L'énigme de la Stuga

Camilla Grebe · Chapitre 55 sur 76

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L'énigme de la Stuga

MANFRED - Aujourd'hui

MANFRED

 

 

Aujourd’hui

 

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Je contemple Lykke tandis que je digère ses mots.

Je me doutais bien que la détention avait été éprouvante pour les jumeaux – pour les parents aussi, d’ailleurs. Mais je pensais que la vie de la famille Andersen avait repris son cours une fois les jumeaux libérés. Ils étaient en liberté et, d’une certaine manière, innocentés, puisque l’information judiciaire n’avait pas abouti à un procès.

J’ai honte de ne jamais avoir réfléchi à ce qui leur était arrivé. Au cours des mois qui avaient suivi leur libération, une seule pensée m’avait obsédé : notre échec retentissant. Nous étions tellement sûrs d’obtenir des aveux, que la vérité était là, à portée de main. Qu’il nous suffisait de les travailler un peu au corps, de faire émerger la vérité cachée sous des couches de mensonges.

— Comment ça s’est passé pour David ? demandé-je.

— Il s’est rétabli. Mais il a perdu la vue à l’œil droit.

Lykke me contemple et pour la première fois depuis le début des interrogatoires, je décèle une sorte d’intérêt dans ses yeux fatigués, comme si elle surveillait avec curiosité ma réaction.

Je réfléchis un instant.

— Vous n’avez pas porté plainte pour coups et blessures ?

Elle esquisse un sourire narquois.

— Pourquoi aurait-on voulu vous impliquer ? Vous aviez déjà détruit nos vies. La dernière chose que nous voulions c’était avoir de nouveau un fils en détention.

Elle marqua une courte pause et continua :

— Nous avons dit aux médecins à l’hôpital que c’était un accident, que David était tombé du ponton, que son visage avait heurté le bois et qu’il était tombé à travers la glace.

— Et ils vous ont crus ?

Elle haussa les épaules.

— Ils n’ont pas remis en question notre explication. David n’a jamais raconté ce qui s’était vraiment passé.

— Les garçons se sont réconciliés depuis ?

Le visage de Lykke était dénué d’expression, ses yeux, brillants.

— Non. Jamais. Ils se sont à peine parlé pendant huit ans. Gabriel et moi avons vraiment essayé, mais… (Elle secoua la tête et baissa les yeux sur la table.) David a déménagé juste après le bac. Il est allé à Stockholm, a pris mon nom de jeune fille et s’est lancé dans des études de médecine.

Elle sourit tristement.

— Lui qui avait toujours été littéraire est devenu scientifique. Je crois qu’il ressentait le besoin de prendre de la distance vis-à-vis de sa vie d’avant, de ce qu’il était. Mais tout s’est bien passé pour lui. Il a presque fini ses études et il est fiancé avec une fille qui s’appelle Fanny.

— Et Harry ?

Elle ne répond pas tout de suite.

— Harry a eu quelques offres d’emploi. Mais dès que l’employeur comprenait qui il était, il ne voulait plus l’embaucher. Je comprends, j’aurais fait pareil si j’avais lu le livre de Gabriel.

— Désolé. Je ne l’ai pas lu. Mais il a été salué par la critique.

Elle hoche la tête et regarde par la fenêtre.

— Certes, fit-elle d’une voix monocorde.

— Quel est son titre déjà ?

— Chaos.

Elle cherche mon regard.

— Harry ne s’est jamais remis. Il vit toujours à la maison. Ne voit presque personne.

Je jette un coup d’œil à ma montre : treize heures quinze.

— J’aurais besoin de quelques heures de pause, dis-je. Je vais leur demander de vous apporter votre déjeuner et on poursuivra cet après-midi, entendu ?

Elle hoche la tête sans rien dire.

 

*

 

— Qu’est-ce que tu racontes ? demande Afsaneh. L’entretien devrait déjà être terminé.

Je regarde les valises enfin prêtes dans l’entrée. Les jouets de Nadja sont éparpillés par terre. Une poupée aux jambes arrachées est enfoncée la tête la première dans un camion de pompier rouge. Juste à côté, une boîte de slime ouverte a déversé son contenu vert et gluant sur le tapis.

— Il faut que j’y retourne, je n’en ai pas pour longtemps, me justifié-je en prenant une bouchée de la salade de thon qu’Afsaneh a préparée et qui explique pourquoi je déjeune à la maison et pas au travail.

C’est plus facile de limiter les calories de la sorte.

— Tu me promets que vous aurez fini ce soir ? demande-t-elle en plaçant ses mains menues sur ses hanches.

— Je ne peux rien promettre.

— Bon sang, je savais que ça finirait comme ça !

— Ce n’est pas ma faute.

— Non, rien n’est jamais ta faute.

Elle se retourne, ouvre le lave-vaisselle et commence à ranger la vaisselle dans les placards.

— Tu sais, j’en ai ras le cul de ton boulot !

Je ne réponds pas. Que dire ? Elle l’a déjà dit cent fois, et avant elle Beatrice disait la même chose. L’histoire se répète et je suis incapable d’y changer quoi que ce soit.

C’est mon impression en tout cas.

— Vous pourriez partir sans moi, je vous rejoins.

Afsaneh ferme le placard, se retourne et se laisse tomber sur une chaise en face de moi.

— Ça vaut peut-être mieux, soupire-t-elle.

— Allez-y, vous n’avez aucune raison de rester là à m’attendre.

Ses yeux sombres sont posés sur moi.

— Nadja joue chez Pontus, elle revient vers quinze heures. On pourrait prendre le ferry de dix-sept heures. Mais je ne pense pas pouvoir apporter toutes les valises.

Elle jette un coup d’œil aux bagages.

— Prends le plus important, j’arrive avec le reste.

Elle hoche lentement la tête.

— OK, on fait comme ça.

— Afsaneh, je suis désolé.

Elle sourit prudemment et ses yeux prennent vie.

— Ne t’en fais pas.

Voilà la plus grande qualité d’Afsaneh. Elle peut monter sur ses grands chevaux, mais la colère disparaît aussi vite qu’elle est venue, comme lorsqu’on éteint une lampe.

La petite ride qui barre son front se creuse.

— Et toi, ça va ? s’inquiète-t-elle.

— Oui. Enfin, je ne sais pas. C’est juste cette affaire qui m’obsède.

— Tu peux m’en parler, si tu veux.

Je n’ai pas le droit, mais je le fais quand même. Tous les policiers sont tenus au secret professionnel, mais si nous ne pouvions pas ouvrir notre cœur de temps en temps, nous finirions tous à l’asile. La plupart des policiers se confient parfois à leurs proches.

Elle écoute en silence, se penche en arrière et croise les mains sur ses genoux.

— Alors ils ont failli s’entretuer ?

J’acquiesce.

— Merde alors ! Mais ce n’est pas ta faute, tu n’as fait que ton travail.

— Ça dépend du point de vue. Elle n’a pas complètement tort, nous n’avons pas été très réglo pendant ces interrogatoires. Et la dernière prolongation de la détention provisoire a été validée sur un raisonnement qui ne tenait qu’à moitié la route. On a argué qu’on devait entendre les camarades du club d’échecs de David. Mais c’étaient des conneries.

— Attends, vous ne les avez pas interrogés ?

— Si, bien sûr, mais ça n’a rien donné. On le savait depuis le début. On voulait simplement les garder pour leur soutirer des aveux.

— Vous ? Tu veux dire tes collègues, la procureure et toi ?

Je soupire.

— Je le savais, mais j’ai convaincu la procureure et les collègues que c’était nécessaire.

Elle garde le silence un long moment.

— L’erreur est humaine. Tu ne devrais pas être aussi dur envers toi-même.

Ses mots me rappellent ceux de Pirjo. Elle m’a sorti quelque chose dans le genre, une fois.

— Et l’auteur, reprend-elle. Il était vraiment obligé de l’écrire, ce bouquin ?

— À qui le dis-tu ! Ils étaient tous plus bizarres les uns que les autres, dans cette bande. La famille Andersen, cet éditeur condescendant. Sans parler de l’agent littéraire, Jujje quelque chose, on avait l’impression qu’il allait nous faire les poches à chaque fois qu’on lui parlait. Il me rappelait les types qu’on coffre pour trafic de stupéfiants.

— Et maintenant, Lykke Andersen est soupçonnée d’homicide.

Je hoche la tête.

— Et tu penses obtenir des aveux de sa part ?

— Espérons-le. Et au plus vite.

— Tu ne t’es pas demandé pourquoi elle voulait te parler à tout prix ?

— J’imagine qu’elle est allée au plus simple puisque je connais son histoire. J’étais là il y a huit ans. Elle n’a pas besoin de tout m’expliquer.

— Hmm.

— Quoi ?

— J’ai l’impression qu’elle cherche à obtenir quelque chose de toi.

— Quoi, par exemple ?

Elle lève les sourcils.

— Je ne sais pas. Qu’est-ce que tu peux lui donner ?

 

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