L'énigme de la Stuga
Chapitre 38
Éditeur est le métier le plus étrange du monde.
On est à la fois coach en écriture, correcteur, psychologue, meilleur ami, manager et esclave. Il faut posséder une patience d’ange tout en sachant exercer une pression sur l’auteur quand cela s’avère nécessaire. On doit écouter des confidences qui donnent la chair de poule sans pouvoir les répéter. On se fait parfois humilier et passer un savon, mais on ne doit jamais perdre la face.
Nos missions peuvent être extrêmement terre à terre.
On raccompagne chez eux des auteurs ivres morts à la sortie d’un restaurant, on console de jeunes écrivains en pleurs, distribue du paracétamol et achète des préservatifs au Salon du livre, parfois pour le même auteur – le tout sans broncher. Cerise sur le gâteau, on bosse le week-end et doit de temps en temps annuler ses vacances. On vit aussi des expériences de lecture formidables et de riches moments où l’on se réjouit des réussites de ses auteurs. Peut-être essuie-t-on même une larme lorsque l’un d’entre eux connaît un succès fou. Puis tout recommence.
Voilà ce que l’on fait, ce que l’on subit, tout cela pour une rémunération plutôt modeste.
Heureusement, l’argent n’était pas une préoccupation pour nous – Gabriel gagnait suffisamment pour couvrir nos besoins et même davantage. Sans compter que mon investissement avait toujours été décorrélé de mon salaire. J’avais appris à gérer, voire à apprécier toutes ces étranges situations auxquelles j’étais sans cesse confrontée.
La plupart des problèmes se résolvaient sans trop de difficultés et quand on y parvenait, la satisfaction était réelle. Le travail était de surcroît une parfaite manière d’échapper à mon triste quotidien – me plonger dans un texte ou pousser un auteur caractériel à pondre un manuscrit me faisait oublier pour un temps mes soucis.
*
Le lendemain de ma curieuse conversation avec Theo, j’ai fait une longue promenade. J’ai marché de chez moi jusqu’à la grande route. Il avait plu – de petites flaques émaillaient le sentier. Dans certaines d’entre elles, la surface brune de l’eau prenait les couleurs de l’arc-en-ciel à cause de fuites d’essence.
Arrivée à l’embranchement, j’hésitai un instant en regardant les vaches qui broutaient calmement de l’autre côté de la route. Si je continuais vers la droite, je débarquais à la station-service où j’étais certaine de croiser du monde. Je pouvais marcher dans l’autre sens, mais c’est dans cette direction que se trouvait la ferme des Nyström, que je n’avais pas envie de voir non plus.
L’image d’un Jujje hilare juché sur la jument me revint, ainsi que celle d’Åke Nyström qui le dévisageait, les yeux ronds comme des billes, la main sur le cœur.
J’imaginais fort bien qu’il avait relaté cet événement à qui voulait l’entendre.
« Et il était là, le camé, à califourchon sur cette pauvre bête ! À poil en plus ! Dieu sait ce qu’il a fait subir à cette pauvre jument ! »
Et les réactions de l’auditoire :
« Doux Jésus ! Ils sont cinglés là-bas à l’Éternité ! »
Au moment où je rebroussais chemin, tournant le dos aux vaches, j’entendis une mobylette approcher. Je hâtai le pas, mais jetai un coup d’œil par-dessus mon épaule et reconnus la tignasse rousse de Jonas Sandén dépasser du casque.
Jonas était l’un des rares camarades de classe de Harry et David que les garçons avaient fréquentés. Pas beaucoup, mais suffisamment pour qu’il puisse être qualifié d’ami.
Je m’arrêtai, trempai le bout du pied dans une flaque en me demandant quoi faire. Je ne pouvais pas partir maintenant, ça semblerait bizarre, je choisis de lever la main en guise de bonjour.
Il freina à quelques mètres de moi, coupa le moteur et ôta son casque. Son visage criblé de taches de rousseur se fendit en un sourire.
Il redevint grave.
— Salut.
— Salut Jonas. Comment vas-tu ?
— Bien. (Il soupesa son casque bleu, parut hésiter.) Comment…, commença-t-il, et il s’interrompit.
Je tentai de lui venir en aide.
— David et Harry vont bien.
— Ah, tant mieux.
Il baissa le casque vers la selle et regarda les vaches.
— C’est tellement… hallucinant !
— Oui…
— Je n’arrive pas à comprendre que… et je ne peux pas croire que ce soit Harry ou David.
— Bien sûr que ce n’est pas eux.
— Non bien sûr, rétorqua-t-il rapidement.
Je réfléchis.
— Ils ne sont pas violents. N’est-ce pas ?
Ses yeux pâles cillèrent et ses joues se colorèrent - ça se passa en une seconde, pourtant je remarquai que son expression avait changé.
— Non.
— N’est-ce pas ?
— Franchement, David est hyper cool.
— Et Harry ?
Il se tortilla.
— Harry… je. Non. Je ne l’ai jamais vu faire de mal à quelqu’un.
Le choix de ses mots ne me laissa pas indifférente.
— Tu veux dire qu’il peut se mettre en colère ?
Il haussa les épaules et ajusta son pull à capuche.
— Tout le monde peut se mettre en colère.
J’ai réfléchi à notre conversation sur le chemin du retour. J’étais convaincue de l’innocence de Harry – les joues empourprées de Jonas, son regard fuyant et ses réponses évasives n’y avaient rien changé.
Je m’inquiétais en revanche des ragots qui circulaient dans leur lycée et dans le village. Se trouver en pleine crise c’est un peu comme porter un enfant – on ne peut faire abstraction de sa grossesse et de l’issue inévitable, l’accouchement.
Difficile d’imaginer qu’il y a une vie après, des années remplies de défis au moins aussi majeurs.
Mais là, alors que je longeais la route mouillée de pluie, je pensais justement à cela. Pour la première fois depuis la mort de Bonnie je m’étais demandé comment cela se passerait pour les garçons à leur retour.
Tout va s’arranger, tentai-je de me convaincre. Tant qu’on les laisse sortir.
Quand j’arrivai à l’Éternité, la fenêtre du bureau de Gabriel était ouverte. Les cliquetis familiers se faisaient entendre jusque dans le jardin, ce qui me fit plaisir et me redonna une once d’espoir. Peut-être que les orgies d’alcool avec Jujje seraient remplacées par un moyen moins destructeur de fuir la réalité.
J’entrai, me débarrassai de mes chaussures boueuses et gravis les marches qui craquaient sous mes pas. Je frappai délicatement à la porte de Gabriel – il n’aimait pas être dérangé lorsqu’il écrivait et je l’interrompais rarement.
Mais rien n’était plus comme avant.
Le cliquetis cessa.
— Entre ma chérie, me dit-il.
Il était assis sur son tabouret, en jogging délavé et chemise, hirsute, les lunettes embuées.
— Comment ça se passe, l’écriture ?
— C’est étrange, mais j’avance plutôt bien. J’ai l’impression que ça vient tout seul. Peut-être que tout ça… (Il exécuta un geste circulaire de la main, indiquant la pièce.) Peut-être que les événements ont eu un effet de catalyseur.
Son visage fut éclairé par un vague sourire.
— Ça parle de toi.
— De moi ?
— Oui, enfin de Lova. C’est comme ça que tu t’appelles dans mon livre.
Je réfléchis. J’avais pensé discuter avec Gabriel de la rencontre avec Jonas, mais tout à coup cela paraissait ridicule. Qu’est-ce qu’il avait dit ?
Que tout le monde peut se mettre en colère ?
Oui, tout le monde peut se mettre en colère, ce qui ne signifie pas que tout le monde est capable de tuer.
— Tu ne trouves pas ça difficile, l’autofiction ?
Il fronça les sourcils.
— Pourquoi serait-ce difficile ?
— Tu mêles fiction et réalité, mais tu sais que les lecteurs vont croire chaque mot. Ça ne te dérange pas ?
Il retira ses lunettes, les essuya avec sa chemise et les posa au sommet d’une pile de papier sur le bureau.
— J’écris un roman.
— Mais Lova, c’est moi.
Il sourit de nouveau, un sourire prudent et un peu espiègle à la fois.
— Oui, c’est toi. Mais en même temps pas vraiment.
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