L'énigme de la Stuga
Chapitre 6
Je suis tombée enceinte quelques mois seulement après avoir rencontré Gabriel. Ce n’était pas prévu au programme, mais je ne faisais pas non plus spécialement attention. Je savais que c’était l’homme de ma vie, du moins j’en étais convaincue – comment peut-on savoir ce genre de chose à vingt ans ?
Nous nous étions vus presque tous les jours depuis la fête de la maison d’édition. Nous cachions notre liaison et jouissions de notre passion presque autant que du secret.
Au début, j’hésitais – fallait-il vraiment continuer à le fréquenter ? Je ne doutais pas de mes sentiments pour lui, mais je craignais qu’il se joue de moi. Je n’étais qu’une simple fille de la campagne qui préparait le café et corrigeait des textes dans une maison d’édition le jour et faisait la fête la nuit. Mais au fil des semaines, la certitude avait grandi – il était l’homme avec qui je voulais vivre.
Je lui ai annoncé ma grossesse dans un petit troquet enfumé par une étouffante journée d’été. Je le sentais stressé, même avant la conversation. Il avait ensuite rendez-vous avec Olof pour discuter de la publication de son nouveau roman.
— Je crois qu’il faut que je…, fit-il en consultant sa montre.
Je pris ses mains dans les miennes et plantai mon regard dans le sien. J’attendais le bon moment, comme s’il existait.
— Quoi ?
Il avait l’air désorienté.
— Je suis enceinte.
Son visage devint livide. Sa respiration se fit difficile, presque asthmatique. Il retira ses mains, s’agrippa à la table.
— Bon sang, Lykke, souffla-t-il en regardant autour de lui comme s’il redoutait qu’on nous entende. Tu ne t’es pas protégée ? Comment peux-tu être aussi idiote ?
— On dirait ma mère.
Il semblait encore plus pâle, j’eus peur qu’il s’évanouisse.
— Je pourrais presque être ton père, marmonna-t-il, comme s’il venait de percuter.
— Justement. À ton âge tu dois bien savoir comment on fait les bébés.
Il ne répondit pas, mais j’étais étonnamment confiante, peut-être parce que j’avais pressenti sa réaction. J’étais sûre qu’il se calmerait et qu’avec le temps il se ferait à l’idée de devenir papa.
Après tout, c’est la chose la plus naturelle au monde.
Il faut dire que Gabriel avait déjà été marié, avec une actrice relativement connue. Ils avaient essayé pendant plusieurs années d’avoir des enfants, sans succès. Gabriel m’avait avoué que ça avait fragilisé leur couple. Elle avait fini par le quitter pour un acteur et peu après ils avaient adopté une fillette en Chine.
À présent, j’étais là, prête à lui donner non seulement mon amour éternel, mais aussi les enfants qu’il m’avait dit désirer – car Gabriel avait grandi avec une mère célibataire et nourrissait le rêve de fonder la famille qu’il n’avait jamais eue.
Voilà, j’étais sûre qu’avec le temps, il s’habituerait à l’idée de devenir père, qu’il serait même impatient.
C’est ce qui arriva. Les jours passèrent, puis les semaines, et lorsque l’été devint automne, nous nous préparâmes à accueillir les enfants que je portais – nous avions déjà fait l’échographie révélant que j’attendais des jumeaux.
Il fallait maintenant nous trouver un logement.
Gabriel louait un appartement dans une demeure spacieuse à Djurgården, laquelle appartenait à une femme riche au goût douteux. Pour on ne sait quelle raison, elle s’était proclamée mécène de Gabriel et refusait qu’il me loge chez lui. Il arrivait que j’y passe la nuit – assez souvent, d’ailleurs –, mais Gabriel mettait un point d’honneur à me chasser au petit matin pour éviter que je la croise.
J’avais horreur de ça, je me sentais sale. Gabriel me promit que nous nous installerions ensemble dès la naissance des enfants.
La vente de ses livres lui avait rapporté une coquette somme, sans compter ce qu’il avait hérité de son oncle. Tout cela suffirait sans doute à acheter un appartement à Stockholm. Nous avons visité une vingtaine de biens, couru d’appartement en appartement, mais rien n’était assez bien pour Gabriel.
— Je ne pourrai jamais écrire là-dedans, gémissait-il.
Les excuses ne manquaient pas : les logements étaient trop laids ou trop clinquants. Trop miteux ou trop tristes.
Je n’osais contester. Nous vivions de son écriture. Que savais-je moi, des besoins des écrivains ?
Peu à peu, nous nous sommes rapprochés.
Gabriel était exactement comme je me l’étais imaginé – cultivé, empathique – et partageait ma passion pour la littérature.
J’étais folle amoureuse, et pas seulement du célèbre auteur qui m’avait charmée pendant cette fameuse fête, mais aussi de l’homme que j’avais appris à connaître. Un homme étonnement sensible, doux, presque féminin, irrésistible en somme, et qui en plus semblait m’admirer – moi, une modeste assistante d’édition.
— Tu es mon roc, me disait-il parfois, et il ne faisait sans doute pas seulement référence à tous les services que je lui rendais, mais aussi à ma stabilité et à mon dynamisme.
Sans compter mon côté sociable – je relançais la conversation quand il s’ennuyait ou sombrait dans le mutisme pendant les dîners et soirées où nous allions avant les enfants.
Lorsqu’il était confronté à l’angoisse de la page blanche, je faisais de mon mieux pour le soutenir.
Un jour en arrivant chez lui, je l’avais trouvé dans sa baignoire. Il avait de l’eau jusqu’aux cuisses. Elle était glacée. Le visage de Gabriel était crispé par la panique, il tremblait de tous ses membres.
— Qu’est-ce que tu fais ? lui avais-je demandé en posant une serviette sur ses épaules.
Il s’était caché le visage dans les paumes.
— Je ne peux pas.
Je m’étais figée, redressée, et j’avais instinctivement posé la main sur mon ventre arrondi.
— Tu aurais pu y penser plus tôt.
— Je ne parle pas de ça, mais de mon livre. Je suis incapable de l’écrire.
Péché, le premier roman indépendant après Souvenirs, racontait l’histoire d’un professeur qui entamait une liaison avec une étudiante. Nous avions échangé des idées, mais Gabriel m’avait clairement fait comprendre que je ne pourrais pas lire le manuscrit avant qu’il soit achevé.
— Bien sûr que si !
Il avait secoué la tête, les larmes coulaient sur ses joues.
— Allez ! Tu as des centaines de milliers de lecteurs, tu as gagné le prix August.
— Justement… Si je me plante, ça fera plaisir à tout le monde. Surtout à cette vieille bique du journal de Borås. Elle a une dent contre moi.
Je l’avais serré contre moi, j’avais embrassé ses joues humides en songeant à ses mots. J’étais partagée : c’était assez touchant qu’un homme comme lui doute de ses compétences, mais son égocentrisme au moment où nous allions accueillir deux nouveaux êtres me gênait.
À mes yeux, nos enfants importaient plus que tous les livres au monde.
Je savais que Gabriel s’était battu pour réussir. Il avait essuyé des années de refus avant de percer, avait multiplié les jobs alimentaires et s’était endetté auprès de sa famille et de ses amis.
Pas étonnant qu’il ne considère pas la réussite et la créativité comme des évidences. J’essayais donc d’être constructive.
— Qu’est-ce qui te fait penser que tu n’arrives pas à écrire ?
— Je n’ai plus ça en moi… Je ne sais plus comment faire.
Plus tard il s’avéra qu’il le savait très bien et avec le temps j’avais appris à reconnaître les différentes phases de sa création : l’effervescence lorsqu’il avait une idée qui n’attendait que d’être mise en forme ; la phase obsessionnelle d’écriture – qui pouvait prendre entre trois mois et un an, interrompus parfois par des hésitations et un mépris de lui-même abyssal débouchant dans le meilleur des cas sur une période d’accalmie mâtinée d’espoir.
Enfin… jusqu’à la publication des critiques, moment de nervosité telle qu’on pouvait à peine lui parler. Il refusait de parcourir lui-même les articles, nous laissant le soin, à Olof et moi, de nous en charger. Si nous en dénichions un de laudatif – ce qui n’était pas rare –, nous le lui lisions à haute voix.
Mes amies – d’incorrigibles rats de bibliothèque comme moi – étaient jalouses de notre liaison. J’avais tiré le gros lot, disaient-elles : non seulement j’avais rencontré un homme qui m’adulait, mais en plus c’était l’un des écrivains les plus renommés du pays.
Mes collègues étaient moins enthousiastes. Dès l’officialisation de notre relation, les ragots avaient commencé. Les conversations autour de la machine à café s’arrêtaient net à mon passage, les éditrices avec qui j’avais l’habitude de déjeuner me dévisageaient. Et quand, quelques mois plus tard, j’avais annoncé ma grossesse, ma cheffe – une suédophone austère de Finlande – m’avait prise à part et avait déclaré dans son suédois chantant qu’il ne fallait pas s’attendre à des privilèges parce que Gabriel m’avait mise en cloque.
Je prenais tout ça avec flegme. J’étais si jeune, si naïve et si amoureuse que les réactions de mes collègues me passaient au-dessus. C’est presque comme si j’en jouissais, même. Je bombais le torse, choisissais des vêtements moulants pour mettre en valeur mon ventre et parlais à la cantonade des maux de la grossesse.
— Oula, un des bébés donne encore des coups de pied dans ma vessie. Je file aux toilettes !
Mes collègues me regardaient m’éloigner – mais je faisais de grands sourires, satisfaite de les avoir provoquées.
C’était plus compliqué avec ma mère. Comme toujours.
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