L'énigme de la Stuga
Chapitre 40
Oui, éditeur est l’un des métiers les plus étranges du monde et j’étais presque prête à tout au début de mon entretien avec Theo.
Mais ça ?
Je ne savais quoi répondre. J’étais obligée de lui dire que je devais en toucher deux mots à Olof tout en soulignant que je ne pensais pas que sous-traiter l’écriture soit une possibilité.
Contrairement à ce que pensent beaucoup de lecteurs – et parfois aussi des critiques –, on s’attend à ce que les auteurs écrivent eux-mêmes leurs romans. Il existe des exceptions, mais c’est le plus souvent en amont qu’on décide de faire appel à un prête-plume.
Theo avait reçu une avance de plus d’un million de couronnes – il n’y avait pas de budget pour un coauteur.
Et je n’avais aucune envie d’écrire son bouquin.
Après le départ de Theo, j’en parlai à Olof. Il plongea la tête dans ses mains, soupira et croisa les bras.
— Merde ! J’en étais sûr !
— Ça peut encore s’arranger. Il a besoin d’argent. Ne sous-estime pas l’effet du portefeuille vide sur la créativité.
Il se leva, avança jusqu’à la lucarne, ôta ses lunettes et contempla les toits en silence. Le soleil brillait sur Stockholm et à travers les fenêtres mal isolées on entendait des rires depuis la rue.
— On n’aurait jamais dû publier ce type, maugréa-t-il.
— Le premier livre était bon.
— Pff, tout le monde peut écrire un livre.
En rentrant une heure plus tard, je rapportai la conversation à Gabriel. Il était installé dans son bureau, la porte ouverte, en robe de chambre bien qu’il soit seize heures, à regarder par la fenêtre.
— C’est vraiment ce qu’il a dit ?
Gabriel pivota sur sa chaise et me dévisagea.
— Je ne plaisante pas. Il a suggéré avec le plus grand sérieux que je termine son bouquin.
Gabriel sursauta, renâcla puis éclata d’un rire interminable.
Je commençai à glousser.
— Est-ce que tu…
Il se pencha en avant, il riait tellement qu’il était incapable de parler. Les larmes coulaient, ses joues bronzées rougirent.
— Je suis désolé, lança-t-il en reprenant ses esprits. C’est si comique au milieu de tous nos malheurs. Il se considère comme un écrivain, mais ne veut pas terminer son propre roman.
Tout à coup nous redevînmes graves. Comme si, à rire comme ça, nous avions commis un crime impardonnable.
Une expression de douleur passa sur le visage de Gabriel. Il m’attira vers lui, je m’assis doucement sur ses genoux. Son peignoir s’ouvrit et je caressai sa poitrine velue.
— J’ai parlé avec les avocats des garçons, commença-t-il.
— Et ?
— Rien de nouveau. Mais ils vont bien.
Je fermai les yeux
— Cette incertitude me rend folle… Quand vont-ils les libérer, à ton avis ?
Il garda le silence un instant.
— Ils ne l’ont pas dit. Mais nous devrions nous préparer à ce que l’un d’entre eux…
— Quoi ?
Gabriel me serra plus fort dans ses bras.
— Lykke, murmura-t-il au creux de mon oreille. Il n’y avait personne d’autre dans la maison cette nuit-là.
Je me libérai de son étreinte, me levai sur des jambes tremblantes.
— Arrête ! Tais-toi ! Comment peux-tu croire que l’un d’eux est coupable ?
— Il ne s’agit pas de ce que je pense, Lykke. Il s’agit de faits.
Je me mis à arpenter la pièce, décochai un coup de pied au coin du tapis qui s’était replié.
— Alors lequel d’entre eux ?
Il répondit après un long silence, comme s’il mettait un point d’honneur à trouver le bon terme.
— Je ne peux croire ça d’aucun d’eux.
— Mais de dire qu’aucun d’entre eux n’est coupable et en même temps que l’un d’entre eux doit être coupable, c’est comme dire que les deux le sont.
Il ne répondit pas.
*
Quelques heures plus tard, j’étais dans mon lit, je tournais dans mes draps collants de sueur, fixant l’obscurité, attendant de trouver le sommeil. La respiration de Gabriel était lourde et régulière. Son odeur familière imprégnait la pièce. Je me sentais en sécurité – un point fixe dans mon existence tumultueuse. Dehors, la pluie tombait, les gouttes s’écrasaient contre la vitre, l’eau bruissait dans les gouttières. Le vent d’automne frôlait les coins de la maison, s’insinuait par les interstices et jusqu’à mes joues en de petites bouffées froides.
Je repensai à ma discussion avec Theo, à la frise chronologique indiquant les principaux événements. Je visualisai les dates, les heures. Elles luisaient dans le noir comme si elles cherchaient à transmettre un message caché.
Je me redressai. Tout à coup, je savais ce que j’avais à faire. J’attrapai ma robe de chambre, l’enfilai et marchai vers l’escalier.
Je n’avais bien sûr aucune expérience dans le domaine de la police ni de la justice ; je n’avais jamais lu d’enquête préliminaire, encore moins été un objet d’intérêt pour l’autorité judiciaire. Une grande partie de mon travail était néanmoins consacrée à la lecture et l’analyse de suites d’événements pour dénicher d’éventuelles incohérences et lacunes.
Pourquoi ne pas faire cela maintenant ?
Sans compter que je me trouvais sur place le soir de la mort de Bonnie et je connaissais tous les invités.
Je contemplai la feuille que je venais de poser sur la table de la cuisine, m’emparai d’un stylo rouge et traçai un long trait – à la lueur de la bougie, la surface blanche semblait onduler. Je me mis à noter les événements de ce soir-là.
17 h 00 Bonnie arrive
18 h 00 Olof et Tuss arrivent ensemble
18 h 30 (environ) Jujje arrive
19 h 00 Le dîner commence
Je réfléchis, me souvins que Bonnie avait protesté contre le rejet catégorique de Cinquante Nuances de Grey par Olof. Je fermai les yeux, revis Tuss, pliée de rire dans l’herbe devant la clôture électrique, et Jujje qui se jetait à la rescousse.
Les souvenirs affluaient, Jujje qui tanguait en urinant sur le seringat, Olof, assis sur une chaise, endormi, la pipe à la bouche.
Je continuai à écrire :
1 h 00 (environ) Harry, David et Bonnie descendent à la maisonnette, au bord du lac.
3 h 00 (environ) Bonnie, trempée, revient avec Harry. Ils vont se coucher.
3 h 10 (environ) Retour de David, va se coucher.
3 h 30 Tous les autres vont se coucher.
Et après ? J’avais été réveillée par la musique et le tonnerre. J’avais avalé un antalgique pour apaiser mon mal de tête avant de me diriger vers la stuga.
Je posai la mine sur le papier.
7 h 30 Je me réveille
7 h 40 (environ) Je me rends dans la stuga. Les garçons dorment. La porte est fermée de l’intérieur, toutes les fenêtres aussi. Bonnie est morte. Harry va chercher Gabriel qui confirme son décès. Gabriel appelle la police et une ambulance.
Je passai le doigt sur la frise chronologique, tentai d’expliquer l’incompréhensible, et soudain j’eus l’impression de sentir sa présence, comme si Bonnie se trouvait derrière moi et regardait par-dessus mon épaule.
La flamme vacilla, je frémis.
— On va résoudre cette affaire, chuchotai-je, essayant de voir un signe dans mes annotations.
Deux choses étaient évidentes.
Tout d’abord, Harry et Bonnie étaient revenus du lac avant David.
Pourquoi ?
Rien de ce que les garçons m’avaient raconté après l’homicide de Bonnie ne répondait à cette question. Elle était trempée jusqu’aux os et je ne l’avais pas crue quand elle avait dit s’être entraînée à nager tout habillée.
Par ailleurs – j’hésitai à le reconnaître –, rien ne semblait montrer que quelqu’un d’autre avait pénétré dans la maison pendant la nuit. Mes pensées se tournèrent vers la littérature. Ironie du sort, notre situation ressemblait à un thème classique du roman policier : l’énigme ou le « mystère de la chambre close ». Un assassinat est commis dans un espace fermé à clé ; le but est de découvrir comment le coupable a pu entrer et sortir.
J’allumai mon ordinateur portable et fis une recherche Google. Selon Wikipédia, il existait un nombre incalculable de livres sur le sujet. Double Assassinat dans la rue Morgue, une nouvelle d’Edgar Allan Poe écrite au milieu du e xix siècle, était le premier de la liste, sur laquelle figuraient Arthur Conan Doyle, Agatha Christie, Umberto Eco et le Japonais Soji Shimada qui s’était apparemment spécialisé dans le genre.
Je continuai ma lecture. Une section présentait les solutions possibles à ces mystères, mais mes espoirs furent vite déçus.
Dans les romans, en tout cas les plus anciens, le procédé était tellement tiré par les cheveux qu’il serait tourné en ridicule aujourd’hui par n’importe quelle personne normalement constituée.
Dans une des intrigues, un circassien avait jeté un poignard à travers une fenêtre ouverte, tuant ainsi sa victime sans être découvert. Dans un autre, l’assassin était un singe dressé qui s’était introduit dans la pièce par une fenêtre, et dans un troisième le tueur s’était échappé par la cheminée et avait grimpé sur le toit.
Non, l’histoire de la littérature ne m’était pas d’une grande aide.
J’étais pourtant incapable de lâcher ces énigmes.
Je me connectai au site où j’avais l’habitude de commander des livres, et après quelques recherches, je tombai sur un ouvrage qui semblait passionnant : Crime Fiction and the Locked Room – the Rise and Fall of a Literary Genre.
Il s’agissait d’un travail universitaire sur l’histoire de ce genre littéraire.
Ça ne peut pas faire de mal de le lire, songeai-je en l’ajoutant à mon panier virtuel.
Je soufflai la bougie, apportai la frise chronologique dans ma chambre et la rangeai tout au fond du tiroir de ma table de chevet, sous un ouvrage de Clarice Lispector que Gabriel m’avait offert pour le premier anniversaire des enfants.
Une sensation d’impuissance emplit mon corps dès que je m’allongeai dans mon lit. L’espoir – auquel je m’étais accroché si longtemps – m’abandonnait à mesure que la prise de conscience s’enracinait en moi. L’obscurité devenait plus profonde, pénétrait mes poumons, me faisait souffrir.
Dans la ferme de l’Éternité, il n’y avait ni lanceur de couteaux ni singes savants. Aucune création de l’imagination ne viendrait à la rescousse et même si les garçons étaient libérés, les faits demeuraient.
L’un de mes fils avait tué Bonnie Högberg.
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