L'énigme de la Stuga

Camilla Grebe · Chapitre 70 sur 76

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L'énigme de la Stuga

LYKKE - Une semaine plus tôt

LYKKE

 

 

Une semaine plus tôt

 

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— Arrêtez ! Vous allez vous entretuer ! Arrêtez !

Ni Harry ni David ne semblaient m’entendre. Harry était à un mètre de son père. David décocha un coup de poing qui toucha Gabriel en pleine joue.

Quelle était la probabilité que j’arrive à les séparer ? Trois hommes adultes qui se battent à la vie à la mort.

Non, je n’avais aucune chance, j’avais besoin d’aide. Et cette aide se trouvait dans le cabanon, sous la forme de Jujje et Olof.

Je me précipitai dans l’entrée, enfilai mes baskets à la hâte, ouvris la porte et me jetai dans le jardin sans fermer derrière moi. En dévalant le pré, j’entendais les bruits des coups et les hurlements depuis la cuisine. Chacun de mes pas, chacune de mes respirations me semblait déterminante. Seigneur, faites que ça ne soit pas trop tard.

J’étais presque arrivée au bord du lac lorsque j’entendis un hurlement dans la maison. Je m’arrêtai et hurlai de toutes mes forces.

— Olof ! Jujje ! À l’aide !

On entendit sur le lac l’écho de mon cri.

L’instant d’après, un rugissement comme je n’en avais jamais entendu auparavant transperça l’air. On aurait cru un animal à l’agonie. Je me figeai, me retournai. Une minute d’hésitation.

Ils sont en train de s’entretuer, me dis-je. S’il arrive quelque chose à un des garçons, je ne me le pardonnerai jamais.

C’était suffisant, je ne fis pas d’analyse plus approfondie. Je remontai en courant vers la maison en espérant que mes hôtes m’avaient entendue.

Les hautes herbes s’enroulaient autour de mes mollets, les touffes me faisaient trébucher, je manquai plusieurs fois de tomber. L’effort me brûlait la poitrine, de ma gorge sortit une plainte.

Je montai l’escalier de la terrasse en deux pas, entrai dans la maison.

Gabriel gisait sur le dos dans la cuisine, dans une mare de sang. Son visage était pâle, sa bouche et ses yeux ouverts. À côté de lui, le grand couteau de cuisine que j’avais acheté quelques mois plus tôt, dont la lame ne rouille ni ne s’émousse. Le sang s’écoulait par saccades d’une plaie à la poitrine – à chaque battement de cœur, ou chaque respiration, il se vidait un peu plus de son sang, de sa vie.

Debout à côté de lui, David et Harry le regardaient. Ils se retournèrent au même moment, dans un mouvement parfaitement synchronisé. Nos regards se rencontrèrent.

J’ai enregistré la scène – mon mari mourant, mes fils couverts de sang, ces garçons qui avaient tant subi.

— Fais quelque chose, dis-je à David.

Il secoua la tête.

— C’est trop tard. Il a perdu trop de sang. Le couteau a dû toucher le cœur.

J’ignore combien de temps je suis restée immobile – plusieurs secondes ? Minutes ? Le choc était paralysant, j’étais incapable de bouger, de penser.

Puis, ce fut comme si une autre partie de mon cerveau avait pris le relais, la partie analytique, lucide. Je comprenais bien ce qui allait se passer, nous l’avions déjà vécu. La police allait arriver, une enquête serait diligentée. Les moulins de la justice allaient commencer à tourner, aussi lents qu’inflexibles.

Il faudrait bien désigner un coupable.

Ça ne serait pas un de mes fils.

Pas cette fois.

J’ai ramassé le couteau, j’ai essuyé le manche sur ma robe. Quelques perles se sont détachées de la manche et ont roulé par terre.

— Harry. Viens.

Il sembla hésiter puis s’approcha de moi.

— Serre-moi le cou, dis-je en posant le couteau sur la table.

— M… mais…

Son regard hésitait entre David et moi.

— Fais ce que je dis.

— Mais pourquoi ?

— Vous ne comprenez pas ? Je ne peux pas vous laisser porter le chapeau ! Ce n’est pas juste, pas après tout ce qui s’est passé. Nous devons faire croire que Gabriel s’en est pris à moi.

Harry croisa le regard de son frère. Puis il secoua la tête.

— Je ne p… peux pas.

— Si, tu le peux. Fais-moi confiance !

Il plaça ses mains autour de mon cou et appuya doucement. Ses doigts étaient glissants de sang et il lâcha prise.

— Plus fort.

— Et si je…

— Plus fort !

Il ferma les yeux, détourna la tête et serra avec une telle force qu’un voile noir passa devant mes yeux. Au bout de quelques secondes, il retira ses mains et eut un sanglot.

Je repris difficilement mon souffle, toussai et m’accroupis dans la mare de sang devant Gabriel. Mes jambes se dérobèrent, je dus m’asseoir. Je sentais le tissu de la robe absorber le liquide chaud.

Harry me prit par les bras et m’aida à me relever.

— Pardon, maman. Pardon.

— Ne t’inquiète pas, Harry. (J’eus une nouvelle quinte de toux.) Écoutez-moi. Voilà comment ça s’est passé. Gabriel et moi étions devant le plan de travail. Il m’a prise par le cou et m’a soulevée. J’ai attrapé le couteau et je l’ai planté dans sa poitrine.

Ils ne répondirent pas.

— On va vous interroger ! criai-je, la voix étranglée de sanglots. Vous devez savoir quoi dire. Vous devez raconter qu’il a essayé de me tuer et que j’ai agi en légitime défense.

Silence.

— Je ne peux pas dire que tu l’as tué, gémit David. Je ne peux pas mentir. Tu imagines si tu finis en prison ? Ce sera ma faute.

— Pourquoi devrait-on le protéger ? demanda Harry en regardant le corps sans vie de son père.

— Ce n’est pas lui que vous protégez. C’est moi.

Harry et David se regardèrent.

— Et maintenant, vous allez faire tout ce que vous pouvez pour le réanimer.

David secoua la tête.

— Il est déjà…

— Fais-le !

Ils m’obéirent, s’approchèrent de Gabriel. David s’assit à califourchon sur le corps de son père et commença les compressions thoraciques. À chaque pression, le sang coulait de plus belle.

Je saisis le couteau, le serrai dans mon poing en me demandant si je devais redescendre à la cabane du lac ou appeler la police. Je n’eus pas à choisir car au même moment on entendit des pas.

La porte d’entrée s’ouvrit.

David me regarda. Harry aussi. Devinant la panique dans leurs yeux, je leur fis un petit signe de tête.

Jujje fit irruption dans la cuisine.

— Mon Dieu ! fit-il en nous apercevant. Bordel de merde !

Il noua les mains derrière sa nuque, commença à marcher en rond, marcha dans le sang sans s’en rendre compte. Ses semelles laissèrent des traces collantes devant la table où les bouteilles vides du dîner de la veille se dressaient encore à côté des vases de fleurs d’été.

Olof arriva juste après en boitant.

Il s’arrêta net, mais ne prononça mot. Il détourna le visage et resta immobile, les lunettes dans une main et l’autre reposant sur sa hanche nouvellement opérée. Puis il se tourna et posa sur moi un regard d’étonnement mêlé de haine.

— Il est mort, déclarai-je.

Je m’avançai vers l’évier, posai le couteau sur le plan de travail et ouvris le robinet. Je me rinçai le visage et le cou car l’odeur du sang de Gabriel me donnait des haut-le-cœur.

 

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