L'énigme de la Stuga

Camilla Grebe · Chapitre 49 sur 76

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L'énigme de la Stuga

LYKKE - Huit ans plus tôt

LYKKE

 

Huit ans plus tôt

 

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Le jeudi vingt et un novembre, David et Harry sont sortis de détention provisoire.

J’étais dans la cuisine à éditer un manuscrit quand le téléphone de Gabriel avait sonné. Il avait répondu dans son bureau, à l’étage – je n’entendais pas ce qu’il disait, mais quelques minutes plus tard il était descendu en courant, portable à la main, cheveux hirsutes, joues écarlates.

Je ne l’avais pas vu aussi gai depuis des mois. Ou plutôt, pour être honnête, pas depuis la dernière visite de Jujje.

— Quoi ? demandai-je en repoussant la pile de papiers.

— Ils sortent ! (Mon cœur bondit dans ma poitrine.) Je viens de parler avec Jessica Sund, expliqua-t-il en me tirant pour que je me lève. Les garçons ont été blanchis !

Il posa son portable sur la table, me prit dans ses bras et me fit tournoyer.

— Ils sont libres ! poursuivit-il. Ils rentrent à la maison, Lykke. Tous les deux !

J’avais tant de questions, mais je n’arrivais pas à en formuler une seule. Je fondis en larmes.

— Ne pleure pas, ma chérie. Ne pleure pas. C’est fini.

Il me reposa par terre, embrassa mes joues humides.

— Qu’est-ce qui s’est passé ? fis-je entre les sanglots.

Gabriel m’attira dans la salle à manger et me fit m’asseoir sur le canapé. Il s’assit tout contre moi, posa les pieds sur la table basse et appuya la tête contre un vieux coussin.

— Si j’ai bien compris les explications de Jessica, il s’agit plutôt de ce qui ne s’est pas passé. Ils n’ont simplement pas assez de preuves contre eux.

— Alors ils n’ont pas arrêté quelqu’un d’autre ?

Il secoua la tête et contempla le plafond. Un instant plus tard, il se mit à arpenter la pièce.

— Enfin ! Nous allons de nouveau être une famille. N’est-ce pas merveilleux ?

— Si, répondis-je, car bien sûr, c’était merveilleux.

Cela faisait plus de deux mois que j’attendais ce jour.

Que je l’espérais, effrayée par ce qui pouvait arriver – que les deux ou l’un, du moins, reste derrière les barreaux et les murs en béton.

Gabriel s’immobilisa au milieu d’un pas. Il leva les bras vers le plafond comme s’il voulait le toucher du bout des doigts.

— Merci mon Dieu, marmonna-t-il.

— Oui, merci mon Dieu.

 

*

 

Le soir même, nous sommes allés les chercher à Stockholm.

Il faisait noir, une pluie froide de novembre tombait sur la ville. Les passants se hâtaient sous des parapluies colorés, mais nous avions bien sûr oublié le nôtre – notre empressement était bien trop grand pour penser à des choses pratiques.

Nous allions récupérer nos enfants, c’était presque aussi grandiose que le jour de leur naissance, près de dix-huit ans plus tôt.

David arriva en premier. J’eus un choc en le voyant. Il était tellement maigre que j’avais du mal à le reconnaître. Ses cheveux semblaient emmêlés et je distinguais une grande marque rouge à la commissure de ses lèvres.

Il marchait à pas mal assurés, les yeux rivés sur l’asphalte noir et humide.

— David !

Je m’élançai à sa rencontre.

Il s’arrêta, me regarda, baissa la tête et continua à marcher dans ma direction sans ciller.

Je me jetai dans ses bras, serrai contre moi ce corps amaigri.

— Mon amour, mon enfant chéri !

— Bonjour, fit-il en se dégageant.

Je caressai son visage, suivant la ligne de ses sourcils blonds, de sa mâchoire anguleuse. J’essuyai quelques gouttes de pluie sur son nez pâle, inspectai l’eczéma à la commissure des lèvres.

Il me laissait faire, mais fixait un lampadaire quelques mètres plus loin.

J’effleurai sa peau rouge et irritée au bord des lèvres.

— Qu’est-ce que tu as ici ?

— Une sorte d’infection. À cause de l’inhalateur, trop de cortisone. C’est ce qu’on m’a dit à l’hôpital. On m’a donné une crème.

Gabriel s’approcha, serra David dans ses bras et ébouriffa ses cheveux sales.

— C’est tellement bon de te revoir, mon pote.

Il l’embrassa sur le front. David grimaça.

— Harry devrait arriver d’un moment à l’autre. Tu veux l’attendre ici ou dans la voiture ?

David se figea, nous tourna le dos et s’éloigna d’un pas décidé.

— David ! m’exclamai-je. Mais qu’est-ce que tu fais ?

Il ne répondit pas, mais ralentit le pas.

— Viens ! fit Gabriel.

David s’arrêta, fit volte-face et nous regarda.

— J’attends dans la voiture

 

Harry apparut une demi-heure plus tard. Il n’avait pas l’air aussi émacié et épuisé que son frère, mais son regard avait changé. Il était devenu sombre et fuyant.

Après les embrassades et les inévitables larmes, nous nous sommes dirigés vers la voiture. La pluie s’intensifia. Nous avons accéléré le pas, enjambant les flaques d’eau, évitant les petites cascades qui s’étaient formées sous les gouttières.

Harry ouvrit la portière côté passager, se pencha pour entrer et se figea en apercevant son frère.

— Allez, viens, suggérai-je.

Il tourna la tête.

— Je peux prendre le train.

— Dis pas de conneries, maugréa Gabriel en essuyant son front mouillé de pluie.

— Harry, s’il te plaît.

Avec un haussement d’épaules, il s’assit dans la voiture sans saluer David. Nous prîmes la direction de la maison, la pluie battait les vitres, je parlais sans discontinuer, disant à quel point nous avions été inquiets, que nous étions heureux que la police et la procureure prennent enfin conscience de leur innocence. Je leur dis qu’Olof, Tuss et Jujje étaient venus nous voir avec à manger et à boire et que j’avais claqué à porte au nez à une journaliste impertinente.

— Quoi qu’il en soit, tout va s’arranger maintenant. On savait qu’ils finiraient par vous lâcher, mais on ne savait pas quand.

Ni David ni Harry ne répondirent.

Au volant, Gabriel me jeta un coup d’œil furtif. Dans son regard je devinais l’inquiétude, celle que je ressentais moi aussi. Mais nos réactions étaient différentes – il sombrait dans le mutisme tandis que je devenais de plus en plus loquace.

— J’ai fait des lasagnes, annonçai-je.

Les garçons ne répondirent pas. Je continuai :

— Vous pourrez même prendre un verre de vin si vous voulez.

Pas de réaction.

À la maison, Harry prit ses affaires, les fourra dans un sac de sport qu’il balança sur son épaule.

— Je m’installe dans le cabanon du lac.

— C’est ridicule, fit Gabriel, mais Harry s’était déjà éloigné dans l’obscurité.

David regarda vers la fenêtre noire.

— Je prends le canapé, déclara-t-il.

Il marcha lentement vers le salon et s’étendit sur le ventre sur le vieux meuble en velours.

Gabriel et moi restâmes plantés dans l’entrée. Les lasagnes attendaient sur la cuisinière, couvertes de papier aluminium.

Gabriel me caressa le dos.

— Ça va passer, murmura-t-il.

 

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