L'énigme de la Stuga
MANFRED - Aujourd'hui
MANFRED
Aujourd’hui
OceanofPDF.com
41
Je suis de retour dans la salle d’interrogatoire de la prison de Kronoberg. C’est mon deuxième jour de vacances et nous ne sommes toujours pas partis.
Afsaneh me faisait grise mine ce matin. Elle me reprochait de me laisser provoquer trop facilement par Lykke, m’enjoignait d’essayer de lui parler sincèrement.
Ce qui m’a gêné, car Bodil, ma cheffe, m’avait dit exactement la même chose au téléphone dix minutes plus tôt.
— Enfin, Manfred ! avait-elle éructé. Un policier aussi aguerri que toi ne devrait pas se laisser provoquer au point de quitter la salle d’interrogatoire !
Que pouvais-je répondre ? Je savais qu’elle avait raison. Mais la rencontre avec Lykke avait éveillé des sentiments et des souvenirs depuis longtemps enfouis : le divorce d’avec Beatrice, la liaison avec Pirjo et, surtout, l’enquête sur la fille qui ressemblait tant à la mienne.
La porte s’ouvre et Lykke entre, accompagnée d’une surveillante.
— Bonjour, Lykke.
Elle me salue de la tête et s’assied en face de moi. La surveillante, une femme enrobée aux cheveux roux et gras, se tourne vers moi.
— Sonnez quand vous avez terminé.
— Entendu.
Elle ferme la porte, nous laissant seuls.
Lykke semble encore plus maigre et fatiguée qu’hier. Elle joint les mains, les pose sur ses genoux et se tourne vers moi. Son regard semble calme, mais son visage est méfiant.
Je scrute les ecchymoses au niveau de son cou.
— Je voudrais tout d’abord m’excuser, dis-je. Hier, ma réaction n’était pas professionnelle.
Elle hoche la tête.
— Ça a dû être terrible. Vos deux fils en détention provisoire, je ne peux même pas imaginer ce que vous avez traversé.
— Non, vous ne le pouvez pas.
Silence.
— Sachez que nous avons tout fait pour découvrir la vérité, comprendre ce qui est arrivé à Bonnie Högberg.
Elle semble réfléchir, hausse les épaules.
— C’est peut-être le problème. Parfois on s’efforce tellement de faire ce qui est juste que ça devient contre-productif.
Je revois les doigts pâles de David Andersen étreignant son inhalateur, le visage concentré de Harry Andersen lorsqu’il essaie de parler, mais ne parvient à émettre que des syllabes difficilement audibles.
J’entends ma voix comme un écho remontant du passé.
« Parle plus clairement, on ne comprend rien ! »
Je m’appuie contre le dossier – il faut que je garde mon calme. Tout est à ma portée – les aveux de Lykke, les vacances qui m’attendent et la possibilité de remiser ce chapitre de ma vie dans les recoins les plus sombres de l’oubli.
— Peut-être… Peut-être. Mais nous devons parler de la raison pour laquelle vous êtes ici aujourd’hui.
Lykke ne semble pas m’entendre, elle me répond par une autre question.
— Pourquoi les avez-vous gardés si longtemps ?
— Je… La procureure estimait que…
Elle éclate d’un rire bref.
— Vous allez rejeter la faute sur Susanne Bauer ?
Je me remémore les jumeaux Andersen, affaissés sur leur chaise avec leurs longues jambes étendues devant eux. J’ai presque l’impression qu’ils sont avec nous. Je pense à Pirjo. Je l’imagine, à côté de Lykke, les mains croisées sur la poitrine, ses yeux gris posés sur moi, une réprimande silencieuse.
« Je distingue les personnes de leurs actes, Manfred. »
— Nous…, je commence, mais suis incapable de poursuivre.
Ne reste que la douleur cuisante dans la poitrine, à l’endroit habituellement réservé à Aron. Son véritable tombeau, dans le noir près de mon cœur.
OceanofPDF.com