L'énigme de la Stuga

Camilla Grebe · Chapitre 1 sur 76

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L'énigme de la Stuga

LYKKE - Aujourd'hui

LYKKE

 

 

Aujourd’hui

 

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1

 

Je suis au service médico-légal de l’hôpital Karolinska, mais je pourrais me trouver dans n’importe quelle salle d’un établissement médical : façades blanches, sols en linoléum immaculé, une fenêtre qui donne sur un parking aux interminables rangées de voitures. À côté, contre un mur, un brancard au revêtement plastifié bleu qui vient d’être nettoyé et brille encore d’humidité. Une femme d’une trentaine d’années, corpulente, en tenue verte d’hôpital, installée à un bureau en contreplaqué bouleau, portable à l’oreille, parle à voix basse, à toute vitesse.

La policière qui m’a accompagnée me lâche le bras, la femme en vert jette un coup d’œil dans notre direction.

— Faut que j’y aille, marmonne-t-elle. J’ai quelqu’un de vivant, pour une fois. (Elle pose le téléphone à côté de son ordinateur.) Vous êtes Lykke Andersen ?

Je hoche la tête. Elle se tourne vers la policière.

— Vous pouvez lui retirer les menottes.

L’agente, qui doit avoir la mi-quarantaine comme moi, exhibe des clés. On entend un crissement lorsque les griffes de métal libèrent mes poignets. Je les frotte instinctivement.

La femme en vert me décoche un regard.

— S’il vous plaît, évitez de faire ça, dit-elle en attachant ses cheveux blonds, presque blancs. Essayez de ne rien toucher.

Elle se lève et me contemple. Je dois faire peur à voir : échevelée, les habits et les mains barbouillés de sang, mais si elle est choquée elle n’en laisse rien paraître.

— Je suis Ylva Berggren, médecin légiste, se présente-t-elle. Je vais vous examiner et recueillir d’éventuels prélèvements.

Elle n’est pas en surpoids comme je le pensais. Elle est enceinte. Sans doute impatiente de faire la rencontre du petit être qui grandit dans ses entrailles. Elle doit envisager l’avenir pleine d’espoirs et de rêves.

J’en aurais des choses à raconter sur les affres de la parentalité, mais je m’abstiens.

— Asseyez-vous ici.

Elle indique un tabouret en métal et je m’exécute.

Elle vérifie mes informations personnelles puis m’interroge sur mon état de santé : Maladies ? Blessures ? Prises de médicament ? Interventions chirurgicales passées ?

Je réponds à chaque question par la négative.

Elle poursuit : me suis-je douchée ou lavée au cours des deux dernières heures ? Suis-je allée aux toilettes ? Ai-je changé de vêtements ? Quelle est ma taille, mon poids ? Suis-je droitière ou gauchère ?

La liste semble interminable. Lorsqu’elle en vient à bout, elle se lève et enfile des gants en latex mauve d’un geste expert. Elle va chercher deux grandes feuilles de protection souples aux bords bleu clair qui font penser à des champs opératoires. Elle les étend par terre, l’une sur l’autre.

— Vous pouvez vous déshabiller, Lykke. Commencez par les chaussures, et placez-vous sur la feuille, vos pieds ne doivent pas toucher le sol.

Je lui obéis. Mes semelles collent au linoléum, on entend un petit bruit de succion quand la médecin légiste les soulève. Elles laissent deux traces sanglantes.

Elle inspecte les chaussures, les dépose délicatement dans un sac en kraft qu’elle marque d’une étiquette avant de le ranger dans un deuxième sac qu’elle pose par terre.

— Bien, maintenant vous pouvez retirer vos vêtements et les laisser tomber sur les feuilles de protection. Si possible pas les uns sur les autres.

— Tous les vêtements ?

Le regard qu’elle pose sur moi ne révèle aucun de ses sentiments.

— Oui, tous. On vous en donnera d’autres dans un deuxième temps.

Je dégrafe à la nuque la vieille robe en dentelle décorée de perles qui appartenait jadis à ma mère et me tourne vers la légiste.

— Vous pouvez m’aider ?

Elle s’avance vers moi, baisse la fermeture à glissière, puis recule.

Je me débarrasse de la robe qui s’écrase en tas à mes pieds. Le tissu est raide de sang à moitié séché. Quelques-unes des perles qui ornaient les manches roulent sur le sol. Je lâche le soutien-gorge à gauche, mais ma culotte tombe sur la robe.

— Désolée. Les habits ne devaient pas être les uns sur les autres ?

— Ce n’est pas grave.

Ylva s’agenouille avec peine et ramasse les vêtements.

Elle les plie au fur et à mesure et les place dans des sachets qu’elle étiquette soigneusement. Ne restent que les feuilles de protection. Et moi, bien sûr, nue comme un ver, frigorifiée au milieu de la pièce à l’éclairage blafard.

— Pas de collants ? demande Ylva en recueillant les perles sous le bureau.

— Non.

Elle va chercher une longue blouse blanche d’hôpital.

— Enfilez ça et asseyez-vous sur la table d’examen.

Je m’exécute. Elle ramasse les feuilles de protection au sol, et les jette à la poubelle.

— Parfait. Maintenant je vais vous examiner. Je vais commencer par la tête et descendre progressivement jusqu’aux pieds. Je vais observer et palper d’éventuelles blessures. Je prendrai aussi des clichés et réaliserai quelques prélèvements.

Elle fouille dans mes cheveux, m’éclaire les yeux avec une petite lampe de poche puis scrute l’intérieur de ma bouche. Lorsqu’elle touche mon cou, ses gestes se font plus délicats, ce qui ne m’empêche pas de tressaillir de douleur.

Elle s’empare de l’appareil photo posé sur la table à côté d’elle, recule de quelques pas, le flash se déclenche et je ferme les yeux par réflexe.

— Un peu plus près.

Nouveau flash.

Elle me demande de m’allonger, applique une règle en plastique souple contre mon cou et prend un autre cliché. Puis elle replace l’appareil sur la table et commence à examiner mon corps méthodiquement. Elle prélève du sang sur mes mains et mes jambes, gratte mes ongles avec une sorte de cure-dent, coupe quelques mèches de mes cheveux. Tout ce qui jadis faisait partie de moi, ou du moins qui se trouvait sur ma peau, est transvasé dans des tubes à essai et sachets prêts à être expédiés au laboratoire.

J’ai l’impression d’être un chantier de fouille analysé et débattu par des archéologues. Mon corps est devenu un vestige où se cache peut-être la réponse à une énigme.

Une fois l’examen achevé, je m’assieds. La médecin légiste reste immobile un instant. Ses traits s’adoucissent, elle balaie mon corps du regard et s’arrête sur mon cou. Elle pose une main sur mon épaule et, de l’autre, elle effleure les marques rouges encore douloureuses. Elle se tient si près de moi que son ventre me frôle.

— Ça va bien cicatriser, dit-elle. Ne vous en faites pas pour ça.

 

Deux heures plus tard, je me trouve dans une salle d’interrogatoire.

À côté de moi, Fariba Johansson, l’avocate avec qui j’ai eu le temps d’échanger quelques mots. Âge moyen, cheveux bruns coupés au carré. Bijoux volumineux, maquillage soigné. Un regard qui ne dévie pas et des mains en mouvement qui accompagnent son discours. Elle m’inspire confiance.

Elle a l’air investie.

En face, deux policiers – un homme et une femme. L’homme qui mène l’interrogatoire s’appelle Lennart. Cheveux gris clairsemés, cuir chevelu couvert d’eczéma qu’il gratte sans discontinuer de ses doigts noueux.

Il allume l’enregistreur et récite des formalités. Mentionne mon droit à être défendue et à disposer d’informations sur l’enquête.

— Lykke Andersen. Vous êtes mise en examen pour homicide volontaire, avec ou sans préméditation. Vous comprenez le chef d’accusation ?

Je hoche la tête, passe la main sur mon hématome douloureux au cou.

La policière, vingt-cinq ans tout au plus, se penche légèrement en avant et indique le micro qui pend du plafond.

— Vous devez parler.

— Oui, je comprends les accusations.

Lennart acquiesce.

— Et qu’en pensez-vous ?

Je me tourne vers Fariba.

— Je suis obligée de répondre ?

Elle secoue la tête.

— Non, rien ne vous y oblige.

Je réfléchis, ferme les yeux et reprends :

— Je veux parler à Manfred Olsson. Je ne parlerai avec personne d’autre que lui.

Lennart se racle la gorge, s’enfonce dans la chaise, jette un coup d’œil à sa collègue.

— Désolée, je ne connais pas de Manfred Olsson.

— Il est enquêteur, spécialisé dans les homicides. À la brigade criminelle.

Les policiers échangent à nouveau des regards. Lennart se gratte la tête, détachant des pellicules qui se posent sur la table comme les premières neiges sur le pré devant chez moi, ou la noix de coco râpée sur les gâteaux que je préparais – à l’époque, avant que tout foute le camp.

— La brigade criminelle, répète-t-il en insistant sur les mots. Le nom a changé, c’est le Service opérationnel national de la police maintenant.

Il ajoute :

— Est-ce que cela a quelque chose à voir avec ce qui s’est passé il y a huit ans ?

 

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