L'énigme de la Stuga
Chapitre 43
— Me… me… m… ra… ra… rappelle pas.
Le visage de Harry Andersen était écarlate.
— D’accord, dit Pirjo en se penchant un peu en avant. Ce n’est pas grave, Harry.
Je dus me mordre la langue pour ne pas l’interrompre.
Cet interrogatoire était une farce – Harry mentait comme un arracheur de dents et Pirjo le laissait s’en tirer. Cela faisait des heures que nous le cuisinions et avant lui David avait subi le même sort.
Une de nos deux journées cruciales était en train de s’achever.
Pourtant, je ne l’interrompis pas. Je restai de marbre, espérant qu’elle remarquerait à quel point j’étais maître de mes émotions, ce self control que j’agitais devant son nez comme un drapeau blanc. Peut-être y avait-il encore de l’espoir qu’elle puisse me voir comme celui que je voulais être : celui qui ne distinguait pas la personne de ses actes. Celui qui faisait passer la loi avant la justice et qui savait établir une relation constructive avec les suspects.
Isak Saxon ajusta sa cravate.
— Je crois que nous n’arriverons pas beaucoup plus loin que ça, déclara-t-il en joignant les mains sur la table.
Pirjo opina du chef.
— Nous reviendrons demain, dit-elle. Nous parlerons plus avant.
— Mon client n’a rien à ajouter, renchérit Isak. Il est assez clair que ces interrogatoires ne mènent nulle part.
Une fois dans la cage d’escalier, je pris mon courage à deux mains, espérant ne pas paraître trop pressant.
— Ça ne te dirait pas de passer chez moi ce soir ?
Prijo ralentit et m’interrogea du regard.
— Je ne sais pas Manfred. Est-ce vraiment une bonne idée ?
— Je me disais juste que… (Je fis quelques pas de côté pour laisser passer un surveillant pénitentiaire.) … tu pourrais me donner quelques conseils d’aménagement intérieur, fis-je, regrettant immédiatement mes ineptes propos.
Pirjo fronça les sourcils. Elle avait l’air sincèrement navrée.
— Je ne suis pas très douée pour ça.
Elle souleva son sac à dos avec un petit sourire. Le tissu s’effilochait et une sangle s’était détachée.
— Je n’ai jamais été intéressée par l’apparence des choses, ajouta-t-elle.
Elle arracha d’un coup sec un des fils qui rebiquait de son sac.
— Mais d’accord, je peux passer. Un petit moment. Vers dix-huit heures.
— Parfait.
Les meubles furent livrés vers dix-sept heures. Enfin, des meubles… en l’état, il s’agissait de cartons plats expédiés par Ikea.
J’ouvris un des paquets, une chaise de cuisine, et étalai la notice de montage par terre. J’ouvris le petit sachet plastique scotché à un des pieds de la chaise, sortis les vis, les boulons et la clé Allen.
Je comptai une fois, puis une deuxième. Il manquait une vis, une foutue petite vis.
Dans la cuisine, je contemplai les crevettes disposées dans le plat de service, ouvris la bouteille de vin et me servis un verre.
Je devrais peut-être commencer par un des autres paquets. Peut-être y aura-t-il une vis de trop que je pourrai utiliser pour ces saloperies de chaises ?
Je retournai dans l’entrée, le verre de vin à la main, en avalai une gorgée et le posai par terre. J’observai les autres colis et jetai mon dévolu sur l’un des plus grands.
La table basse pour le salon.
En déballant le plateau de table, je compris qu’il était beaucoup trop petit – mon salon était aussi grand qu’un gymnase et cette table ressemblait plutôt à un meuble taille enfant.
Bizarre… ça avait l’air parfait dans le catalogue.
Malgré ma bévue, je me mis à l’ouvrage, posai le plateau à l’envers, m’agenouillai par terre et commençai à monter les pieds. Ce n’était pas difficile, mais c’était long. Il aurait fallu quatre mains pour tenir tout en insérant les vis dans les trous pré-perforés.
Après avoir fixé le quatrième pied, je retournai la table, m’appuyai doucement sur la surface lisse.
La table tangua et mon regard se posa sur une planche qui restait dans le carton.
Merde !
Je consultai la notice pour découvrir avec surprise que ce second rectangle de bois, une étagère, devait être monté sur les pieds avant de les visser à la table.
On sonna à la porte.
Je me levai péniblement, jurai dans ma barbe et décochai un coup de pied au carton vide qui atterrit un peu plus loin. J’entendis un cliquetis, un bruit de verre brisé – c’était mon verre, éclaté contre le sol. Une flaque jaune d’or s’étalait sur le plancher.
— Désolée, dit Pirjo, je suis un peu en avance.
— Ce n’est pas grave, mentis-je. Entre.
Je fis un pas de côté pour la laisser passer.
— Oups, tu es occupé, à ce que je vois.
Son regard s’arrêta sur les bris de verre.
— Je…
— J’ai horreur de monter des meubles, fit-elle avec une grimace.
Elle posa son sac à dos dans l’entrée.
Je m’empressai de balayer. Pirjo s’accroupit à côté de moi pour me donner un coup de main ; elle posa délicatement les grands éclats au creux de sa main.
Le verre brisé finit dans la poubelle de la cuisine.
Pirjo aperçut les crevettes.
— Tu sais, je passais en coup de vent.
— Ce n’est pas grave, rétorquai-je rapidement – trop rapidement. On peut quand même manger un petit bout.
Elle ne répondit pas tout de suite.
— Je ne peux pas, je suis invitée à dîner… Je n’aurais pas dû venir. C’était bête. Désolée.
Elle attrapa l’éponge et alla dans l’entrée. Je lui emboîtai le pas, la regardai s’accroupir et éponger le vin – son dos fin, ses boucles qui lui tombaient sur le visage. Son bras musclé qui frottait le sol.
Je pensai à sa peau si douce sous mes doigts, à la cicatrice qui courait le long de son sternum.
— Tu n’es pas obligée…
— Ça ne me dérange pas.
Elle se leva, détourna la tête.
— Manfred, je vais y aller.
— Mais… Les crevettes.
Il y avait tant de choses à dire, des milliers de mots qui n’attendaient que d’être prononcés. Le récit de nuits solitaires qui ne semblaient jamais s’achever, du manque qui brûlait dans ma poitrine. Et bien sûr la sensation cuisante d’avoir été injustement traité – n’avais-je pas fait tout mon possible, peut-être ? N’avais-je pas, sans broncher, toléré ses tentatives insensées de communiquer avec les jumeaux Andersen lors de l’interrogatoire d’aujourd’hui ? N’avais-je pas acheté des meubles comme elle l’avait suggéré ? Préparé à manger et acheté du bon vin ?
Mais ces choses-là ne se disent pas, car l’amour n’est pas une marchandise.
Et le manque d’affection est trop honteux pour être nommé.
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