L'énigme de la Stuga
MANFRED - Huit ans plus tôt
MANFRED
Huit ans plus tôt
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Ce jour-là, nous sommes arrivés à l’Éternité vers onze heures du matin, une heure seulement après l’appel de la police locale – ils avaient besoin de renforts, c’était au beau milieu de l’été et ils manquaient de personnel. C’était notre cas à nous aussi à la Crim, mais l’affaire était prioritaire. Sans compter que l’Éternité se trouvait à distance raisonnable de Stockholm, à moins d’une heure de voiture.
Nous ne savions pas grand-chose de ce qui nous attendait, simplement qu’une adolescente était décédée dans des circonstances suspectes et qu’une enquête préliminaire pour homicide volontaire avec préméditation avait été ouverte.
À côté de moi dans la voiture, Pirjo, l’une des nouvelles recrues du service, mais elle avait de la bouteille, elle avait enquêté sur une dizaine d’assassinats. Pirjo était taciturne et réfléchie, ce qui pouvait passer, à tort, pour de la nonchalance, voire de la paresse. C’était tout le contraire – derrière ses épaisses lunettes et sa chevelure de caniche se cachait une intelligence affûtée. Et rien n’échappait à ses mélancoliques yeux gris.
— Ça doit être ici, fit-elle remarquer avec son accent chantant du nord de la Suède.
Elle posa la carte sur ses genoux et plissa les yeux dans la direction des bâtisses rouges que l’on devinait entre les arbres.
La voiture cahotait violemment sur le chemin de terre. Je ralentis, roulai au pas entre les gigantesques sapins et les rochers couverts de mousse, m’efforçant d’éviter les nids-de-poule qui criblaient la route.
En nous approchant, nous vîmes les voitures de police et la fourgonnette blanche des techniciens garées à côté d’une BMW noire et d’une vieille Renault rouillée. Une Volvo rouge était garée un peu plus loin.
— Nous y voilà, constatai-je en freinant près d’une souche.
Le soleil s’était frayé un chemin à travers les lourds nuages et l’humidité montait de l’herbe mouillée de pluie. Une odeur de végétaux et de terre humide flottait dans l’air lorsque nous ouvrîmes le portail pour nous diriger vers les bâtiments.
La ferme comportait deux maisons de couleur rouge de Falun – une grande et une plus petite – qui semblaient dater de la fin du e xix siècle. Les fenêtres à croisées et les pignons étaient peints en blanc et une grande terrasse donnait sur le lac qui s’étendait à quelques centaines de mètres de là. La plus petite bâtisse était entourée de Rubalise bleu et blanc.
Une grande pelouse entourée de bosquets d’arbres fruitiers et de plantes opulentes s’étendait devant la maison. Un cercle de gazon coupé ras formait une surface plane au milieu de l’herbe sur laquelle était posée une table provisoire formée de tréteaux et d’une planche de bois. Au-dessous, un sac-poubelle à moitié rempli de bouteilles vides luisait dans le soleil.
Pirjo s’arrêta et contempla la scène, recula de quelques pas, leva les yeux vers le bâtiment principal et flaira l’air comme un chien de chasse.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
— Ils ont fait un festin d’écrevisses.
Un peu plus loin, un petit chapeau rouge brillant dépassait de l’herbe telle une fleur exotique venant d’éclore. Une fois n’est pas coutume, Pirjo avait raison.
Une collègue en uniforme sortit de la maison principale, elle s’approcha de nous à pas décidés.
— Je peux vous aider ? s’enquit-elle, les mains calées sur ses larges hanches.
— Manfred Olsson et Pirjo Lundquist de la Crim, dis-je en montrant ma carte.
Son visage se détendit, elle hocha la tête.
— Merci de vous être déplacés.
Elle nous serra la main et se présenta. Nathalie Skog, cheffe de groupe.
Elle repoussa une mèche de ses courts cheveux poivre et sel d’une main bronzée et indiqua les maisons de la tête.
— La victime se trouve dans la stuga. La légiste et les techniciens aussi. Vous voulez peut-être leur parler.
— Oui, répondit Pirjo.
— Après vous pourrez vous entretenir avec les autres, ils sont dans la maison principale.
— Qui y a-t-il ? demandai-je.
— La famille qui vit ici, les époux Andersen. Et trois invités qui ont dormi dans le cabanon au bord du lac cette nuit. Ils ont célébré la fête des écrevisses hier soir.
Pirjo ne dit rien, elle ne me lança même pas ce regard éloquent signifiant qu’elle avait tiré la bonne conclusion. Ce n’était pas son genre et ça me plaisait.
D’ailleurs, pas mal de choses me plaisaient chez Pirjo. Le fait qu’elle réfléchisse avant de prendre la parole, par exemple. Qu’elle traite tout le monde, même le criminel le plus endurci, avec le même respect. Elle possédait également un tas de qualités que je lui enviais : elle semblait capable de garder un calme olympien jusque dans les situations les plus stressantes, et les tâches répétitives, chronophages et monotones qu’impliquait le travail de policier – passage au crible des relevés téléphoniques et bancaires, comparaison des auditions des témoins – ne la dérangeaient pas.
Je ne pouvais néanmoins pas prétendre la connaître vraiment. Elle était discrète sur sa vie privée. J’imagine qu’elle avait depuis longtemps décidé que je n’étais pas assez intéressant pour que nous devenions plus que des collègues.
Nous nous dirigeâmes vers la stuga, accompagnés de notre collègue qui se nommait Nathalie, mais n’avait pas l’apparence d’une Nathalie – ce nom évoquait à mes yeux une Française en robe d’été, un cocktail à la main, mais va savoir ! Cette femme ressemblait davantage à une Berit ou une Ulla avec ses cheveux courts, ses joues rosées et sa présence calme, rassurante.
— La victime s’appelle Bonnie Högberg, expliqua-t-elle. Dix-sept ans. Elle vit à quelques kilomètres d’ici. Ses proches ont été informés, mais pas encore entendus.
Elle enjamba la rubalise avec une agilité surprenante et nous tendit des surchaussures en plastique bleu.
— C’était l’une des invités hier soir ? s’enquit Pirjo.
Nathalie acquiesça.
— Une amie des jumeaux David et Harry Andersen.
— Des jumeaux ? répétai-je.
— Oui, fit Nathalie. Pourquoi ?
— Non, rien. Qui a trouvé la fille ?
— La mère des jumeaux, Lykke Andersen. Elle est allée voir ses fils un peu avant huit heures ce matin pour leur demander d’éteindre la musique. Apparemment elle était restée allumée toute la nuit.
Pirjo enfila ses surchaussures, attacha ses cheveux brun clair frisés et se tourna vers Nathalie.
— Un suspect ?
Nathalie sembla hésiter.
— Les garçons ont été visiblement seuls dans la stuga avec Bonnie Högberg toute la nuit. La porte était verrouillée de l’intérieur et toutes les fenêtres étaient fermées quand la mère est arrivée.
Pirjo se contenta d’acquiescer.
— Ça va aller pour vous ? demanda Nathalie. Je suis dans la maison principale si besoin.
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