L'énigme de la Stuga

Camilla Grebe · Chapitre 74 sur 76

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L'énigme de la Stuga

Chapitre 72

 

 

Je suis assise sur le ponton dans le soleil d’automne.

Pieds nus, je balance mes pieds dans l’eau encore tiède. Des feuilles jaunes flottent le long de la plage, un vol d’oiseaux migrateurs passe haut au-dessus dans le ciel en formation chevron.

Fanny est étendue à côté de moi en jean retroussé et débardeur. Sa tête est posée sur son pull plié. Elle frotte sa bague de fiançailles du pouce de la main gauche et repose l’autre main sur le bois chaud du ponton.

David et Harry nagent en direction du radeau amarré à une cinquantaine de mètres de la plage. Je crois qu’ils font la course, comme ils faisaient enfants. Harry mène, bien sûr, mais juste avant la ligne d’arrivée il s’arrête, jette un coup d’œil par-dessus son épaule, fait du sur-place et attend David.

Ils atteignent le radeau en même temps, s’y hissent et s’asseyent côte à côte. L’eau dégouline sur leurs corps, le soleil éclaire leurs épaules.

— Venez ! nous crie Harry. Elle est bonne !

Je secoue la tête.

— Non merci !

Fanny agite la main en guise de refus. Quelques secondes plus tard, ils sont tous les deux debout sur le radeau, deux silhouettes sombres dans le soleil couchant. Deux enfants qui sont devenus adultes, se sont tourné le dos, mais qui peut-être, espérons-le, sont en train de retrouver la proximité qu’ils partageaient jadis.

Je les observe et je les revois nourrissons, reposant dans mes bras à la maternité, de petits êtres à la peau rouge, fine et fripée. Je les revois à quatre ans lorsqu’ils jouaient dans le jardin – Harry qui grimpait agilement dans le pommier, David qui restait assis dans l’herbe à tousser, les yeux écarquillés, rivés sur son frère. Je vois les ados dégingandés sur le ponton, avec Bonnie, en pleine conversation inaudible pour moi.

L’un de mes fils est un meurtrier, me dis-je.

L’un de mes fils a tué son propre père et je ne sais pas lequel. Je ne veux pas non plus le savoir – je n’ai pas posé la question et je ne pense pas qu’ils me l’auraient avoué si je l’avais fait.

Pendant toutes ces années, j’ai été convaincue que l’un des deux avait tué Bonnie. L’incertitude me rendait malade. Elle me rongeait, entamait peu à peu ma confiance. Tirait sur l’ensemble des fils invisibles qui nous reliaient, ceux qui constituent le tissu fragile qu’on appelle l’amour.

Je ne savais pas si, et comment, je pouvais aimer un meurtrier.

À présent je sais que c’est possible.

Je sais que c’est possible, à condition qu’il ne s’agisse pas de cruauté, mais – comme dans le cas présent – d’une vengeance légitime.

J’avais deviné dès le début qu’il ne serait pas facile de convaincre la police de notre histoire. Il y avait tant de choses qui pouvaient partir en vrille – les techniciens pouvaient trouver des preuves contredisant notre récit, David ou Harry pouvaient craquer pendant les interrogatoires, tant ils avaient été traumatisés par leurs précédentes expériences de la justice.

J’étais pourtant sûre que nous allions réussir.

Avant même l’arrivée de la police à l’Éternité, mon plan était prêt. J’allais demander à parler à Manfred Olsson – après tout, il gardait une dette envers nous.

Et comme il avait l’air honnête, je m’attendais à ce qu’il la paye.

Je tourne le visage vers le soleil, ferme les yeux et hume l’odeur de goudron et de feuilles en décomposition.

Le livre sort à Noël, je ne peux pas prétendre que je suis impatiente, mais une fois qu’il sera publié et que l’attention sera retombée, nous pourrons continuer nos vies. L’histoire sera réécrite, nous ne serons plus obligés de porter la culpabilité qui n’était pas la nôtre.

Car la vérité appartient à ceux qui ont le pouvoir et la capacité de la formuler.

Nous avons vendu les droits audiovisuels de Souvenirs – que Gabriel retenait avec ferveur – à une boîte de production suédo-danoise. Ils vont tourner une série télévisée inspirée des livres narrant la vie de Siv et Helene, et ils paient bien.

Le producteur m’a demandé si nous voulions être impliqués dans la rédaction du scénario et j’ai répondu non – ils pouvaient mener le projet à leur guise.

— Allez, maman, plonge ! crie David. Quelle poule mouillée tu fais !

Je soupire, me lève et retire ma robe. J’ajuste mon maillot de bain, me place au bord du ponton, agite les orteils et plisse les yeux vers le soleil.

Puis je plonge dans les eaux vertes et scintillantes de l’Éternité.

 

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