L'énigme de la Stuga
Chapitre 49
Gabriel avait sans doute raison, nous devions aller de l’avant, essayer d’oublier.
Mais tant de choses étaient impossibles à oublier – le rire de Bonnie, son entêtement, son audace… Elle aurait pu faire ce qu’elle voulait dans la vie, si cette dernière ne lui avait pas été arrachée. La proximité évidente de David et Harry, qui s’était changée en silence glacial. Et enfin, ma confiance en mes fils, à jamais mâtinée de doute et de méfiance.
Comment pouvais-je les aimer quand l’un d’entre eux avait tué Bonnie ?
Comment les haïr quand l’un d’entre eux était innocent ?
Le problème était apparemment insoluble.
Mais très vite nous eûmes des questions plus concrètes à régler. Quelques jours après ma conversation avec Gabriel, la professeure de suédois des garçons téléphona. Elle s’excusa de nous déranger et expliqua qu’elle voulait parler des absences de Harry.
— Des absences ?
Je me sentis idiote. Moi qui croyais que mes deux fils avaient été assidus depuis leur sortie de détention !
— Harry n’est quasiment pas venu du trimestre.
— Je ne comprends pas. Depuis qu’ils sont sortis de…
— David a été assidu, répondit-elle rapidement, comme si elle voulait m’épargner de prononcer le mot « détention ».
Je soupirai. Je n’étais pas vraiment surprise. Ils refusaient de se regarder ici, pourquoi accepteraient-ils de passer la journée dans la même salle de classe ?
— Je vais lui parler. Il ne va pas très bien en ce moment.
— Je comprends.
— Comment ça se passe pour David ?
Elle ne répondit pas tout de suite.
— Il n’a aucun problème avec le travail scolaire. Il n’a jamais eu de difficultés. Mais il est en retrait et n’a pas l’air de vouloir passer du temps avec ses camarades.
Elle se tut.
— Peut-être qu’il lui faut plus de temps ?
— Oui, peut-être. Le temps guérit la plupart des blessures.
C’étaient des conneries, bien sûr – le temps ne guérit pas les blessures, ce sont les personnes qui le font. Et seulement si elles ont décidé de le faire. Pardonner et passer à autre chose est un acte conscient, un choix, si l’on veut.
Ce n’est pas quelque chose qui arrive seulement parce que le temps passe.
Il s’avère que Harry et David ne voulaient pas guérir leurs blessures, ils étaient bien trop occupés à les raviver.
— Harry, fis-je ce soir-là lorsqu’il vint chercher son dîner.
— Mmh, répondit-il en emplissant son assiette de boulettes de viande et de pommes de terre.
Son regard s’arrêta sur un livre posé à côté de la corbeille à pain : Crime Fiction and the Locked Room – the Rise and Fall of a Literary Genre.
— Qu’est-ce que c’est ? demanda-t-il.
— Rien. Juste un essai.
— Je peux l’emprunter ?
En temps normal, Harry ne lisait pas beaucoup. Je l’aurais encouragé, mais il s’agissait d’un ouvrage universitaire aride listant tous les livres sur le mystère de la chambre close.
Je n’avais pas eu la force de le terminer, mais j’avais tout de même engrangé certaines informations, notamment que le genre avait connu son âge d’or entre 1920 et le début de la Deuxième Guerre mondiale, que le maître du genre était John Dickson Carr et que la plupart des auteurs venaient du Royaume-Uni.
— Tu peux le prendre, mais je doute qu’il te plaise.
— Hmm, fit-il en glissant le livre sous son bras.
— Harry, pourquoi tu sèches les cours ?
Il lança un long regard vers l’entrée, comme s’il craignait que son frère ne débarque.
— Parce que je… j’arrive plus à encaisser.
— Mais enfin, Harry. Qu’est-ce que tu fais de tes journées ?
— Rien de spécial.
— C’est-à-dire ?
— Je vais au café. Ou à la bibliothèque.
Je soupirai.
— C’est difficile pour toi, je le comprends. Mais si tu ne vas pas en cours, tu n’auras pas les notes pour poursuivre tes études.
— Je ferai une formation pro… professionnelle.
Je ressentis une vive frustration. Un peu trop vive.
— Tu gâches ton avenir !
— Quel avenir ? rétorqua-t-il les yeux baissés sur son assiette.
Il attrapa le ketchup, se servit libéralement.
— Tu plaisantes ? Tu ne comprends pas la chance que tu as ? Bonnie est morte. David et toi étiez à ça de finir derrière les barreaux.
Je levai une main, plaçant le pouce à un centimètre de l’index.
— Tu ne comprends rien, marmonna-t-il, puis il saisit son assiette et fourra une canette de Coca dans la poche de son jogging.
— Chéri !
Je fis un pas vers lui, lui caressai les cheveux.
Il se déroba, me tourna le dos.
— Je redescends.
*
Quelques jours plus tard, un soir, Olof vint nous rendre visite. Avec une surprise.
J’étais dans la cuisine à essayer de comprendre où étaient passés tous les biscuits aux épices lorsqu’une voiture klaxonna.
— C’est Olof et Signe, annonça Gabriel en entrant dans la cuisine.
— Où sont passés les biscuits ? m’enquis-je en passant une main sur une étagère vide. Et qui est Signe ?
— À ton avis ? Je parie que c’est Harry. Et Signe est ma nouvelle éditrice.
Je sortis du garde-manger en fermant la porte derrière moi.
— Et Tuss alors ? Qu’est-ce qui s’est passé ?
— Ce qui se passe toujours, rétorqua-t-il, dos à moi. Elle me trouvait lourd et dictatorial. Et puis elle a reçu une proposition de Bonnier.
Il se dirigea vers l’entrée, je lui emboîtai le pas.
On entendit des pas dans l’escalier menant à la terrasse, puis des coups à la porte.
Gabriel ouvrit.
— Salut ! dit Olof en entrant avec deux sacs à la main.
Il était suivi d’une femme blonde et menue en jean baggy et veste en cuir rouge.
— Signe, fit-elle en souriant.
Elle me serra la main. Je la saluai. Elle semblait à peine plus âgée que Harry et David.
Dans la cuisine, Olof entreprit de déballer ses paquets et nous parla des mets qu’il avait apportés.
— Détrompe-toi, expliqua-t-il à Gabriel. Ce n’est pas du poulet, mais du chapon, un coq castré.
— Et pourquoi on va castrer ces pauvres coqs ? s’enquit Gabriel.
— La viande devient beaucoup plus grasse et…
Je me tournai vers Signe.
— J’ignorais que Tuss était partie. En fait, je travaille aussi pour la maison, mais je ne suis pas très souvent au bureau. Je bosse principalement de chez moi.
En réalité je travaillais presque uniquement chez moi depuis la mort de Bonnie. Je partais du principe que Signe connaissait la situation, mais je n’avais aucune envie d’en parler.
Elle sourit et replaça une barrette qui maintenait ses cheveux fins.
— J’ai commencé hier.
— Super. Qu’est-ce que tu faisais avant ?
— J’ai travaillé quelques années comme éditrice free-lance. Avant ça, j’ai fait des études de littérature et d’écriture.
Le four à micro-ondes sonna.
— Tellement dommage de réchauffer d’aussi bons plats au micro-ondes, déplora Olof en soulevant le plat accueillant le poulet qui n’était pas un poulet.
Le chapon était excellent, le vin qu’Olof avait apporté était tout aussi exceptionnel – apparemment les vignes poussaient sur un versant peu incliné, exposé au sud, dans un sol minéral de la vallée de la Loire.
— Non merci, protesta Olof lorsque Gabriel tenta de remplir de nouveau son verre. Je prends le volant ce soir. Et j’ai un précieux colis avec moi.
Il tapota la tête de Signe qui affichait un sourire froid.
— Alors, comment ça se passe avec le manuscrit de Theodor Broman ? m’interrogea Olof.
— Bien. Un peu trop bien, peut-être.
Olof leva un sourcil, ôta ses lunettes et expira sur les verres.
— Trop bien ?
— Il a presque fini. Mais il y a un truc qui cloche. Le texte est trop soigneux, le ton est différent. Je dois dire que je ne reconnais pas sa voix.
Olof frotta ses lunettes contre son pantalon en velours côtelé.
— Alors tu penses que… ?
— Oui. J’en suis sûre. Mais ça ne ferait pas de mal d’avoir un deuxième avis. Tu as le temps ?
— Hmm, fit Olof.
Il remit ses lunettes, passa la main sur son front dégarni.
— Je ne suis pas sûr qu’il faille creuser … tant que le livre est prêt à temps. Et qu’il tient la route.
Il esquissa un geste de la main.
Signe avait suivi notre conversation en silence, mais j’étais sûre qu’elle en avait saisi chaque mot et qu’elle avait suffisamment de tact pour s’abstenir de toute question ou commentaire.
— Comment ça se passe pour toi ? interrogea Olof avec un mouvement de tête vers Gabriel.
— Eh bien… je crois que j’arrive enfin à mettre un peu d’ordre dans mon manuscrit, mais ça n’a pas été facile.
Olof marmonna une réponse vague, il savait aussi bien que moi que Gabriel pouvait tomber dans un trou noir pendant l’écriture, un trou d’où il pouvait sortir, certes, ce qui ne le rendait pas moins désagréable.
— Ça doit être épuisant l’écriture autobiographique, fit remarquer Signe.
— Autofictionnelle, corrigea Gabriel, et il se lança dans une longue présentation des possibilités et limites de la fiction.
Olof, qui venait de sortir sa pipe et son tabac, se pencha vers moi et baissa la voix.
— Comment allez-vous vraiment ? demanda-t-il.
— Ça va un peu mieux chaque jour.
Ce n’était pas un mensonge, la vie commençait à retrouver une certaine normalité.
Mais le lendemain, j’étais tombée sur le manuscrit de Gabriel. Ce qui avait tout changé.
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