L'énigme de la Stuga

Camilla Grebe · Chapitre 17 sur 76

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L'énigme de la Stuga

Chapitre 16

 

Je suis arrivé chez moi vers dix-neuf heures ce soir-là.

Dans l’entrée se trouvaient des cartons de déménagement pliés, appuyés contre le mur. À côté de la porte, la chaise de cuisine, substitut du tabouret que Beatrice avait emporté. Il ne restait dans la penderie qu’un manteau en cachemire, quelques vestes en lin suspendues à des cintres au revêtement de cuir. Dans cet espace étriqué, je devinais encore la senteur sucrée du parfum de Beatrice.

J’entrai dans le séjour, j’entendis l’écho de mes pas dans la grande pièce vide. Le soleil de fin de journée filtrait par les fenêtres en verre au plomb et illuminait le parquet comme de l’or liquide.

Un mouvement au coin de l’œil me fit sursauter.

Alba était assise en tailleur dans le seul fauteuil restant, planté au milieu de la pièce.

— La vache, Alba ! Tu m’as fait une de ces peurs !

Je ne mentais pas. Ma bouche était sèche et mon cœur palpitait. Pas seulement parce qu’elle m’avait surpris, mais aussi parce qu’elle me rappela une fois de plus à quel point elle ressemblait à Bonnie Högberg. Je repensai à Bonnie – jusqu’à hier une fille de dix-sept ans tout à fait ordinaire, comme Alba, qui reposait à présent dans une chambre froide à la morgue de Solna.

Choses que je ne pouvais pas vraiment dire à ma fille.

— Désolée, je pensais que ça te ferait plaisir !

Je la serrai dans mes bras de toutes mes forces. Ses cheveux exhalaient une odeur florale, comme si elle venait de les laver ou de les parfumer.

— Aïe, marmonna-t-elle en se dégageant de mon étreinte. Tu es en manque de câlins ou quoi ?

Je ne pus m’empêcher de rire – elle avait dix-sept ans, mais ses réflexions étaient souvent d’une maturité surprenante. Elle pouvait être d’une grande clairvoyance tirant même parfois vers le cynisme. Ses commentaires cinglants comme un coup de fouet tombaient souvent en plein dans le mille. Et comme un coup de fouet, ils laissaient des traces – la sensation cuisante qu’elle avait perçu quelque chose dont je n’étais moi-même pas conscient. Quelque chose de honteux, peut-être.

Elle a sans doute hérité ça de sa mère, songeai-je.

Alba examina les rectangles plus clairs sur les murs, traces laissées lorsque Beatrice avait décroché ses tableaux. Elle fit quelques pas vers la fenêtre, observa le ficus aux feuilles tombantes et plongea un doigt dans la terre assoiffée.

— Si tu veux, je peux t’aider, papa.

— À quoi ?

— À rendre l’appart un peu plus douillet. Il a l’air inhabité.

— Volontiers ! Tu as mangé ?

Elle rassembla sa longue chevelure brune et entortilla une mèche entre ses doigts.

— Je ne peux pas rester. J’ai promis à maman de dîner à la maison. (Pause.) Je veux dire, chez elle. Je passais juste prendre mon casque d’équitation.

— Comment vont Alexander et Stella ?

— Bien, je crois.

— Et maman ? demandai-je d’un ton détaché, incapable de ne pas remuer le couteau dans la plaie.

Elle me dévisagea, sans doute bien consciente de mon petit jeu.

— Bien.

— Et Hasse, il est sympa ?

Son regard se posa vers la fenêtre.

— J’imagine… Mais ce n’est pas comme si je passais du temps avec lui. (Silence.) Il faut que j’y aille !

Alba ramassa son casque et se dirigea vers l’entrée.

Ma fille, pensai-je en suivant des yeux la silhouette fine en jean élimé. Ma petite fille devenue si grande.

Il y avait tant de choses que je voulais lui dire – sur Beatrice et moi, bien sûr. Notre couple était un désastre, notre divorce une scène de guerre, et je nourrissais parfois le désir de donner à mes enfants ma version des faits.

Mais aussi lui parler de la vie, la reconnaissance que j’éprouvais à la voir là : chaleureuse, forte et vivante dans la lumière du soir. J’aurais tellement aimé admettre qu’elle avait raison : j’étais en manque de contact physique, je ne me rappelais pas la dernière fois qu’on m’avait touché et je me languissais de caresser la peau de quelqu’un.

Mais ce n’est pas le genre de confidences que sa propre fille veut entendre.

— On se voit ce week-end, dis-je.

 

Ce soir-là, une angoisse poignante s’était insinuée en moi et installée dans mon cœur, comme une pierre posée sur ma poitrine, et rendait le sommeil impossible. Lorsque je fermais les paupières, je voyais de nouveau Aron – mais cette fois l’image était floue, les traits imprécis. J’eus honte d’être incapable de faire apparaître son visage par la seule force de ma volonté, honte de ne pas penser à lui plus souvent, de ne pas avoir de photo de nous deux au mur ou dans mon portefeuille.

J’avais un frère jumeau.

Les yeux tristes de Pirjo quand elle m’a entendue, la main tenant le sandwich qui s’est arrêtée en plein mouvement.

Pourquoi ne parlais-je jamais de lui – les souvenirs et les anecdotes étaient tout ce qui me restait. C’était mon devoir de faire vivre sa mémoire et j’avais lamentablement échoué.

Bien sûr, Beatrice savait que mon frère était mort. Les enfants aussi. Mais je ne me souviens pas que nous en ayons véritablement parlé, je ne pense pas avoir décrit l’ampleur de la catastrophe, ce que cela impliquait vraiment de perdre mon frère.

Aron et moi avons grandi ici, dans le quartier d’Östermalm, au cœur de la riche bourgeoisie. Je me rappelle notre enfance comme dénuée de problèmes, idyllique, même. Nous étions de vrais jumeaux, quasiment impossibles à distinguer, même pour nos parents et amis. Nous étions plus que proches, nous étions en symbiose – nous partagions la même classe, avions les mêmes amis, ne faisions presque jamais rien sans l’autre.

Mais vers douze ans, Aron avait cessé de s’alimenter, il n’arrivait pas à avaler, disait-il. D’après les multiples médecins consultés, il n’y avait pas de problème physique ; la cause devait être psychologique.

Suivirent des semaines de psychothérapie – je l’accompagnais, refusant de rester à la maison, et quand le thérapeute voulait parler avec Aron en tête à tête, j’attendais devant le cabinet, les yeux rivés à la porte blanche.

Les semaines passaient, Aron ne guérissait pas. Il maigrissait à vue d’œil tandis que je prenais du poids.

J’imagine que je mangeais pour deux.

À la fin, Aron était si maigre qu’on voyait ses côtes à travers la peau tendue de sa cage thoracique. Il n’avait plus de force, passait ses journées au lit. Buvait du soda à la paille jusqu’à ce qu’il n’en ait plus la force non plus.

Ce n’est qu’à ce moment-là que mes parents l’avaient conduit à l’hôpital d’où il n’était jamais ressorti. Il s’avéra qu’il avait une tumeur agressive à la thyroïde qui s’était propagée jusque dans son œsophage.

Il était mort deux mois plus tard.

Je repensai aux jumeaux Andersen – à David, faible et étrangement sûr de lui. Je pensai à Harry avec ses poings serrés, son bégaiement et son regard farouche.

La famille Andersen allait-elle aussi perdre un enfant ? Pas emporté par la maladie, mais par quelque chose de presque aussi terrible.

 

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