L'énigme de la Stuga

Camilla Grebe · Chapitre 9 sur 76

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L'énigme de la Stuga

LYKKE - Huit ans plus tôt

LYKKE

 

 

Huit ans plus tôt

 

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8

 

Tic, tac. Tic, tac.

Quelques heures seulement avant l’incompréhensible. Encore quelques heures de notre existence joyeuse, choyée, dans le paradis que nous appelions l’Éternité.

Nous avions dressé la table sur la pelouse, devant la maison principale. Depuis la table – trois tréteaux et une planche couverte d’une nappe –, nous avions vue sur la prairie et le lac d’un côté, les maisons et la forêt de l’autre. À quelques mètres de la table poussait une grande haie de lilas qui dissimulait la serre et le vieux puits.

Olof et Tuss discutaient avec Gabriel lorsque je sortis avec du rosé pour l’apéro. Derrière eux, sur le ponton, j’apercevais Harry, Bonnie et David assis côte à côte, balançant nonchalamment les pieds dans l’eau calme, plongés dans une discussion inaudible.

Je servais des verres à Tuss et Olof lorsque le bruit d’une voiture brisa le silence fragile de cette soirée d’été.

— Jujje, constata Gabriel en se dirigeant vers le portail.

— Je reviens tout de suite, dis-je à mes deux convives, et je lui emboîtai le pas.

Jujje Holm était l’agent de Gabriel depuis dix ans et détenait des parts de Stenström Agency. En tant qu’agent littéraire, sa mission principale était de négocier et vendre les droits de ses romans à des éditeurs étrangers, ce qu’il faisait avec ardeur. Les livres de Gabriel étaient désormais publiés dans trente langues et plusieurs producteurs de séries télévisées avaient même montré un intérêt pour Souvenirs.

Gabriel avait pourtant été sceptique quant à l’adaptation de son œuvre à l’écran, il ne voulait pas perdre le contrôle sur l’histoire de ces deux femmes – qui sait quels dommages un producteur télé assoiffé de profits peut causer au récit, comment les personnalités de Helene et Siv pouvaient être démantelées puis reconstruites pour créer tout à fait autre chose, uniquement pour plaire aux téléspectateurs et aux producteurs ? Sans compter que nous n’avions pas besoin d’argent, les revenus de ses livres et mon salaire nous suffisaient.

Arrivés au portail, nous avons ouvert et sommes sortis.

Si la voiture d’Olof était une démonstration de fausse modestie, le cabriolet BMW de Jujje était tout l’inverse : il signalait une réussite financière quelque peu exagérée. Certes, Jujje avait une belle carrière et il aurait été capable de vendre du sable à des Arabes et de la glace à des Inuits, mais l’opulence qu’il exhibait ne reflétait pas la réalité du monde littéraire. Soit on acceptait cet état de fait et on apprenait à aimer le capital culturel, soit on changeait de secteur.

Ou, dernière option, choisie par Jujje, on pouvait vivre dans le déni et se convaincre d’avoir le beurre et l’argent du beurre.

Ce dernier bondit hors de la voiture.

— Gabriel !

— Jujje !

La voix de Gabriel monta dans les aigus. Il semblait tout à coup rajeuni de vingt ans.

Il tomba dans les bras de son ami, leur accolade intense dura plusieurs secondes et s’acheva par des tapes frénétiques dans le dos.

J’ignore ce qui chez Jujje provoquait une telle excitation puérile chez Gabriel – il était habituellement très sensé, digne, disait-on souvent –, mais dès que Jujje faisait irruption avec ses costumes trop brillants et ses grands tatouages, Gabriel semblait régresser pour devenir l’adolescent que je doutais qu’il ait été un jour.

Après les tapes dans le dos de rigueur, Jujje aperçut la grande écrevisse qui ornait le dos de la chemise de Gabriel.

— Bon sang ! lâcha-t-il.

Il se pencha en avant en soufflant, s’appuya sur ses genoux comme s’il craignait de tomber à la renverse.

— Moi, je la trouve élégante, se défendit Gabriel, jouant l’offusqué.

— Je n’ai jamais vu une chemise aussi affreuse. Tu as déniché ça où ?

— Dans une petite boutique de prêt-à…

— J’adore ! le coupa Jujje en indiquant un bouton orné d’écrevisses rouges. Franchement, j’adore !

Puis il s’avança vers moi et me donna une brève accolade. Il sentait l’after-shave à plein nez. Il fit un grand sourire révélant des dents d’une blancheur éclatante, et recoiffa ses cheveux qui frisaient légèrement sur la nuque.

— On s’est permis de commencer, dis-je.

— Désolé pour le retard ! répondit Jujje. C’est ma faute. C’était complètement bouché entre Södertälje et la sortie à Gnesta. Un accident ou un truc dans le genre.

Il se dirigea vers le coffre de sa voiture, le tapota, décocha un clin d’œil éloquent à Gabriel et l’ouvrit.

Gabriel me regarda en souriant. Nous savions tous les deux ce qui nous attendait.

Jujje poussa un grognement en soulevant la caisse de champagne.

— Tu veux que j’aille chercher un diable ?

— Tu rigoles, Lykke ! Il faut bien que ce soit utile de dépenser une fortune pour se faire du mal à la salle de sport !

 

Vers dix-neuf heures, nous sommes passés à table.

Le soleil était bas dans le ciel, semblable à une grosse orange à la surface du lac. Les arbres jetaient leurs ombres fines comme des crayons sur l’herbe touffue du pré. Les chevaux se serraient dans un coin, leur queue chassant lentement les mouches.

Sur la table, les bouteilles d’eau-de-vie embuées et les bières coudoyaient les tartes au fromage et surtout des montagnes d’écrevisses. Entre les bouteilles et les plats de service étaient disposées des bougies et des fleurs fraîchement cueillies et sur chaque assiette se trouvait le chapeau en forme d’écrevisse de rigueur, la serviette ornée d’écrevisse et le petit carnet de chansons à boire.

L’ambiance se réchauffait à mesure que le soir tombait et que les plats se vidaient. Gabriel servait de l’eau-de-vie qui était bue cul sec à peine servie, et même les adolescents furent autorisés à goûter – après tout, nous étions des intellectuels ouverts d’esprit.

Jujje se leva, une queue d’écrevisse à la main et son ridicule chapeau de travers.

— Mes frères et sœurs, lança-t-il. Chanson n 3 ! o

Tout le monde s’empara du livret, l’ouvrit à la page trois et entonna :

 

J’ai de la bonne gnôle,

Dans mon godet,

J’ai de la bonne gnôle,

Tu n’en auras pas,

J’ai de la bonne gnôle,

Dans mon godet,

J’ai de la bonne gnôle,

Et je la boirai !

 

Il y eut un moment de silence, les convives vidaient leur shooter, puis ils s’ébrouèrent à l’unisson.

— Mes aïeux ! s’exclama Olof. (Il s’essuya la bouche de sa serviette.) Ça fait du bien par où ça passe !

Le brouhaha autour de la table monta, on entendit de nouveau les cliquetis des couverts et des verres. Les conversations s’animaient – je n’entendais pas ce que disaient les jeunes, mais Olof et Jujje se lançaient dans des conjectures au sujet du lauréat du prix August de l’année.

— Lena Andersson, dit Jujje avec l’assurance qui le caractérisait.

— Je n’en suis pas si sûr, rétorqua Olof. Je pense plutôt à Kjell Westö.

— Lena Andersson, répéta Jujje en glissant du tabac sous sa lèvre. Rappelle-toi que je l’ai dit le premier.

Tuss et Gabriel, assis côte à côte, étaient plongés dans une conversation à propos du livre qu’il écrivait, un roman émaillé d’éléments autobiographiques.

— C’est pour ça que je préfère la forme romanesque, affirmait Gabriel. Je m’approche plus près de la vérité.

Tuss acquiesça d’un hochement de tête.

— Il y a un énorme attrait pour l’autofiction en ce moment.

Gabriel grimaça.

— Ça, je m’en fous comme de ma première chemise !

— Bien sûr, fit Tuss en rougissant.

Ils abordèrent la liste des meilleures ventes. La jeune femme semblait retrouver sa confiance à mesure qu’ils commentaient les titres l’un après l’autre. Elle se redressa, ses joues perdirent leur ton écarlate.

Je saisis la bouteille d’alcool, me levai et fis le tour de la table pour remplir les petits verres.

— Je ne comprends pas comment les gens peuvent lire ce bouquin minable, constata Gabriel une fois que je me fut rassise.

— Lequel ? demandai-je en reposant la bouteille à côté d’un bouquet de fleurs des champs.

Gabriel remplit le verre de vin de Tuss et je remarquai qu’elle avait déjà avalé le shot que je venais de lui servir.

— Cinquante nuances de…, commença Gabriel.

— Merde, termina Tuss.

Olof, qui s’était tourné vers Gabriel, hocha la tête et repoussa de l’index ses lunettes sur son nez.

— Autrefois, les lecteurs appréciaient la littérature de qualité, maugréa-t-il. (Il marqua une pause.) On trouvait la littérature de gare chez les marchands de journaux, pas dans les librairies. Les gens prenaient le temps de s’asseoir sur leur cul et de lire au lieu de se balader avec un casque sur les oreilles pour écouter ce qu’on appelle des livres audio. (Il cracha les mots comme quelque chose d’amer et poursuivit.) C’est une mode. Croyez-moi, dans dix ans les livres audio seront tombés aux oubliettes. De même que Cinquante Nuances.

— De quoi vous parlez ? demanda Bonnie depuis sa place en bout de table.

Gabriel se retourna, afficha l’expression sérieuse qu’il avait toujours quand il voulait expliquer quelque chose qui était évident pour lui tout en s’efforçant de ne pas sembler méprisant.

— On parle de la saga Cinquante Nuances.

— Et vous trouvez que c’est de la merde ? demanda Bonnie en baissant son bonnet bleu sur ses oreilles.

Tuss éclata d’un petit rire et posa son verre de vin d’un geste si gauche qu’il se renversa.

— Oups, dit-elle en épongeant avec sa serviette.

Olof se tourna vers Bonnie.

— Si l’on prend la littérature au sérieux, et il me semble qu’on doit le faire, on doit reconnaître que certains livres sont moins bons que d’autres. Cinquante Nuances, ce n’est pas de la littérature, c’est une version porno de Cendrillon pour la classe moyenne illettrée, sexuellement frustrée et complètement détournée de la culture.

— Tu l’as lu, alors ?

Bonnie, qui semblait sincèrement intéressée, triturait son anneau dans le nez et fixait Olof.

— Jamais de la vie ! Je ne vais pas perdre mon temps à lire une connerie pareille !

— Ah bon, fit Bonnie en jouant l’étonnée. Comment peux-tu savoir que c’est mauvais ?

— Au bout de trente ans dans le métier, je n’ai pas besoin de lire un livre pour le savoir.

David avala une gorgée de bière et vola au secours de Bonnie :

— Il y a de la place pour des romans érotiques, voire pornographiques, dans la littérature, non ? La littérature en est pleine : Marguerite Duras, Henry Miller, Anaïs Nin, Nabokov.

Je souris. Je ne pouvais m’empêcher d’être fière de mon fils si cultivé. David avait toujours beaucoup lu et s’était intéressé à mon travail. Je lui avais mis des classiques entre les mains dès le primaire, il les avait tous dévorés, à l’exception de quelques pavés russes que nous utilisions comme poids pour presser des feuilles ou mariner du saumon.

Une seconde plus tard, je sentis la boule habituelle dans le ventre. Je jetai un coup d’œil à Harry. Il gardait le silence, le regard rivé sur ses genoux, comme toujours dans l’ombre de son frère.

Olof leva les yeux au ciel.

— Tu ne peux pas comparer Lolita et Cinquante Nuances.

— Je suis d’accord avec David, dit Jujje. Il y a de la place pour tout le monde.

Je hochai la tête, pas spécialement surprise que Jujje prenne le parti de David. Ils s’étaient toujours appréciés, malgré leurs différences. Olof fit un signe de la main et se retourna avec un mouvement éloquent.

— Le dernier de Toni Morrison en revanche, ajouta-t-il d’une voix plus basse. La vache, quel chef-d’œuvre ! Tant de noirceur dans chaque paragraphe, c’est merveilleux ! Je suis en contact depuis plusieurs années avec son agent. Nous dînons souvent ensemble pendant la foire de Londres, mais Bonnier ne veut pas la laisser partir, évidemment. C’est compréhensible puisque…

— Excusez-moi, l’interrompit Bonnie. Mais est-ce que quelqu’un ici a lu Cinquante Nuances ?

Le silence se fit. Un oiseau croassa au loin – un cri solitaire, plaintif dont l’écho fut transporté sur l’eau du lac.

— Moi oui, reconnut Tuss en gloussant de nouveau.

— Tu plaisantes ? lança Olof en la regardant avec dégoût.

— Qu’est-ce que tu en as pensé ? demanda Bonnie.

Tuss haussa les épaules et esquissa un sourire de disculpation.

— Bof, c’est une histoire assez banale. La narration est plutôt rythmée, mais… (Elle marqua une pause, s’enveloppa dans son gilet et leva les yeux vers le ciel bleu marine d’août comme si elle cherchait la bonne formulation.) … il y a beaucoup trop de descriptions sexuelles explicites à mon goût.

Elle se retint de pouffer de rire.

— Je ne suis pas prude, poursuivit-elle. Ce n’est pas ça. C’est juste qu’on se lasse au bout d’un moment. Ça devient un peu mécanique. Mais je peux comprendre que ça se vende. Le récit est prévisible et ses problématiques intemporelles. Homme riche, jeune fille pauvre, etc. etc. Je suppose que c’est excitant pour le lecteur. Et le niveau de langue est accessible à tous, même à une adolescente.

— Comme le magazine Vingt Ans, constata Olof, avant d’avaler un morceau de tarte.

Tout le monde sauf Bonnie éclata de rire.

— Et toi, tu l’as lu ? demandai-je à cette dernière.

Elle secoua la tête et entortilla une longue mèche de cheveux aux reflets roux entre ses doigts.

— Non. Mais je trouve ça étrange qu’on ait un avis aussi tranché sur un livre qu’on n’a pas ouvert. Surtout quand il s’est vendu comme des petits pains et que l’édition s’est fait un fric monstre dessus. Ce n’est pas une bonne chose, peut-être ?

Olof secoua violemment la tête.

— Forss & Stierna n’a pas gagné un centime. On ne publierait jamais un bouquin pareil !

— Mais vous avez bien publié le livre de Luncinda Lee, la mannequin qui a écrit un journal intime sur toutes les stars avec lesquelles elle a couché ? Il a été comparé avec Cinquante Nuances de Grey, justement.

Le visage d’Olof se figea, il pinça les lèvres.

— J’étais à cent pour cent contre cette publication, maugréa-t-il.

Je me tournai vers Jujje.

— Tu accueillerais Luncinda Lee chez Stenström Agency si elle frappait à la porte ?

— À ton avis ? rétorqua Jujje en se frottant les mains avec humour. Beggars can’t be choosers !

J’avais beau rire de bon cœur avec les autres, la propension de Jujje à s’attribuer le rôle de capitaliste sans scrupule avait quelque chose de percutant. Comme un chien servile, il semblait savoir clairement quelle était sa place.

Je regardai Olof qui reposait ses bras croisés sur son ventre proéminent. On voyait bien que la discussion le mettait mal à l’aise, et je comprenais pourquoi. Il avait beau être l’éditeur littéraire de Forss & Stierna, il était bien obligé de faire des bénéfices. Un exercice bien périlleux lorsqu’on travaille exclusivement avec des auteurs de nouvelles et de textes exigeants. Il avait constamment le couteau sous la gorge et se trouvait contraint d’accepter des auteurs commerciaux, ce qui le contrariait. L’évolution générale du monde de l’édition le chagrinait aussi – le marché de plus en plus réduit des grands formats et l’engouement croissant des lecteurs pour les récits des stars dont les noms émaillaient les colonnes des magazines people.

Sans compter que selon Olof, des maisons d’édition rivales avaient fleuri au cours des dernières années, dont le business model n’était pas de dénicher de jeunes talents, mais bien de dérober des auteurs établis à la concurrence. Néanmoins, ce sujet était trop sensible pour être abordé ce soir – d’autant plus qu’en tant qu’agent, Jujje était l’un des acteurs de ce nouvel écosystème.

— Chanson n quatre, s’égosilla Jujje, qui s’efforçait d’égayer o

l’atmosphère.

Tous les convives se joignirent au chœur à l’exception d’Olof :

 

Une jolie écrevisse coiffée d’aneth,

accompagnée d’un petit cul sec,

Pain, beurre, fromage, hareng

et de l’eau-de-vie évidemment !

 

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