L'énigme de la Stuga

Camilla Grebe · Chapitre 66 sur 76

Pages du PDF

L'énigme de la Stuga

MANFRED - Aujourd'hui

MANFRED

 

 

Aujourd’hui

 

OceanofPDF.com

64

 

Les pieds remontés sur la chaise, penchée en avant, Lykke examine ses mains.

— J’étais obligée de les arrêter, dit-elle. Autrement ils se seraient entretués.

— Alors qu’est-ce que vous avez fait ?

— J’ai essayé de les séparer. Ce n’était pas facile. Trois hommes adultes. Et moi.

Elle hausse les épaules.

— J’ai réussi à faire lâcher Gabriel, poursuit-elle. Et j’ai hurlé à Harry de reculer. Il m’a obéi. C’est là que Gabriel m’a prise par le cou.

Elle lève les mains vers son cou.

— Mes pieds ont décollé du sol. Il serrait tellement fort que ma vue s’est obscurcie. Je pensais que j’allais mourir asphyxiée, j’en étais persuadée. J’ai tâtonné autour de moi et par miracle j’ai attrapé un couteau posé près de la cuisinière.

Elle se tait.

— Et ensuite ?

Elle plongea la tête dans les mains.

— Je me rappelle que mes pieds touchaient de nouveau le sol. Je crois qu’il n’avait plus la force de me soulever. Mais il me serrait toujours le cou. Alors j’ai fait la seule chose que je pouvais pour sauver ma vie.

J’attends ses aveux.

— Je lui ai planté la lame dans la poitrine, poursuit-elle.

Elle se redresse et me regarde dans les yeux.

— Je ne le regrette pas. Parce que si je ne l’avais pas fait, je serais morte.

*

 

Je consulte l’heure quand je quitte la prison : vingt et une heures trente.

C’est un peu trop tard pour appeler Bodil, mais je sais qu’elle aimerait que je la tienne au courant. Sans compter qu’elle n’a pas de vie en dehors du travail, c’est bien connu.

Je monte en voiture, sors du garage, m’arrête sur le bord du trottoir. J’attrape mon portable, baisse la vitre pour humer le soir d’été.

Elle répond au bout de une sonnerie.

— Comment ça s’est passé ?

— On a un aveu.

Silence.

Je regarde par la fenêtre. Un homme promène un teckel boiteux. Le chien fait une halte près d’un lampadaire, lève la patte, urine.

— Bien joué, Manfred ! Félicitations.

— Mais on penche du côté de la légitime défense.

— Hum, ça ne m’étonne pas.

— J’aimerais parler aux témoins.

— Nous les avons déjà entendus.

— Oui, j’ai lu les rapports. Mais j’aimerais leur poser quelques questions complémentaires.

— Aux fils ? Ils ont perdu la mémoire, tous les deux ! peste Bodil.

— Ils protègent leur mère. Ce n’est pas eux que je veux interroger, mais les deux autres personnes présentes à la soirée de la Saint-Jean. L’éditeur et l’agent littéraire.

— Je croyais que tu voulais partir en vacances.

Je contemple la rue quasi déserte, où le promeneur et son chien disparaissent à l’ombre d’un grand érable.

Je pense à Nadja et Afsaneh qui se sont déjà installées dans la maison sur l’île. Puis je ferme les yeux et je revois Lykke aussi clairement qu’il y a une demi-heure.

Non, ce n’est pas seulement ma faute si nous ne sommes pas parvenus à identifier le coupable il y a huit ans. Ce n’est pas seulement ma faute si sa famille a été si durement touchée, mais je peux au moins essayer de réparer les choses.

C’est le moins que je puisse faire pour elle.

— Donne-moi encore quelques jours.

— J’en étais sûre. On peut te sortir du commissariat, mais on ne peut pas…

Je ne la laisse pas terminer sa phrase.

 

*

 

De retour chez moi, je téléphone à Afsaneh pour lui annoncer que je dois rester encore quelques jours en ville.

— Ah bon, d’accord, dit-elle, sans aucune marque de surprise.

Sa réaction me met mal à l’aise, j’ai parfois l’impression qu’elle me connaît mieux que moi-même, ce qui signifie soit qu’elle est voyante, soit que je me connais très mal.

— Et vous, comment ça va ?

— Bien. Nadja a passé sa journée à barboter.

— Et toi tu as passé ta journée à la surveiller.

— Exactement, soupire-t-elle.

Rien de plus beau que les enfants qui se baignent, c’est l’incarnation de l’été suédois, la joie, la vie.

Mais c’est aussi un danger. Et nous qui avons été à un cheveu de perdre Nadja ne prenons aucun risque. La mer, les structures à grimper et les voitures – contre lesquelles les petits corps de bambins n’ont aucune chance –, les dangers sont infinis. Et c’est notre boulot, en tant que parents, de prévenir les accidents, de les empêcher.

— Comment ça se passe pour toi ? demande-t-elle. Tu tiens ton régime ?

Je jette un coup d’œil au croissant en train de décongeler dans mon assiette.

— À peu près.

Elle ne semble pas percevoir l’ambiguïté dans ma voix.

— Et le travail ?

— Bien… Elle a tué son mari.

— Lykke Andersen ?

— Oui.

— On ne le savait pas déjà ?

— Si, mais elle a avoué.

— Alors… pourquoi ?

J’entends Nadja s’égosiller au loin.

— Deux secondes, prévient Afsaneh, et l’instant d’après je les entends parler à voix basse. La voix de ma fille est criarde, celle de ma femme douce, apaisante.

— Voilà, annonce-t-elle quand elle est de retour. Pourquoi l’a-t-elle tué ?

— La raison immédiate est qu’il était en train de l’étrangler.

— Mais qu’est-ce qu’ils ont, les gens ? soupire-t-elle. Je n’ai pas une once de compassion pour les hommes qui agressent les femmes !

— Ce n’est pas aussi simple que ça.

— Oh que si ! riposte-t-elle, et elle se lance dans un long discours sur les violences conjugales.

Les insultes fusent, mêlées de statistiques.

Afsaneh sait de quoi elle parle, elle a consacré des recherches à ce sujet. Elle cite des pourcentages et des articles scientifiques, nomme des politiciens qui ont voté des lois absurdes, compare avec d’autres pays et fait des parallèles historiques.

Mais je n’entends plus ses mots. Je ne vois plus la cuisine autour de moi. Ses contours se sont effacés, substitués par le visage bouffi de larmes de Lykke et ses mains qu’elle tordait sur ses genoux.

— C’est ma faute, dis-je au milieu du monologue d’Afsaneh.

Elle se tait.

— Quoi ?

Elle dit cela en passant, comme si elle n’avait pas compris ma remarque.

— C’est ma faute.

— Bien sûr que non ! (Je devine un agacement dans sa voix.) Comment ça pourrait être ta faute ?

Je n’hésite qu’un instant avant de tout lui raconter. Ma confiance en ma femme est quasiment illimitée. Et le besoin de me confesser est beaucoup plus envahissant que la crainte qu’elle trahisse mon secret.

 

OceanofPDF.com