L'énigme de la Stuga
Chapitre 56
Nous avions tout essayé – parlé avec les garçons, supplié, essayé de les convaincre d’aller voir un psychologue pour régler leurs problèmes.
En vain.
Il arrivait que Gabriel et moi nous disputions à ce propos.
— Laisse-les, disait-il. Ça passera avec le temps.
— Ça fait des années, rétorquai-je.
Parfois, quand la peine ou la colère étaient trop fortes, je ne pouvais m’empêcher de mentionner Chaos, même si je m’étais convaincue d’avoir tourné la page.
— Tu n’aurais jamais dû écrire ce bouquin de merde !
— C’est un roman, je n’avais pas l’ambition de raconter la vérité. Et puis, le conflit entre les garçons est beaucoup plus profond que ça, je n’ai fait que révéler ce qui existait déjà.
Et le raconter à la moitié de la Suède, pensais-je.
Certes, Gabriel avait raison, les garçons étaient en froid avant la publication du livre, il n’empêche que le roman avait rendu nos existences encore plus difficiles. David devait être celui qui avait géré la situation le plus constructivement – il avait déménagé, changé de nom de famille, s’était bâti une nouvelle vie, une vie meilleure. J’étais très heureuse pour lui.
La situation était plus difficile pour Harry – il avait arrêté le lycée et était au chômage. Nous essayions de lui trouver des tâches qui aient du sens pour lui ici, mais une fois que tout le bois avait été coupé et rentré, les mauvaises herbes arrachées dans les plates-bandes et la voiture lavée, il ne restait pas grand-chose à faire.
Chaos avait aussi changé mon quotidien et celui de Gabriel.
Si un habitant des environs était passé à côté de l’information que l’un de nos fils était un assassin, aucun doute ne subsistait désormais plus pour personne. On nous foudroyait du regard à la supérette, les conversations s’interrompaient quand nous nous approchions, les gens s’écartaient comme devant des pestiférés. Nous recevions des appels anonymes et des lettres de menace nous exhortant à déménager et ne plus jamais revenir.
— On s’en fout ! lançait Gabriel. On ne les connait pas.
Il n’avait pas tort, ce n’étaient pas nos amis, mais au moins, avant la mort de Bonnie et la parution du livre, ils ne nous haïssaient pas.
Lors de mes courses en ville, il arrivait que je croise un des parents de Bonnie. Un jour, Lena Högberg avait surgi au rayon fruits et légumes du supermarché. Elle avait choisi une aubergine et l’avait soupesée dans sa main potelée. D’un bond, je m’étais réfugiée au rayon épicerie, poussant le chariot devant moi, je m’étais recroquevillée près des cacahuètes, étranglée par les bouffées d’angoisse.
C’est plus dur pour elle que pour moi, me dis-je. Bonnie est partie pour toujours.
À une autre occasion, j’avais croisé Stefan Högberg, avec un paquet sous le bras, au beau milieu du pont Skeppsbron, dans le centre historique de Stockholm, tandis que je rentrais du travail. Je me demandai ce qu’il faisait là.
Il m’avait aperçue une seconde avant que je le voie.
Je m’étais figée, serrant dans mon poing le sac en tissu lourd de manuscrits. Campé sur ses pieds, il me dévisageait, visiblement sans la moindre intention de bouger. C’était à la fois surréaliste et effrayant – nous étions restés au moins dix secondes à nous fixer, puis j’avais baissé les yeux et fui dans une ruelle, la queue entre les jambes.
Après coup, j’ai songé que j’aurais dû aller le voir, lui parler peut-être. Ce n’était pas quelqu’un de méchant, c’était un papa qui avait perdu son seul enfant. Et moi, je n’avais rien fait de mal, si ? J’avais juste mis au monde deux garçons, deux hommes, dont l’un avait tué sa fille.
Dont l’un…
Voilà une autre des raisons qui me tenaient en éveil, je ne savais toujours pas qui avait tué Bonnie. Si j’avais su, j’aurais pu pardonner et tourner la page, j’en suis sûre. Parce que j’aimais mes fils, quoi qu’ils aient fait, et cet amour était plus grand et plus fort que tout. Le temps avait passé, mais Gabriel et moi flottions toujours dans un océan d’incertitudes.
— J’ai arrêté de gamberger, rétorquait Gabriel quand je m’ouvrais à lui. Je crois que j’ai accepté qu’on ne saura jamais.
— Si seulement je pouvais lâcher prise aussi facilement.
— Qu’est-ce que ça changerait de savoir ? demandait-il en me regardant tristement. Ça ne ferait pas revenir Bonnie.
Non, elle ne reviendrait pas, elle ne pourrait jamais profiter de tous les instants qu’elle avait perdus. Les joies, les peines, les moments d’agacement inévitables pour lesquels nous déployons tant d’énergie – le lave-vaisselle qui fait des siennes, les cadeaux de Noël qu’il faut acheter, les conflits au travail. Elle n’aurait jamais d’enfants, ne déplorerait jamais ses premiers cheveux gris ou ne se déciderait jamais, après bien des tracas, à quitter cette relation dysfonctionnelle dans laquelle elle s’était tellement investie.
Bonnie aurait à jamais dix-sept ans.
*
Jujje et Olof arrivèrent presque en même temps.
Gabriel et moi allâmes les saluer et donner un coup de main à Olof qui venait de se faire opérer de la hanche et avait besoin d’aide pour marcher.
— Lykke ! fit Olof en brandissant sa béquille par la portière ouverte. Tu es rayonnante, comme d’habitude !
Je laissai passer le mensonge, saisis la béquille et répondis qu’il n’était pas si mal non plus, tandis qu’il s’extrayait de sa nouvelle Fiat – qu’il avait achetée à contrecœur lorsque sa vieille épave était tombée en morceaux.
Il me tendit un panier. Je soulevai la nappe de lin et découvris un tas de petits œufs frais.
— Oh ! Adorables !
— Ce sont des œufs de caille. Tu te rappelles Bernadette, l’éditrice de non-fiction free-lance avec laquelle on travaillait sur les livres de jardinage ?
Je hochai la tête, caressai du bout des doigts les coquilles lisses et fraîches.
— Elle a fini par réaliser son rêve, expliqua-t-il en glissant ses lunettes dans une poche de gilet et son tabac à pipe dans l’autre. Elle a acheté une maison à la campagne où elle élève des cailles. Tu sais qu’elles pondent plus d’un œuf par jour ?
— Non, je ne savais pas.
Je lui tendis sa béquille.
Jujje nous rejoignit, tout sourire, tapa dans le dos de Gabriel et repoussa les mèches grisonnantes qui lui tombaient devant les yeux.
La sueur perlait sur son front bronzé et sa chemise était maculée de grandes taches humides à la poitrine.
— Panne de clim, fit-il en voyant mon regard. Un vrai sauna là-dedans. J’ai dû perdre au moins deux kilos entre Stockholm et Södertälje. (Il indiqua la Tesla bleu marine.) On paie ça une fortune et cette bagnole n’est même pas foutue de fonctionner.
Je contemplai l’onéreuse automobile – sur la banquette arrière, deux rehausseurs pour enfants et quelques jouets.
Près de cinq ans plus tôt, Jujje était devenu père de deux fillettes – rien de bien étonnant en soi, si ce n’est qu’il avait eu ses enfants avec deux femmes différentes sans qu’elles soient au courant de la situation. Sans compter que les fillettes étaient nées à trois mois d’écart seulement. Pour finir, l’une des mamans était une éditorialiste influente qui travaillait pour un média conservateur tandis que l’autre était une députée d’extrême gauche.
Jujje, habitué à avoir une vie privée compliquée, gérait la situation du mieux qu’il pouvait. C’était un super papa, il adorait ses enfants qui vivaient chez lui une semaine sur deux. Et les petites s’adulaient, même si leurs mères refusaient de se rencontrer.
— Hum, fit Olof en caressant son ventre dodu. (Il jeta un regard suspicieux à la Tesla.) J’ai entendu qu’elles peuvent prendre feu.
— Bien sûr, rétorqua Jujje en haussant les épaules. Si on fonce tout droit dans un rocher.
— Pff !
Olof et Jujje ne s’étaient jamais vraiment appréciés, et le temps n’avait rien fait à l’affaire. La seule raison pour laquelle ils acceptaient la compagnie d’un de l’autre c’est qu’ils étaient invités chez nous.
— Venez, dis-je. Nous allons hisser le mât.
*
J’avais prévu des marque-places à table – pas que nous soyons particulièrement formels, mais je voulais éviter les problèmes au cours du repas. David serait à une extrémité, Harry à l’autre. Je m’étais placée au milieu pour avoir vue sur toutes les conversations et pouvoir intervenir si elles touchaient des sujets sensibles ou si les garçons commençaient à se disputer.
Fanny m’aida à sortir les plats tandis que Gabriel et Jujje dressaient le traditionnel mât – il était plutôt sobre, environ deux mètres de haut et décoré de branches et feuilles de bouleau. Les deux couronnes étaient garnies des fleurs de Fanny.
À côté du lilas, David discutait avec Olof, un verre de vin à la main.
— La médecine interne ? dit Olof. J’ai connu une femme qui…
Fanny posa le saladier de pommes de terre fumantes entre deux bouquets de fleurs, y plaça des couverts de service et me sourit timidement.
— Quelle jolie table, Lykke !
— Merci, répondis-je en effleurant son bras.
Je me tournai vers la maison. Harry était appuyé contre le mur, il semblait examiner ses ongles, comme s’il y cherchait des saletés, mais je savais que sa posture nonchalante et son expression indifférente n’étaient qu’une façade. Là-bas, à bonne distance de nous, il gardait le contrôle – il pouvait suivre tout ce qui se passait sur la pelouse sans être obligé de participer aux conversations.
— On a oublié quelque chose ? demanda Fanny en posant les mains sur les hanches, le dos légèrement cambré.
Après un coup d’œil à la table, je répondis :
— Les eaux-de-vie, dans le congélateur.
— Je vais les chercher !
Elle se dirigea vers la maison à pas légers, sa robe vaporeuse voletant autour de ses mollets graciles.
Harry la suivit du regard quand elle passa devant lui.
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