L'énigme de la Stuga
Chapitre 66
Lykke semble apaisée lorsqu’elle s’assied en face de moi dans la salle d’interrogatoire. Son visage est détendu, ses yeux ne sont plus rouges et gonflés.
— Bonjour.
— Bonjour.
Je regarde l’enregistreur et je choisis de lui parler quelques instants avant de l’allumer. Je ne l’avais pas prévu, mais cette décision me rassérène, presque comme si quelqu’un d’autre l’avait prise à ma place. Quelqu’un de plus malin et perspicace que moi.
— Je voudrais que nous revenions sur quelques détails de la mort de Gabriel, dis-je.
— D’accord.
— Pourriez-vous me raconter précisément ce qui s’est passé quand il vous a attrapée par le cou.
Elle acquiesce.
— Il m’a soulevée. J’ai eu un voile noir sur les yeux et… (Elle lève les mains.) J’ai tâtonné, je cherchais quelque chose… je suis tombée sur le couteau. Juste après, une seconde ou deux, j’ai senti le sol sous mes pieds. Mais il serrait toujours ma gorge aussi fort. Je croyais que j’allais mourir, j’en étais persuadée. Alors…
Elle baisse la tête.
— Je lui ai planté le couteau dans la poitrine.
— Combien de fois ?
— Une fois. Une seule fois. J’ai dû tomber au mauvais endroit, car il n’y avait aucune résistance.
— Le couteau a touché le cœur. L’hémorragie lui a été fatale en quelques minutes.
Elle acquiesce sans lever les yeux.
— C’est terrible, murmure-t-elle. Mais c’était pour sauver ma propre vie.
Je garde le silence un instant.
— Il y a une chose que je ne comprends pas.
Elle redresse la tête, croise mon regard.
— Jujje a affirmé que vous aviez des traces de sang autour du cou.
Elle fronce les sourcils.
— Ah bon ?
— Oui. Et si Gabriel vous a serré le cou avant de recevoir le coup de couteau, je ne comprends pas pourquoi vous auriez eu du sang à cet endroit.
Elle pâlit sous son bronzage, passe la main sur les hématomes qui se sont estompés ; ne restent que des nuances jaunâtres tirant sur le vert.
— J’ai dû…, commence-t-elle, puis elle s’interrompt.
Nous demeurons un moment sans parler.
— Peut-être qu’il a mal vu, suggère-t-elle. Il a peut-être pris les hématomes pour du sang.
— C’est ce que je pensais d’abord. Mais j’ai parlé à la légiste et généralement l’hématome apparaît au bout d’un bon moment. En outre, Olof a affirmé vous avoir entendue l’appeler quand il dormait dans la cabane près du lac. Il avait l’impression que vous étiez juste devant.
Lykke ne répond pas. Ses yeux me fixent. Et à cet instant je comprends qu’elle sait.
Elle sait que je sais.
Elle regarde l’enregistreur. L’écran est noir, la diode qui indique que l’enregistrement est en cours est éteinte.
— Olof a dû se faire des idées. Et peut-être que je me suis touché le cou. Mes mains étaient pleines de sang.
— Peut-être, dis-je. Et ensuite vous vous êtes lavé les mains et le visage. Parce que dans le rapport de la médecin légiste il n’était pas question de sang à cet endroit-là.
*
Bodil est assise à son bureau en jupe et chemisier jaune clair. Ses cheveux bruns coupés en carré court brillent dans les rayons du soleil du matin qui pénètrent par la fenêtre.
Elle repousse son ordinateur portable et m’observe au-dessus de ses lunettes de lecture.
— Manfred ! Assieds-toi, je t’en prie.
Elle indique la chaise devant le bureau.
Je m’exécute, mais je suis obligé de me tenir au dossier parce que mon genou me brûle lorsque je tourne la jambe.
Son front se plisse. Elle me jauge du regard et esquisse un sourire.
— Tu as maigri, non ?
— Ça se voit ?
— Tu suis quel régime ? Cétogène ? LCHF ?
— Je bouffe des carottes. Principalement des carottes.
— Aïe. Pas marrant.
— Les régimes, ce n’est pas censé être marrant, si ?
Elle penche la tête sur le côté et replace le pot à crayons d’une main – c’est le genre de choses qu’elle fait : replacer des objets, épousseter des grains de poussière invisibles. Bodil est la personne la plus maniaque que je connaisse.
— Je ne sais pas… Il y a beaucoup d’aliments qui sont à la fois bons et sains.
Je ne réponds pas – Bodil est maigre comme un clou. Que sait-elle du surpoids ? Ça la concerne aussi peu que la nourriture et le sexe, me dis-je, et je l’imagine devant sa télé dans son appartement immaculé, en lavallière et avec un bol de salade sans vinaigrette sur les genoux.
— J’ai terminé, dis-je. Les interrogatoires. Le régime c’est un projet de vie, je crois.
— Et ?
— Ne soyons pas trop pressés. Vous avez de nouveau interrogé les jumeaux Andersen ?
— Oui. Ils confirment la version de Lykke. Dès qu’on leur a expliqué qu’elle avait reconnu les faits et que cela penchait vers la légitime défense, ils se sont souvenus de tout. Ils l’ont vue tuer son mari. Ils ont aussi parlé du bouton qui, d’après eux, prouve qu’il a tué Bonnie Högberg. Il a été expédié à l’Institut national de la police scientifique. La chemise aussi. Les techniciens n’ont évidemment pas eu le temps de l’examiner, mais ils pensent que le bouton appartenait à la chemise que portait Gabriel.
Je marque une pause, masse mon genou douloureux.
— L’examen de la scène de crime étaye le témoignage de Lykke. On a retrouvé ses empreintes sur le couteau. Ses vêtements étaient tachés du sang de Gabriel. Et le parquet de la chambre de la stuga était ouvert, comme elle l’avait décrit.
— Mais ?
Bodil écarquille légèrement les yeux.
— Je t’envoie le rapport ce soir.
Bodil a un petit rire.
— Bien tenté. Tu sais que je ne peux pas attendre aussi longtemps.
— Tu ne peux pas ou tu ne veux pas ?
Elle sourit et s’étire comme un chat.
OceanofPDF.com