L'énigme de la Stuga
Chapitre 51
Le lendemain matin, un samedi, le sol, les buissons et les arbres de l’Éternité étaient couverts de dix centimètres d’une neige étincelante. Çà et là on apercevait des traces de lièvres et d’oiseaux. Un pâle soleil d’hiver brillait sur le monde vierge, blanc.
— C’est magnifique !
Gabriel était entré dans la cuisine en peignoir et chaussettes en laine et avait allumé la cafetière.
J’acquiesçai d’un hochement de tête, le regard rivé sur le pré. Harry remontait vers la maison, les bras croisés. À chaque pas ses baskets s’enfonçaient dans la neige jusqu’aux chevilles.
— Harry a dû crever de froid cette nuit.
Gabriel secoua la tête.
— S’il est assez con pour s’obstiner à…
Des pas approchaient, David apparut, Gabriel s’interrompit.
— À quoi ? fit David.
— Rien. Tu as vu la neige ?
Il se dirigea d’un pas traînant vers le frigo en bâillant la bouche ouverte, et l’ouvrit.
— Nan, répondit-il en attrapant la bouteille de jus d’orange. Il dévissa le bouchon et but directement au goulot.
Je m’apprêtais à lui suggérer de prendre un verre lorsque la porte s’ouvrit et Harry entra. Je l’entendis enlever ses chaussures puis il arriva dans la cuisine.
Il tourna ostensiblement le dos à son frère.
— Je me les pèle dans cette cabane, maugréa-t-il.
— Personne ne te force à dormir là-bas.
J’essayai de le convaincre :
— Je t’en prie, viens t’installer ici. Ou dans la stuga.
Sans répondre, il s’empara d’une tranche de pain et disparut dans le salon. David, à l’inverse, prit tout son temps, beurra deux tartines, y déposa jambon, fromage, concombre, et s’assit.
— Tu n’avais pas un tournoi d’échecs aujourd’hui ? lui demandai-je.
David secoua la tête et mordit dans sa tartine. Ses mâchoires travaillaient lentement. Son regard était rivé sur la couverture ouatée devant la fenêtre.
— Ah bon ? Je croyais que…
— J’ai quitté le club.
Gabriel me jeta un coup d’œil et intervint :
— Pourquoi ?
David haussa les épaules.
— Pas envie.
— Je pensais que tu voulais miser sur les échecs.
— Y a que les cons qui ne changent pas d’avis.
Les garçons partis et la table débarrassée, je frappai chez Gabriel.
— Entre !
Je passai la porte, la fermai. Assis devant son ordinateur, il regardait par la fenêtre. Le temps s’était assombri, de gros flocons laineux tombaient.
— Ça ne peut pas continuer comme ça. Harry sèche les cours et Dieu sait comment il va s’en sortir dans la cabane du lac quand les températures auront baissé. David est fuyant. Les échecs étaient son seul centre d’intérêt, hormis les cours, et il refuse d’aller au club. Comment peut-on vivre comme ça ? Comment va-t-on fêter Noël s’ils sont incapables de s’adresser la parole ?
— Tu veux que j’intervienne ? demanda Gabriel sans se retourner.
Je me laissai tomber dans le vieux fauteuil, laissant glisser la main sur l’accoudoir élimé.
— On doit leur parler. On doit leur faire comprendre que la police les a montés l’un contre l’autre.
Les épaules de Gabriel se haussèrent imperceptiblement puis il expira longuement.
— J’ai tellement peur, murmura-t-il d’une voix tremblante.
— De quoi ?
Il se retourna et me contempla, le regard sombre, le visage tordu de douleur.
— Si ça devenait encore pire ? À cause de nous.
— Tu crois vraiment que ça peut être pire, Gabriel ?
*
Ah, comme j’étais naïve ! Je n’imaginais pas que la situation puisse s’envenimer davantage. Le pire était déjà censé être arrivé – Bonnie était morte, les garçons avaient passé deux mois dans un endroit si atroce que je n’osais pas me le représenter.
Mais la vie suit son cours, sans considération pour la souffrance qu’elle impose aux gens. Des choses adviennent, des événements terribles, inimaginables – qui n’existent, pense-t-on, que dans les journaux et à la télé.
Ce soir-là nous avions essayé de parler aux garçons.
— Je veux que vous vous asseyiez à table, ordonna Gabriel au moment où ils venaient chercher leur dîner dans la cuisine.
— Pourquoi ? fit David avec une moue.
— Parce que je vous le demande.
Avec un haussement d’épaules, David s’assit sur la chaise la plus proche du mur. Il remua ses pâtes du bout de la fourchette et contempla son reflet dans la fenêtre noire.
Harry restait planté au milieu de la pièce, l’assiette à la main. Ses cheveux noirs devenus bien trop longs dissimulaient son visage.
— Toi aussi, Harry, fit Gabriel.
— Je préfère rester debout.
— Ce n’est pas mon problème, rétorqua Gabriel.
— Je t’en prie, Harry, dis-je. On a besoin de vous parler.
— De quoi ? s’enquit Harry.
— Assieds-toi !
Harry posa les fesses sur le bord de la chaise, tournant le dos à David.
Mon portable sonna. Je le sortis de ma poche, décidée à ne pas répondre, mais en voyant le numéro de la maison d’édition je me tournai vers Gabriel.
— Une petite minute. Je crois que c’est Olof.
Je courus répondre dans l’entrée. Ce n’était pas Olof, mais Signe, la nouvelle éditrice de Gabriel.
— Écoute, je suis très occupée, je peux te rappeler plus tard ?
— Je voudrais te parler de quelque chose.
— Bien sûr, mais…
— De la manière dont Gabriel me traite. Moi et les autres éditrices.
Je coulai un regard dans la cuisine.
— Je sais comment il peut être. Et je comprends ta colère, mais je pense qu’il vaut mieux que tu en parles avec Olof. En plus, je n’ai vraiment pas le temps là tout de suite…
— Mais…
Je mis fin à l’appel et retournai dans la cuisine.
— C’était qui ? interrogea Gabriel.
Je secouai la tête.
— C’était Signe. Elle voulait me parler de toi.
— De moi ?
Gabriel leva les sourcils.
— Ne me dis pas que tu as encore fait une connerie ?
— Pas du tout ! Enfin, je ne crois pas. À moins que…
Je soupirai.
— Bon, on verra ça plus tard.
Je me tournai vers mes fils, me raclai la gorge.
— On ne peut pas continuer à vivre dans ces conditions. Il faut qu’on trouve une manière de cohabiter et de tourner la page.
Ni Harry ni David ne répondirent, mais Harry esquissa une grimace qui indiquait clairement ce qu’il pensait de mon commentaire.
Gabriel se posta en bout de table, posa le regard sur David, puis Harry.
— Vous vous rendez compte de la chance qu’on a de pouvoir compter les uns sur les autres ? Il y a tellement de gens qui n’ont pas de famille. Ni parents, ni frères et sœurs. Le lien qui nous unit est unique, la relation que nous entretenons durera pour toujours.
Il marqua une pause avant de continuer.
— À moins que vous ne la détruisiez délibérément.
— À partir de maintenant, je veux que nous prenions nos repas ensemble, affirmai-je.
— Vous ne pouvez pas me donner des ordres, siffla Harry.
— Détrompe-toi ! m’écriai-je (Il abattit la main sur la table avec une telle force que les assiettes bondirent.) Tant que vous êtes mineurs et que vous vivez sous notre toit, vous respectez nos règles.
Le silence tomba de nouveau.
Je m’approchai de la table, tirai la chaise à côté de David et m’y assis.
— Nous portons aussi le deuil de Bonnie, dis-je, mais nous ne pouvons pas rester les bras croisés alors que vous détruisez votre vie. (Pause.) Et les nôtres.
Harry me regardait à la dérobée, sous sa frange.
— Alors quoi ? Je dois accepter que David m’ait dénoncé, c’est tout ?
— Hé ho, je n’ai dénoncé personne, se rebiffa David sans quitter des yeux la fenêtre.
— Si. Tu as dit que j’avais t… tu… tué Bonnie. Et que je suis quelqu’un de violent. Tout le monde te croit toujours parce que tu es monsieur parfait.
— Menteur ! (David se tourna lentement vers Harry, le visage si tendu, si plein de haine que je ne le reconnaissais pas.) Chaque fois que tu étais dans la merde, je t’ai tiré d’affaire. Pas cette fois ! Tu as mis Bonnie dans ton pieu et tu l’as tuée.
Harry bondit de sa chaise.
— Espèce de p…psy… psychopathe jaloux ! T’as la rage parce qu’elle a refusé tes avances.
David repoussa l’assiette avec une telle force qu’elle se fracassa contre le sol. Spaghettis et sauce tomate maculaient le carrelage. Il se leva et fit quelques pas vers son frère.
— Qu’est-ce qui s’est passé, hein ? cria-t-il. T’as eu une panne ?
Le visage de Harry s’assombrit, il balança son poing vers son frère qui se baissa d’un mouvement étonnement leste. Il toussa et fit quelques pas vers l’entrée.
— Je vais te faire la peau, connard ! hurla Harry, et il se précipita à ses trousses.
La porte s’ouvrit et les garçons disparurent dans le noir.
OceanofPDF.com