L'énigme de la Stuga
Chapitre 39
Comme promis, Theo m’envoya son manuscrit quelques jours après notre conversation téléphonique.
En passant en revue le texte d’à peine soixante-dix pages, je constatai sa piètre qualité – brouillon, incohérent, plein de surlignages colorés visiblement jetés au hasard et de commentaires difficiles à comprendre du style « pas bien ou peut-être bien ? ! ? » ou « renforcer la tension dramatique, tuer plus de gens, ou pire ? » et c’est à cet instant que je me suis demandé ce qui pouvait bien être pire que tuer.
Le vendredi de la même semaine, j’avais rendez-vous avec Theo dans les locaux de la maison d’édition. Je m’y rendais pour la deuxième fois depuis la mort de Bonnie et à peine avais-je quitté l’autoroute que j’eus des sueurs froides.
Le trajet, que j’avais emprunté des centaines de fois, me semblait soudain nouveau. Les bâtiments le long de l’autoroute me paraissaient étrangers et menaçants. Et la maison d’édition où je travaillais depuis près de vingt ans m’effrayait inexplicablement. Au niveau de Södertälje je dus m’arrêter à une station essence, acheter une bouteille d’eau et me reposer un instant pour calmer mes nerfs.
Quel était le problème ? C’était le même itinéraire que d’habitude, les éditions Forss & Stierna sont installées dans le même bâtiment de bureaux dans la vieille ville. Mes collègues sont les mêmes, des gens que je connais presque aussi bien que ma propre famille.
Mais moi, j’avais changé – j’étais transformée en profondeur et cela me terrorisait.
Je tombai d’abord sur Magnus, notre directeur commercial. Il se trouvait près de la photocopieuse à la réception, en pantalon de costume et chemisette. Ses cheveux pâlis par le soleil étaient raides de gel, ses bras émaillés de taches de rousseur et couverts de poils blonds.
Son visage s’éclaira en me voyant, mais son sourire se figea.
— Salut, dit-il en ramassant un tas de graphiques que la machine venait de cracher.
— Salut.
Il regarda autour de lui comme s’il cherchait quelqu’un.
— Ça roule ?
— Bof.
Il opina du chef.
— Ça doit être dur.
— Très.
— Ce n’est pas tout ça, fit-il en me montrant les diagrammes, mais je dois filer. J’ai un rendez-vous avec une grande librairie dans dix minutes…
Il leva la main et s’éloigna dans le couloir.
Au moment où Magnus disparut dans son bureau, Tuss apparut, portant sous le bras un manuscrit épais comme une bible qui froissait le tissu de sa robe à grosses fleurs.
— Lykke, fit-elle en se hâtant vers moi.
Elle me serra dans ses bras, appuyant la liasse de papiers contre mon dos, libéra une main et me caressa les cheveux. Son haleine humide s’écrasa contre ma joue.
Submergée par cette soudaine proximité, j’esquissai un pas un arrière et forçai un sourire.
C’est alors qu’Olof arriva, accompagné de Magdalena, la responsable presse de la maison d’édition, en pantalon noir évasé qui s’arrêtait à mi-mollet et chignon noir. Elle portait d’épaisses lunettes rondes du même rouge que ses lèvres et sandales Birkenstock.
— Heureux que tu sois de retour, se réjouit Olof en frottant sa pipe contre sa veste en velours côtelé.
Magdalena opina du chef et repoussa une mèche qui s’était échappée de son chignon. Elle souriait sans rien dire.
— Je dois voir Theo pour parler de son roman, dis-je.
— Ah, parfait, répondit Magdalena, l’air soulagé, sans doute parce qu’elle n’aurait pas besoin d’évoquer le sujet auquel tout le monde pensait. Elle avait appelé ça la « situation » lorsqu’elle avait téléphoné pour dire que l’article sur l’Éternité ne se ferait pas.
— Comme je te l’ai déjà dit, commença Olof, appuyé sur la vieille photocopieuse. Si tu lui fais pondre un manuscrit avant la fin de l’année…
— J’aurai une bonne grosse prime, terminai-je.
Tout le monde éclata de rire, mais mon cœur battait la chamade.
Feindre la normalité, quand votre vie a été bouleversée de la sorte, lorsqu’il y a une « situation », était plus difficile que je l’imaginais.
*
Theo arriva une heure en retard et chaque minute d’attente fut pour moi un supplice. Les collègues qui passaient dans le couloir prenaient un air affairé et des conversations à voix basse s’échappaient de la cuisine.
— Désolé, dit Theo en glissant la tête dans l’embrasure de ma porte. J’ai dû attendre des ouvriers.
— Pas de problème !
Je contemplai l’homme à la carrure imposante appuyé contre l’encadrement de la porte – crâne glabre, tee-shirt froissé, jean troué, sans doute acheté comme ça, qui pendait sous sa bedaine.
Ces dernières années, il s’était transformé.
— J’aurais dû prévenir, mais l’avocat de mon ex-femme a appelé et… vous comprenez.
Je ne comprenais pas, mais quelle importance ?
— Pas de problème. J’avais pas mal de choses à faire.
Ce qui n’était pas faux. J’en avais profité pour relire mes notes en vue de la réunion. En m’appuyant sur le manuscrit de Theo, j’avais tenté de créer une chronologie des événements, ce qui n’était pas gagné d’avance – je me demandais si Theo avait réfléchi à l’intrigue. J’avais aussi compilé une liste des personnages principaux, résumé leur histoire personnelle et leurs caractéristiques.
Il s’assit en face de moi.
— Café ?
Il leva une main.
— Non merci, je viens d’en boire un.
— D’accord, alors allons-y.
Je me saisis de la maigre liasse, la poussai vers lui sur la table. Theo m’interrogea du regard.
— Alors, qu’est-ce que vous en pensez ?
Je devinais dans son expression un mélange de doute et de fierté, laquelle n’avait aucune raison d’être. Je posai la main sur le désastreux ouvrage et le tapotai.
— Ce roman va être ma-gi-stral ! J’adore l’idée que les meurtres soient commis les soirs de pleine lune et que le coupable prenne en charge une partie de la narration. Et le chef d’entreprise pendu avec sa propre cravate… (J’avançai la main, paume vers le ciel.) Génial !
Le doute qui colorait ses traits disparut comme la brume balayée par le vent. Il esquissa un sourire hésitant.
— Eh bien, c’est une métaphore. Il est étranglé par sa soif de profits.
— Exactement !
Theo baissa les yeux sur le manuscrit, fronça les sourcils et caressa la table de sa main hâlée.
— Je sais qu’il reste encore pas mal de boulot.
— On va faire ça ensemble.
— Oui, bien sûr.
— J’ai jeté un coup d’œil à la chronologie, expliquai-je en sortant la feuille où j’avais tracé en rouge un axe du temps. Les principaux événements étaient indiqués le long de la ligne. Certains étaient suivis d’un point d’interrogation signifiant qu’il fallait préciser la date.
— Oh, waouh, vous avez vraiment…
Il se pencha en avant.
— Il y a quelques incohérences. Ici par exemple. (J’indiquai une des notes et je poursuivis.) Le commissaire Lundbeck interroge l’associé du chef d’entreprise retrouvé mort. Mais ça, c’est avant que l’on sache que l’associé avait essayé de reprendre l’entreprise. C’est seulement trois chapitres plus loin que la police l’apprend de la bouche de sa secrétaire.
Theo se tortilla.
— Ils peuvent l’interroger quand même, non ? Ils sont associés après tout.
Il croisa les bras et appuya son grand corps contre le dossier de sa chaise.
— Bien sûr, mais tout au long du dialogue le commissaire fait référence à la conversation avec la secrétaire. Conversation qui n’a pas encore eu lieu.
Le front de Theo se plissa. Il se massa les tempes.
— Je crois que vous devez déplacer ce chapitre ultérieurement. C’est facile. J’ai noté sur la frise chronologique d’autres épisodes qu’il faudrait intervertir ou clarifier.
Il ne répondit pas, mais il s’était affaissé et ses doigts continuaient à dessiner de petits cercles sur les côtés de son front.
Je sortis le document avec la liste des personnages.
— Vous avez d’autres remarques ?
— Oh, des détails ! Il s’agit des personnages. Le chef d’entreprise a été retrouvé pendu dans les vestiaires de la piscine.
— C’est ça.
— Qu’est-ce qu’il faisait là ?
Theo fronça les sourcils.
— Euh, il allait nager.
— D’accord, mais vous écrivez au deuxième chapitre qu’il fuyait l’eau comme la peste depuis qu’il avait manqué de se noyer, enfant.
Theo soupira.
— Il a dû surmonter son traumatisme. Après tout, c’était… (Il compta sur ses doigts.) quarante ans plus tôt.
— Bonne idée. Mentionnez-le au deuxième chapitre pour ne pas perdre le lecteur.
L’auteur garda le silence un long moment.
— Theo, le résultat va être incroyable. C’est important que vous régliez ces petits détails pour que nous puissions tenir les délais.
Il détourna le regard.
— J’ai pas mal d’autres problèmes à régler. Le tableau électrique de mon appartement à Barcelone a brûlé. Je vais devoir y aller. Et puis le bordel avec mon ex.
Je dus me mordre la lèvre pour dissimuler ma frustration.
— Ça doit être très dur. Si vous avez besoin de plus de temps, si vous ne pensez pas pouvoir terminer avant la fin de l’année, il faut nous le dire maintenant pour que nous puissions repousser la date de publication.
— Mais j’ai besoin de l’argent.
Je hochai la tête. Comme beaucoup d’autres écrivains, Theo était lié par un contrat en vertu duquel il recevait une avance à signature et un second versement lors de la publication.
— Donc il faudrait qu’on finisse vite, conclut-il.
— Je vous aiderai autant que possible.
— Oui, je sais. C’est juste que c’est très compliqué, car je ne vais pas bien. Et j’ai du mal à écrire. (Il marqua une pause, baissa les yeux avant de poursuivre.) Je me suis dit que je pouvais me faire aider ?
— Aider ?
Il tourna la tête et contempla les reproductions bon marché accrochées au mur. Il glissa un long doigt dans une déchirure de son pantalon et se gratta la jambe.
— Eh bien, que quelqu’un d’autre pourrait écrire à ma place si je lui donne la trame ?
Silence.
— Quelqu’un d’autre ?
Il poussa un profond soupir.
— Oui. Vous, par exemple.
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