L'énigme de la Stuga

Camilla Grebe · Chapitre 59 sur 76

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L'énigme de la Stuga

Chapitre 57

 

Les premières heures s’étaient bien passées, aussi bien que possible. On aurait pu se croire à n’importe quelle fête suédoise de la Saint-Jean.

Les plats se vidaient, les bouteilles aussi. Le soleil descendait sur l’Éternité et dans l’air se mêlaient les effluves de l’été avec ceux des boulettes de viande tout juste sorties du four et l’odeur âcre de l’alcool.

L’humidité était de plus en plus palpable, l’herbe se parait de rosée, les essaims d’insectes tourbillonnaient autour de nos têtes.

Jujje et David discutaient des tendances dans l’édition.

— La sick litt, déclara Jujje. On est noyé dans la sick litt en ce moment.

— La sick litt ?

David semblait perdu.

— Tu sais, les malades qui racontent leur vie. J’ai deux auteurs cancéreux et un autre qui a perdu ses quatre membres dans un accident de travail.

— Ça alors, fit David.

— Je peux peut-être te consulter pour les questions médicales si…

Je me tournai vers Gabriel et Olof qui parlaient d’Ali Hizami, le poète dont j’étais l’éditrice depuis longtemps.

— … mais bien sûr, j’ai été étonné qu’il soit entré à l’Académie suédoise, disait Olof.

— Pourquoi ?

— Bah. On peut dire ce qu’on veut, mais c’est vraiment une littérature très confidentielle et politique. Je pensais qu’ils choisiraient quelqu’un de moins…

— Controversé, suggéra Gabriel.

Olof hocha la tête.

— Surtout vu le bordel à l’Académie !

L’année suivant la parution de Chaos, Ali Hizami avait publié son recueil de poèmes Ode à la rentabilité qui avait été remarqué et salué par la critique. Le quotidien Svenska Dagbladet avait écrit qu’il « interrogeait les limites de la société capitaliste tout en examinant et repoussant les contraintes de la langue ».

Ali, qui venait de quitter sa caravane à proximité de la décharge pour retourner chez sa mère, avait versé quelques larmes de bonheur quand je le lui avais raconté.

Gabriel remplit les verres.

— Non merci, je conduis, annonça Fanny, qui faisait de son mieux pour entretenir la conversation avec Harry. Il répondait par monosyllabes, le dos voûté, le regard dans son assiette.

David, qui semblait peu intéressé par la sick litt, faisait tourner sa trop grande bague de fiançailles en jetant des coups d’œil furtifs à son frère.

Une heure plus tard, on débarrassait la table.

— … de nos jours, il faut être une célébrité ou avoir dix mille followers pour devenir écrivain, marmonnait Gabriel.

— O tempora, o mores, répondit Olof en suçant sa pipe, les yeux rivés sur l’eau limpide du lac, le regard vide.

— Vous n’êtes pas mieux que les autres maisons, rétorqua Gabriel.

Il vida son verre cul sec et le posa sur la table avec un claquement.

Je me tournai vers lui. Il affichait un air renfrogné, sa chemise mauve était tachée de gras au niveau du ventre.

— Comment ça ? rétorqua Olof.

— Forss & Stierna va publier ce rappeur, là.

— Qui donc ? s’enquit Fanny, tout à coup curieuse.

— Kadde, celui qui a gagné les MTV Music Awards.

— Mais…, fit Fanny, pantoise. Ce n’est pas lui qui a tué deux hommes par balle ?

— Ce n’est pas prouvé. Il n’a jamais été condamné.

— Je rêve ! Tu n’as jamais écouté ses textes ? C’est une vraie racaille ! Vous publiez aussi cette blogueuse.

— Fukme, oui. Elle n’est pas blogueuse, mais Youtubeuse.

— Fukme, grommela Gabriel. Fuck me, c’est quoi ce nom de merde ? Comment s’intitule son bouquin, déjà ?

Jujje, en face de moi, se réveilla.

— Ainsi je me scarifie, ricana-t-il en levant un couteau. (Il devint grave, se caressa le menton piqueté d’une barbe naissante.) Il a été vendu à cent mille exemplaires en grand format.

Ses yeux se mouillèrent, comme toujours lorsque la conversation portait sur les chiffres de vente et les sommes faramineuses.

— Voilà, concéda Gabriel. Et pourquoi un tel succès de librairie ? Parce qu’elle est célèbre. Et ça grâce à une série télévisée à la con où de jeunes crétins passent leur temps à se rouler des pelles sur une île au large du Mexique.

Olof baissa sa pipe, sembla hésiter.

— Tu sais, il est franchement pas mal son texte.

— Tu déconnes ? objecta Gabriel. Je l’ai entendue à la radio. Elle s’exprime comme une gosse de cinq ans. Si c’est elle qui a écrit ce bouquin, je me…

— Gabriel, l’interrompis-je. Tu ne veux pas aller chercher une bouteille d’eau ?

Il m’ignora.

— Elle a écrit ce bouquin toute seule, insista Olof.

— Comme Theodor Broman ! Laisse-moi rire !

Gabriel cracha ce nom comme un fruit au goût amer.

À mesure que Gabriel était tombé dans l’oubli, Theo avait consolidé sa position comme l’écrivain vedette de Forss & Stierna. Il semblait guéri du syndrome de la page blanche dont j’avais moi-même été témoin et il publiait un best-seller par an, avec la régularité d’une horloge. Les critiques étaient souvent tièdes, voire absentes, mais il était adulé des lecteurs. Ce qui avait son importance.

Sans lui, la maison d’édition aurait mis la clé sous la porte. J’aurais été au chômage et Gabriel n’aurait pas pu publier ses derniers romans – choses qu’il n’aimait pas qu’on lui rappelle. Theo incarnait tout ce que Gabriel méprisait : le boom du livre audio, ce qu’il considérait comme une infantilisation de l’édition, et la mort de la critique littéraire percutante.

Mais une maison ne peut garder ses auteurs confidentiels que si elle publie aussi les écrivains à succès. Les choses avaient toujours été ainsi, alors il y avait peu de raisons pour que ça change.

— Tout le monde sait que Theodor Broman n’écrit pas ses livres, rétorqua Gabriel.

— Tu te trompes, répondit Olof du tac au tac. (Il frappa sa pipe contre la table.) Lykke l’aide beaucoup, je le reconnais, mais il écrit lui-même ses textes.

Je hochai la tête.

Theo avait effectivement besoin d’aide, surtout avec la langue. Mais pour autant que je sache, il n’avait pas de prête-plume. Hormis pour Coupable inconnu, bien sûr – le livre qu’il avait pondu l’année de la mort de Bonnie. Sans en être sûre, je le soupçonnais d’avoir été aidé. Le roman avait été fini à temps à la grande joie de la maison.

Mais je n’avais jamais vu la couleur de la fameuse grosse prime qu’Olof avait promis de me verser.

Je me tournai de nouveau vers Gabriel.

— Chéri, une bouteille d’eau, s’il te plaît.

Jujje, qui ne semblait pas remarquer à quel point la situation était tendue, continuait à parler de Fukme.

— Tu sais ce qu’elle m’a sorti quand je l’ai croisée à la Foire du livre l’an dernier ? Que c’était injuste qu’elle ne puisse pas intituler son livre « LOL ».

— Les acronymes, ça ne marche pas, fit Olof en étouffant un bâillement.

— Mais, répondit Jujje en levant l’index. Elle trouvait que sa proposition aurait dû être validée vu que Gabriel avait intitulé son livre Chaos.

Il éclata de rire, se frotta les yeux d’une main. Ses épaisses chaînes en argent cliquetaient autour de ses poignets.

— Vous comprenez ? ricana-t-il. Chaos comme K-O !

Gabriel posa ses couverts sur son assiette, le visage cramoisi.

Ce n’était pas facile d’avoir perdu son aura dans un milieu comme celui-là.

La nuit tomba. Une nuit fraîche, bleu clair.

Les branchages du grand poirier découpaient le ciel clair. La lune se leva sur le lac – son reflet rond et laiteux flottait nonchalamment sur l’eau. Nous avions allumé des photophores, Gabriel avait sorti des couvertures. Autour de nous, la nature semblait retenir son souffle, comme si elle prenait son élan avant l’aurore qui n’allait pas tarder, c’était impossible de ne pas penser à cette nuit d’août, huit ans plus tôt.

Je regardai Fanny – David lui donna un baiser, caressa ses courts cheveux bruns.

Si Bonnie avait vécu, elle aurait eu le même âge que Fanny…

Si tout avait été différent, c’est peut-être elle qui aurait eu une alliance au doigt et aurait reçu un baiser d’un de mes fils.

 

Vers une heure, Fanny prit congé. Elle devait rendre visite à ses parents à Borlänge le lendemain et devait attraper le train du matin. David allait dormir dans son ancienne chambre dans la stuga – nous l’avions repeinte et avions changé le lit. Jujje devait le ramener en ville le lendemain.

Je la serrai longuement dans mes bras.

— Sois prudente sur la route. Attention aux animaux sauvages, il y en a beaucoup par ici.

— Je ferai attention, répondit-elle, et elle prit congé des convives.

David l’embrassa sur la bouche et sortit les clés de voiture de sa poche.

— À lundi ! lança-t-il.

 

Nous sommes restés un petit moment dans le jardin, mais les moustiques se pressaient autour de nous et l’air était si humide et froid que les couvertures ne suffisaient plus.

Gabriel s’était assis à côté de Jujje. Ils discutaient à voix basse d’un sujet que je n’arrivais pas vraiment à saisir. Olof et David parlaient de l’impact des nouveaux services de streaming sur l’édition et le cinéma, mais les répliques étaient de plus en plus espacées et interrompues par de longs bâillements.

Harry déchirait des brins d’herbe en minuscules morceaux qu’il plantait dans une fente de la table – ils se tenaient là, au garde-à-vous, tels des soldats de plomb.

— Netflix, dit Olof en planquant sa main sur sa bouche pour étouffer un bâillement. Je mise sur eux, leur plateforme est la meilleure. Sans compter qu’ils produisent leurs propres séries. La nouvelle série policière Les Filles et la nuit ! C’est absolument brillant.

Il fronça les sourcils et ajouta :

— Bien que ce soit du polar. (Il s’étira.) Mon cher David, je suis navré, mais il se fait tard et je ne suis plus tout jeune. J’ai besoin de quelques heures de sommeil.

Il se leva, grimaça et attrapa sa béquille.

Quand il se tourna vers moi, son visage s’adoucit.

— Merci pour cette excellente soirée, c’était délicieux et sympathique, comme toujours.

Jujje l’imita.

— Je vais me coucher aussi. Va falloir que j’amène cette foutue bagnole au garage demain matin.

 

*

 

Assise sur mon lit, je regardais fixement les rais de lumière qui encadraient les stores. La nuit de juin filtrait par la fenêtre et je savais que je ne réussirais pas à m’endormir.

Gabriel ronflait à côté de moi et depuis la cuisine j’entendais des raclements de chaise.

Harry veillait. Comme toujours la nuit.

Il jouait à des jeux vidéo, regardait des films, s’avalait des repas complets – nous avions parlé avec lui des milliers de fois, mais il ne voulait pas, ou ne pouvait pas arrêter.

Je me levai, m’enveloppai dans un châle et descendis dans la cuisine pour me préparer une tisane qu’on disait calmante.

Harry enleva ses écouteurs et rabattit l’écran de son ordinateur en me voyant arriver.

— Quoi ? demanda-t-il.

Je remplis la bouilloire sifflante, la posai sur la cuisinière, sortis une tasse et un sachet de tisane et me tournai vers lui.

— Va te coucher.

— Je ne peux pas dormir dans la stuga.

— Tu y dors depuis trois ans.

Les premières années après la mort de Bonnie, il avait refusé d’y mettre les pieds. Il avait fini par capituler et s’était installé dans son ancienne chambre.

Il débrancha le fil du chargeur et grimaça.

— Pas quand i… i… il est là.

— Bon sang, Harry ! Ça fait huit ans. Vous devez pouvoir dormir une nuit dans la même maison.

Il me jeta un regard noir, se leva et se dirigea lentement vers la porte, l’ordinateur sous le bras.

Je versai l’eau fumante dans la tasse, y trempai le sachet de thé. Par la fenêtre, j’observai Harry qui marchait vers la stuga. Quelques instants plus tard, la lumière s’alluma dans la cuisine. De larges bandes dorées illuminèrent les touffes d’herbe et les buissons le long de la façade.

Après avoir jeté le sachet, je bus ma tisane à petites gorgées.

J’ignore combien de temps je suis restée debout comme ça, peut-être quelques minutes, puis j’ai entendu un bruit sec suivi d’un fracas assourdi. Ensuite des éclats de voix.

Je posai ma tasse dans l’évier, elle bascula, déversant du liquide brûlant sur mes doigts. Qu’importe ! Je me précipitai dans l’entrée, enfilai mes baskets et fonçai vers la stuga.

Je n’avais qu’une seule idée en tête : ils vont s’entretuer. Cette fois ils vont s’entretuer.

 

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