L'énigme de la Stuga

Camilla Grebe · Chapitre 3 sur 76

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L'énigme de la Stuga

Chapitre 3

 

Bonnie Högberg est arrivée à dix-sept heures.

Je coupais la tarte au fromage dans la cuisine lorsque j’entendis les pétarades de sa mobylette. L’eau-de-vie était au congélateur et les écrevisses en train de dégeler dans des seaux d’eau tiède – je ne les avais pas sorties à temps, comme d’habitude.

La mobylette toussota et se tut, des pas approchèrent et sa voix me parvint par la porte ouverte.

— Coucou ! Il y a quelqu’un ?

— Je suis dans la cuisine !

Quelques secondes plus tard, elle était là, en pull-over, salopette en jean, baskets élimées et petit bonnet bleu sur la tête malgré la chaleur. Elle portait un sac en tissu qui semblait renfermer une bouteille de vin. Ses longs cheveux châtains tombaient sur ses épaules et ses nombreuses boucles d’oreilles scintillaient.

— Salut !

Elle affichait un grand sourire qui révélait son appareil dentaire. Je lui donnai une brève accolade.

— Salut, ma chérie !

Bonnie était la… la quoi ? de Harry et David. Elle était bien plus qu’une amie, ça, je le savais. Mais quand je leur avais demandé si elle était leur bff, ils avaient levé les yeux au ciel.

— Il n’y a que les gamines qui ont des bff, avait soupiré Harry.

— Bff, avait dit David en fronçant les sourcils, c’est un peu contradictoire d’utiliser un acronyme pour une personne aussi importante.

Chacun à sa manière, ils avaient esquivé la question.

Je restais dans le flou. Quelle était leur relation avec Bonnie ? Qu’était-elle pour eux ? Une amie fidèle ? Bien sûr. Leur amie la plus proche, qu’elle soit « la meilleure » ou non ? Un amour qu’ils partageaient ? Possible, car au cours des derniers mois j’avais remarqué leurs regards lorsqu’ils croyaient qu’on ne les voyait pas. Harry qui l’observait depuis le hamac lorsqu’elle traversait le pré, son maillot de bain mouillé à la main. Il l’observait jusqu’à la maison sans boire une seule gorgée du Coca qu’il venait d’ouvrir. Et David avec son sourire jusqu’aux oreilles lorsqu’il lui parlait au téléphone tout en faisant les cent pas sur la pelouse, les joues écarlates et une main plongée dans ses cheveux blonds.

Ils se connaissaient depuis la première année de primaire, et ils étaient inséparables – un drôle de trio qui avait traversé des moments de joie et de peine : le soir où le chien de Bonnie s’était fait écraser et avait succombé à ses blessures, la fameuse fête qui avait dégénéré, où ils avaient tous les trois fini ivres morts, si bien que j’avais dû aller les chercher à trois heures du matin en voiture. Sans oublier le vain combat contre le prof de sport sadique qui voulait absolument apprendre à nager à David alors qu’il avait peur de l’eau.

Ils partageaient évidemment des milliers d’autres expériences, plus ou moins marquantes, que j’ignorais – je n’étais pas naïve, j’avais bien conscience qu’ils avaient leurs secrets. C’était normal, aucun ado ne prend sa mère comme confidente.

— Je peux te donner un coup de main ? me demanda Bonnie en regardant la tarte.

Je jetai un coup d’œil circulaire dans la cuisine en réfléchissant.

— Pas pour le moment. C’est un peu tôt pour mettre le couvert. Va voir les garçons, je vous appellerai si besoin.

— D’accord.

Elle tourna les talons. Ses pas s’éloignèrent en direction de la stuga. Peu après, j’entendis des cris et des rires par la fenêtre ouverte.

J’aimais beaucoup Bonnie – non seulement mes fils l’adoraient, mais je la trouvais intègre. Elle n’hésitait pas à dire le fond de sa pensée – elle avait un avis sur tout, la politique, les relations humaines, la musique.

— Il faut introduire le revenu universel en Suède, avait-elle affirmé un soir que nous étions dans la cuisine à boire le thé.

Gabriel avait porté sa tasse à la bouche et m’avait lancé un regard amusé.

— C’est-à-dire ? avait demandé Harry.

— Bah, les gens travaillent selon leurs capacités. Et la société subvient à leurs besoins. Personne n’a besoin de dix voitures, si ?

Le sourire de Gabriel s’était élargi et il avait haussé un sourcil broussailleux.

— Alors, tu es communiste, avait constaté David.

Malgré son ton neutre, ses yeux révélaient un intérêt véritable, comme toujours quand les conversations quotidiennes devenaient sérieuses.

Le visage de Bonnie exprimait une sincère stupéfaction.

— Pas du tout !

Gabriel se racla la gorge et posa sa tasse.

— David n’a pas tort, déclara-t-il. On résume souvent la consommation et la production dans un système communiste avec la phrase suivante : « de chacun selon ses moyens, à chacun selon ses besoins ». Qui a dit ça d’ailleurs ?

Il se tourna instinctivement vers David et Harry regarda aussi instinctivement dans sa tasse.

J’en avais discuté plusieurs fois avec Gabriel – il blessait Harry en supposant toujours que David était le plus intelligent. Je ressentais la même douleur chaque fois que j’étais témoin de la capitulation muette de Harry devant la supériorité intellectuelle de son frère.

— Marx, répliqua David sans hésitation en grattant une piqûre de moustique sur son avant-bras fluet.

— Oui, fit Gabriel. Marx l’a dit, mais je crois que c’est Louis Blanc qui a inventé la phrase. Au reste, le principe même est mentionné quelque part dans le Nouveau Testament. Voyons voir, c’est peut-être dans…

— Mais, l’interrompit Bonnie d’un air renfrogné, communisme ou non, on s’en fout. C’est une question de justice sociale. Personne ne doit se tuer à la tâche pour que d’autres puissent s’acheter une villa avec dix-huit chambres. C’est mon avis. Ça vous dérange ?

Bonnie avait des principes. Et elle était à fleur de peau. Une fois je l’avais trouvée en larmes dans le canapé, les yeux rivés à la télévision.

— Bonnie, qu’est-ce qui ne va pas ?

— Ils dépouillent les bébés phoques vivants, était-elle parvenue à expliquer entre ses sanglots.

Je lui avais caressé l’épaule sans rien dire, étonnée qu’une fille qui avait grandi dans une ferme soit aussi sensible aux réalités de la vie. Qu’elle porte en elle cette fragilité en dépit de sa force et de sa maturité.

Par ailleurs, Bonnie n’était pas très « féminine » – elle n’était pas obsédée par son apparence comme les filles qui traînaient près du snack du village. Elle ne se maquillait pas, ne cherchait pas à faire plaisir et détestait qu’on ne la prenne pas au sérieux. « Détester » était trop faible d’ailleurs – elle le refusait. Elle haussait le ton, tapait du poing sur la table et se rebiffait si on la prenait de haut.

Elle avait aussi un grand cœur.

Quand David était souffrant – ce qui arrivait souvent, il faisait de l’asthme et enchaînait depuis sa prime jeunesse les infections pulmonaires –, elle venait lui déposer des bonbons et des cassettes vidéo. Une fois, je lui avais avoué que j’admirais sa gentillesse.

Elle avait froncé les sourcils et m’avait regardée comme s’il me manquait une case.

— Quel genre d’amie aurais-je été si je ne venais pas voir David quand il est malade ?

Oui, Bonnie était une perle rare.

C’était d’autant plus étrange qu’elle était la fille de Lena Högberg.

 

J’avais passé mon enfance non loin de là. Lena Högberg était une camarade de classe de mon âge et nous avions fréquenté la même école puis le même collège.

Cette période avait été particulièrement difficile pour moi. J’étais grande et maigre, affublée d’épaisses lunettes. Sans compter que mes parents étaient des universitaires excentriques qui s’étaient installés à la campagne pendant l’exode urbain. Les autres élèves trouvaient que tout cela était trop. Au cours de ma scolarité, je n’avais pas été invitée à une seule fête, je restais chez moi le nez dans les bouquins.

Lena, elle, faisait partie des filles populaires ; les cheveux permanentés, elle fumait derrière le gymnase et prenait la pilule à quinze ans déjà – ce qu’elle racontait à qui voulait bien l’entendre.

Elle n’était pas ouvertement malveillante, mais j’étais comme invisible pour elle. Si je lui posais une question, elle levait les yeux sous ses cils bleu Klein et détournait le regard.

Si Gabriel n’avait pas acheté la ferme, je n’aurais sans doute plus jamais croisé la route de Lena. À présent, nous vivions à quelques kilomètres l’une de l’autre et nos enfants étaient scolarisés ensemble depuis le primaire.

Nous nous saluions de la tête au supermarché, échangions quelques mots à propos des petits, rien de plus. La famille Högberg restait dans son coin, et pour être honnête nous aussi.

Pourtant, chaque fois que je la voyais, je songeais à Bonnie et je m’étonnais que cette femme ait pu donner naissance et éduqué une fille comme ça.

C’était un des grands mystères de l’Univers. Gabriel avait même dit pour plaisanter que c’était peut-être une preuve de l’existence de Dieu.

 

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