a répondu, semble-t-il, mais rien n’est
moins sûr. De ce côté-ci de la ville, d’autres tirs se font entendre, plus
violents, plus espacés, C’est le fort du Alto do Duque, a dit quelqu’un, ils
sont perdus, ils ne vont plus pouvoir sortir. À cet instant, un autre navire, un
contre-torpilleur, se met à bouger à son tour, c’est le Dão, ça ne peut-être
que lui, qui cherche à se dissimuler derrière la fumée de ses propres
cheminées et s’approche de la rive sud pour échapper au tir du fort
d’Almada, mais, s’il échappe à celui-ci, il ne peut éviter le tir du Alto do
Duque, les premières grenades explosent dans l’eau, contre les talus, mais
les suivantes atteignent le navire, il est touché de plein fouet, sur le Dão, le
drapeau blanc est hissé, reddition, mais le bombardement continue, le
navire se couche lentement sur le côté tandis qu’apparaissent des signaux
plus nombreux, draps, suaires, linceuls, c’est la fin, le Bartolomeu Dias n’a
même pas réussi à larguer une bouée. Il est neuf heures, cent minutes se
sont écoulées depuis que tout a commencé, la brume du petit matin s’est
dissipée, le soleil brille de tout son éclat, la chasse aux marins qui se sont
jetés à l’eau a dû commencer. Du haut de ce belvédère, il n’y a plus rien à
voir. Des retardataires qui n’ont pu arriver plut tôt continuent d’accourir, et les vétérans leur expliquent ce qui s’est passé, Ricardo Reis s’est assis sur
un banc, les vieux ont pris place à côté de lui, ils voudraient bien engager la
conversation mais le docteur ne répond pas, il garde la tête baissée comme
s’il avait lui-même voulu prendre le large et s’était finalement retrouvé pris
au piège. Tandis que les adultes qui ont retrouvé leur calme palabrent
posément, les gamins ont recommencé à jouer à saute-mouton, les petites
filles chantent, Je suis allée dans le jardin de Céleste. Et qu’est-ce que tu y
as fait, J’y ai cueilli une rose, si la chanson venait de Nazaré, elle serait bien
différente, du genre, Ne prends pas la mer, Tonho, tu pourrais mourir, Ah
Tonho, Tonho, Tonho, quel infortuné tu fais, ce n’est pas le prénom du frère
de Lidia mais pour ce qui est de la malchance, il n’y a pas grande
différence. Ricardo Reis quitte le banc, les vieux, impitoyables, ne font déjà
plus attention à lui, compatissante une femme a dit, Pauvres petits, elle
parlait des marins bien sûr, mais cette douce parole a été pour Ricardo Reis
comme un caresse, une main qu’on pose sur la tête, et qui court, légère,
dans les cheveux, puis il rentre chez lui, se jette sur le lit défait, cache ses
yeux dans le creux de son bras, et pleure tout son soûl, larmes absurdes,
cette révolte n’était pas la sienne, sage est celui qui se contente du spectacle
du monde, il faudra que je le répète mille fois, qu’importe à celui qui ne
s’intéresse plus à rien que l’un perde et que l’autre gagne. Ricardo Reis se
lève, met sa cravate, se prépare à sortir, mais en passant la main sur son
visage, il constate que sa barbe a poussé, pas besoin de miroir pour savoir
que son allure le dégoûte, ces poils blancs qui brillent, ce visage poivre et
sel annoncent déjà la vieillesse. Les dés ont été jetés, la carte jouée est
recouverte par l’as de trèfle, aussi vite que tu coures, tu ne sauveras pas ton
père de la potence, ces lieux communs aident le peuple à supporter les
arrêts du destin, voilà pourquoi Ricardo Reis va se laver et se raser, il est lui
aussi un homme ordinaire, quand il se rase, il ne pense à rien, il s’intéresse
uniquement au glissement de la lame, elle semble émoussée, un de ces jours
il faudra la changer. Il était onze heures et demie quand il est sorti de chez
lui pour se rendre à l’hôtel Bragança, rien de plus naturel, nul ne songerait à
s’étonner qu’un ancien client, pas un client de passage mais quelqu’un qui
est resté trois longs mois, nul donc ne songerait à s’étonner que ce client
particulièrement bien soigné par l’une des employées de l’hôtel, dont le
frère, comme elle le lui a dit, a participé à la mutinerie, Oui, monsieur le
docteur, j’ai un frère marin sur le Afonso de Albuquerque, personne donc ne s’étonnera qu’il cherche à savoir, à s’informer, Pauvre petite, il ne lui
manquait plus que ça, il y a des gens qui n’ont vraiment pas de chance.
La sonnette a un son plus rauque ou bien c’est sa mémoire qui le trahit.
Le page soulève son globe éteint, en France aussi il y en avait de
semblables, on ne saura jamais avec une absolue certitude d’où vient celui-
ci, on n’a pas le temps pour tout. Pimenta surgit en haut de l’escalier, il
s’apprêtait à descendre, pensant qu’il s’agissait d’un client avec ses
bagages, mais s’arrête aussitôt, il n’a pas reconnu l’homme qui est en train
de monter, sans doute l’a-t-il déjà oublié, un garçon d’hôtel voit entrer et
sortir tellement de têtes au cours de sa vie, et puis il y a le contrejour, il faut
toujours penser au contre-jour, maintenant il est arrivé tout près, et même
s’il avance tête baissée, il est impossible de s’y tromper. C’est monsieur le
docteur Reis, comment allez-vous, monsieur le docteur. Bonjour Pimenta,
cette femme de chambre, comment s’appelle-t-elle, ah oui, Lidia, est-ce
qu’elle est là. Ah non, monsieur le docteur, elle est sortie et n’est toujours
pas revenue, je crois que son frère était mêlé à la mutinerie. Pimenta n’avait
pas fini de prononcer le dernier mot que Salvador surgissait sur le palier,
faisant celui qui n’avait rien entendu. Tiens, monsieur le docteur, quel
plaisir de vous voir, et Pimenta lui dit ce qu’il savait déjà. Monsieur le
docteur voulait parler à Lidia. Ah, mais Lidia n’est pas là, si je puis
cependant vous être utile. Je voulais simplement savoir ce qui est arrivé à
son frère, la pauvre petite, elle m’avait parlé d’un frère qui était dans la
marine de guerre, je suis venu l’aider, à titre de médecin. Je comprends,
monsieur le docteur, mais Lidia n’est pas là, elle est sortie dès que les tirs
ont commencé et n’est pas revenue, Salvador souriait, il sourit toujours
lorsqu’il donne des informations, c’est un bon gérant, répétons-le pour la
dernière fois, et pourtant il a bien des raisons d’en vouloir à cet ancien
client qui couchait avec la femme de chambre, et doit sans doute continuer
de le faire, et qui débarque ici, jouant les innocents, s’il croit m’abuser, il se
trompe. Savez-vous où elle est allée, a demandé Ricardo Reis. Elle est dans
le coin, peut-être au ministère de la Marine, ou chez sa mère, ou à la police,
cette affaire est de toute évidence du ressort de la police, mais soyez
tranquille, monsieur le docteur, je lui dirai que vous êtes venu, et qu’elle
doit vous contacter, et Salvador a souri de nouveau, comme qui vient de
tendre un piège et voit déjà la proie prise au collet, mais Ricardo Reis a
répliqué, C’est cela, qu’elle me contacte, voici mon adresse, et il a inscrit
sur un papier l’indication inutile. Le sourire de Salvador s’est évanoui, cette prompte réplique l’a dépité, et l’on ignorera toujours les mots qu’il
s’apprêtait à prononcer car, à cet instant, deux Espagnols en pleine
conversation sont descendus du second, l’un d’eux a demandé, Senor
Salvador, los ha levado el diablo a los marineros, Si, Don Camilo, los ha
levado el diablo, Bueno, entonces es hora de decir arriba Espana viva
Portugal, Arriba, Don Camillo, et Viva, a ajouté Pimenta, au nom de sa
patrie. Ricardo Reis a descendu l’escalier, la sonnette a résonné, autrefois
c’était une clochette, mais les clients de l’époque avaient protesté, disant
que ça ressemblait à un portail de cimetière.
Lidia ne s’est pas montrée de l’après-midi. À l’heure de la dernière
édition, Ricardo Reis est sorti pour acheter le journal. Il a parcouru
rapidement les titres de la première page, a cherché la suite des
informations en page intérieure, tout en bas, en normande, d’autres titres,
douze marins sont morts, suivaient les noms et les âges, Daniel Martins,
vingt-trois ans, Ricardo Reis s’est immobilisé au milieu de la rue le journal
ouvert, un silence absolu régnait, la ville s’était arrêtée ou passait sur la
pointe des pieds, un doigt sur ses lèvres closes, quand tout à coup le
vacarme assourdissant est revenu, klaxon d’une automobile, braillements de
deux vendeurs de billets, pleurs d’un enfant dont la mère tirait les oreilles,
Si tu recommences je te réduis en miettes. Lidia ne l’attendait pas, et il n’y
avait nulle trace de son passage. La nuit va bientôt tomber. Le journal dit
que les prisonniers ont d’abord été emmenés au gouvernement civil, puis à
Mitra, que les morts, dont certains n’ont pas encore été identifiés, se
trouvent à la morgue. Lidia court sans doute à la recherche de son frère, ou
bien elle est chez sa mère, et toutes deux pleurent leur immense et
irrémédiable malheur.
À cet instant, on frappe à la porte. Ricardo Reis a couru ouvrir,
s’apprêtant à recevoir la femme en larmes dans ses bras, c’était Fernando
Pessoa, Ah c’est vous. Vous attendiez quelqu’un d’autre. Si vous êtes au
courant de ce qui vient de se passer, vous devez bien penser que oui, je crois
vous avoir dit un jour que Lidia avait un frère dans la marine. Il est mort.
Oui. Ils étaient dans la chambre, Fernando Pessoa assis au pied du lit,
Ricardo Reis sur une chaise. Il faisait nuit noire. Une demi-heure est passée
ainsi, on entendait les battements d’une horloge à l’étage au-dessus,
Étrange, a songé Ricardo Reis, je ne me souvenais pas de cette horloge, ou
alors je l’ai oubliée aussitôt après l’avoir entendue la première fois.
Fernando Pessoa, les mains sur les genoux, les doigts entrelacés, gardait la tête baissée. Sans bouger il a dit, Je suis venu vous dire que nous ne nous
reverrons plus. Pourquoi. Mon temps touche à sa fin, souvenez-vous, je
vous avais dit que je ne disposais que de quelques mois. Je m’en souviens.
Eh bien c’est fini. Ricardo Reis a resserré son nœud de cravate, s’est levé, a
enfilé sa veste. Il est allé à sa table de nuit chercher The God of Labyrinth,
l’a mis sous son bras, Alors allons-y, dit-il. Où allez-vous. Je vous
accompagne. Ne deviez-vous pas attendre Lidia. Oui, sans doute. La
consoler du chagrin d’avoir perdu son frère. Je ne peux rien pour elle. Et
pourquoi ce livre. Je ne l’ai toujours pas terminé malgré le temps dont je
disposais. Vous n’aurez pas le temps. J’aurai tout le temps, au contraire.
Vous faites erreur, la lecture est la première faculté que l’on perde,
rappelez-vous. Ricardo Reis a ouvert le livre, il a vu des signes
incompréhensibles, des traits noirs, une page souillée. J’ai déjà du mal à
lire, dit-il, mais je l’emporte quand même. Pourquoi. Pour délivrer le monde
d’une énigme. Ils sont sortis, Fernando Pessoa a encore fait une remarque,
Vous n’avez pas de chapeau. Vous savez aussi bien que moi qu’on n’en
porte pas, là où nous allons. Ils se trouvaient sur le trottoir du jardin, et
regardaient les pâles lumières du fleuve, l’ombre menaçante des collines.
Alors, nous y allons, a dit Fernando Pessoa. Allons-y, a répondu Ricardo
Reis. Adamastor ne s’est pas retourné pour regarder, il semblait sur le point
de pousser enfin son grand cri. Ici, où la mer finit, et où la terre attend.
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NORMANDIE-IMPRESSION À ALENÇON
DÉPÔT LÉGAL OCTOBRE 1988. N* 10347 (881182)
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