L'énigme de la Stuga
LYKKE - Huit ans plus tôt
LYKKE
Huit ans plus tôt
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25
David – mon fils dégingandé, à la fois sûr de lui et pas du tout, qui adorait les livres et jouait aux échecs – mis en examen pour avoir tué sa meilleure amie.
C’était incompréhensible.
Lui qui faisait partie de moi, que j’avais porté, allaité, consolé. Vu grandir, devenir un jeune homme avec la vie devant soi. Il aurait ôté la vie de Bonnie, son alter ego, sa confidente, et peut-être plus que ça ?
Des images s’enchaînaient dans mon esprit comme un film monté à la hâte.
Le bébé maigre et fiévreux qui maintenait toute la famille en éveil avec sa toux glapissante. Le bambin de un an qui, assis sur le sol, impuissant, observait son frère crapahuter à quatre pattes. Le garçonnet de quatre ans qui avait dû être amené en ambulance à l’hôpital avec des difficultés respiratoires aiguës et inhaler des médicaments pour ouvrir ses voies respiratoires spasmodiques.
Malgré ses problèmes physiques, il était le roc sur lequel son jumeau s’appuyait. Dès qu’il avait su se mettre debout et marcher, il avait été là pour son frère – qui était bien trop grand et fort pour son propre bien.
Un épisode me revint à l’esprit – un jour alors qu’ils avaient deux ans, j’étais entrée dans le bureau de Gabriel pour découvrir Harry debout, en couche, sur le rebord intérieur de la fenêtre, un pied dehors comme s’il envisageait de faire un pas dans le vide.
Il avait dû grimper sur la table – il adorait ça et il excellait, contrairement à son frère.
Je m’étais précipitée vers lui, mais avant que je puisse réagir, David qui était debout par terre l’avait attrapé par la couche, Harry avait perdu l’équilibre et était tombé sur la table avec un bruit sourd.
Je n’avais jamais compris comment David, avait pu percevoir le danger malgré son jeune âge. Pourtant, il avait réagi en une fraction de seconde.
Avec le temps, les bonnes actions de David avaient gagné en sophistication.
Un jour – les garçons devaient avoir autour de huit ans –, Harry s’était bagarré devant chez nous avec deux filles d’une ferme voisine. Je faisais la vaisselle dans la cuisine lorsque je les avais aperçus. Ils étaient par terre, sur la pelouse, à se rouer de coups. J’allais me précipiter dehors lorsque j’avais vu David s’avancer vers eux et leur parler.
Les filles s’étaient levées, époussetées et éloignées, piteuses.
— Qu’est-ce que tu leur as dit ? avais-je demandé à David un peu plus tard.
Il avait baissé les yeux.
— Qu’elles devaient arrêter de taper… (Pause.) Autrement j’allais raconter à toute l’école que leur maman était en HP.
— En HP ?
— Oui, j’ai entendu papa te dire ça l’autre jour. Mais maman, c’est quoi l’HP ?
Oui, il était intelligent déjà à l’époque, malin comme un signe, et parfois d’une maturité désarmante.
À une occasion, les garçons devaient avoir une douzaine d’années, Jujje était venu nous rendre visite. Gabriel et lui avaient pas mal picolé, comme souvent. Ils riaient à se rouler par terre dans le salon et Jujje avait dû faire une plaisanterie.
David les avait observés depuis le canapé, le visage aussi concentré que lorsqu’il mémorisait une partie d’échecs.
Harry, qui venait d’entrer dans la pièce, s’était tourné vers moi et m’avait demandé :
— Maman, qu’est-ce qu’ils fabriquent papa et Jujje ?
David s’était tourné vers son frère, avait incliné la tête.
— Jujje infantilise papa, avait-il répondu.
Gabriel et Jujje s’étaient tus.
— Non, mais je rêve, avait marmonné Jujje. Tu es trop jeune pour connaître ce genre de mots, mon pote ! On en reparlera plus tard.
Et c’est ce qu’ils firent. Au cours des années qui avaient suivi, David et Jujje s’étaient rapprochés. Ils aimaient parler de films, de livres et – j’imagine – de filles.
David avait un grand cœur, éprouvait de la tendresse pour tous les êtres vivants. J’ai vite perdu le compte du nombre d’animaux sauvages blessés qu’il avait essayé de sauver dans des enclos fabriqués par ses soins – écureuils, oiseaux, un lézard à qui il manquait une patte, une araignée qui présentait une tumeur. Il avait lui-même téléphoné à un biologiste du Musée national d’histoire naturelle qui l’avait rassuré – il ne s’agissait pas d’une tumeur, mais d’une poche à œufs. Suite à quoi, l’araignée et sa progéniture en puissance avaient été mises à la porte, à mon grand soulagement et celui de Gabriel.
David était beaucoup de choses – amoureux des échecs, ami des bêtes à la sensibilité exacerbée, fin observateur et sauveur de son frère en cas de danger – mais il n’était certainement pas un assassin.
*
Le placement en détention provisoire… j’y ai réfléchi pendant des heures – je ne pouvais pas dormir, pas manger.
Allongée dans mon lit, je regardais le soleil se coucher, je fermais les yeux à l’aube, au moment où le chœur des oiseaux rendait impossible l’idée même d’essayer de somnoler. Je devais m’assoupir quelques heures par-ci par-là, mais je n’en avais pas l’impression. Je mangeais à peine, la vue de la nourriture suffisait à me donner la nausée. Parfois je me rendais dans la stuga et m’asseyais sur le lit de David – directement sur le cadre. Les techniciens avaient terminé leurs analyses, mais ils avaient emporté les draps et le matelas.
Je scrutais la pièce. Les vêtements soigneusement pliés sur une chaise, les livres en pile contre les murs. Une paire de chaussettes sales jetée par terre près de l’armoire.
Tout était tellement ordinaire, tellement normal. C’était incompréhensible. La seule chose qui révélait que cette chambre, la chambre de mon enfant, était une scène de crime, c’était le petit bout de rubalise qui flottait au vent, accroché au pommier devant la fenêtre.
Comment vais-je supporter cela ? me demandais-je.
On supporte, car on n’a pas le choix. Et celui qui me permettait de tenir, celui qui donnait sens à mes journées, c’était Harry. Il fallait fournir de l’énergie à son corps en pleine croissance, une mission dont je m’acquittais avec grâce. Je lui préparais trois vrais repas par jour bien que je ne pusse moi-même rien avaler. Je l’aidai à déménager ses affaires dans la maison principale parce qu’il refusait de dormir ne serait-ce qu’une nuit de plus dans son ancienne chambre.
Je ne lui jette pas la pierre.
J’imaginais qu’il avait besoin de parler de la mort de Bonnie, pour apaiser l’angoisse qu’il devait porter. Quant à moi, j’avais envie, besoin – de savoir ce qui s’était passé cette nuit-là, car l’incertitude m’était insupportable.
Mais s’il avait élaboré une théorie concernant les événements de la nuit, il ne m’en fit pas part.
Un soir que nous buvions le thé dans le canapé, je le questionnai.
— Que s’est-il passé, à ton avis ?
Une bruine tombait sur le pré et je voyais Gabriel se hâter de ranger dans la remise à bois quelques bûches qui étaient restées près du billot.
Harry baissa la tête, dissimulant son visage derrière un rideau de cheveux bruns.
— Aucune idée.
— Mais David n’a pas pu…
Il ne répondit pas.
— Harry. Tu ne penses pas que David ait pu…
J’étais incapable de prononcer les mots, mais ce n’était pas non plus nécessaire.
— Bien sûr que non, dit-il.
Il se leva et sortit sans croiser mon regard. Ses pas disparurent en direction de la cuisine, lourds et pleins de rejet.
Je restai là à contempler sa tasse de thé fumante.
Si Harry évitait la discussion, Gabriel, lui, semblait déchiré entre le désespoir et la colère.
— C’est tellement injuste, soupirait-il. C’est contre nature. À dix-sept ans, on ne doit pas mourir. Surtout quelqu’un comme Bonnie. Croire que David ait quelque chose à voir avec ça, c’est tout simplement…
L’instant suivant il pouvait se mettre à hurler.
— Pourquoi la police ne fait-elle rien ? Pourquoi ne font-ils pas d’efforts pour trouver le vrai coupable ? Pourquoi n’interrogent-ils pas les loubards qui traînent dans le village ? Pourquoi…
C’était sans fin.
Il était incapable de travailler. Il pouvait rester des heures à son bureau sans toucher son ordinateur. Lorsque je montais le voir, il regardait par la fenêtre, ses grandes mains croisées sur les genoux. Il semblait à peine remarquer ma présence. Quand il en prenait conscience, quand il me regardait, ses traits se lissaient et il me caressait la joue.
— On va s’en sortir, le rassurais-je.
— Oui, on va s’en sortir. Il le faut, pour notre famille.
Mais je lisais le doute dans ses yeux.
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