L'énigme de la Stuga
Chapitre 7
Une semaine environ après l’annonce de ma grossesse à ma mère, elle était venue me rendre visite à Stockholm. Elle avait à peine eu le temps de poser sa valise et le sac de pommes de terre bio cultivées dans son jardin qu’elle m’avait lancé un regard sévère, fait asseoir dans le canapé et m’avait demandé :
— Qu’est-ce que tu lui trouves, Lykke ? Un homme divorcé de quinze ans de plus que toi !
J’avais secoué la tête, sans comprendre sa réaction.
— La mort de ton père, avait-elle poursuivi en tirant sur sa robe en lin cousue main et teinte à la teinture végétale. Tu ne crois pas que tu es à la recherche d’une figure paternelle ?
Je n’avais pu m’empêcher de sourire.
— J’avais dix-sept ans quand il est décédé. Ce n’est pas comme si j’avais grandi orpheline. J’aime Gabriel, c’est aussi simple que ça.
C’est ce que je lui avais dit, car je ne pouvais pas lui parler de la passion, des heures passées dans le lit étroit de Gabriel dès lors que nous en avions la possibilité. Je ne pouvais pas non plus lui expliquer à quel point c’était enivrant d’entendre pour la première fois un homme me dire que j’étais belle – moi qui m’étais sentie exclue jusqu’à l’âge adulte, qui n’étais jamais invitée aux soirées lycéennes, qui n’avais jamais été en couple. Quant à mentionner à quel point j’avais gagné en reconnaissance et en visibilité dans le monde de l’édition, c’était impossible, elle m’aurait traitée de fille naïve et superficielle – et elle aurait eu raison.
— Tu l’aimes, soupira ma mère en se cachant le visage dans ses mains ridées.
— Il me traite avec beaucoup d’amour et de respect. Et il me soutient vraiment.
Tout cela était vrai. Mais l’inverse aussi – je le soutenais, j’étais ce roc dont il parlait souvent. Avec lui, je me sentais utile, comme si l’Univers m’avait enfin donné, pour une obscure raison, une mission importante.
— On partage les mêmes centres d’intérêt. On adore la littérature, on peut discuter de livres et de films pendant des heures.
— Je ne veux pas que tu sois malheureuse, c’est tout.
Je n’avais pas répondu, mais ses mots étaient restés longtemps gravés en moi.
À mesure que mon ventre s’arrondissait, notre mode de vie changeait. Nous n’allions plus à toutes ces soirées chez ses amis écrivains et les rares fois où nous y participions, nous ne faisions plus la fête jusqu’au bout de la nuit – je ne buvais pas, bien sûr, ne me déhanchais plus sur les tables, je ne criais ni ne chantais plus comme avant.
Quand j’avais le malheur de me laisser aller, comme à la fête de l’éditeur Bonnier dans la villa Nedre Manilla, Gabriel s’emportait. Au moment où je m’étais dirigée vers la mer, accompagnée de la journaliste culturelle de l’un des grands quotidiens suédois, bien éméchée, il avait sifflé :
— Qu’est-ce que tu fabriques ?
— Je vais me baigner avec Maja.
Cigarette au coin des lèvres, Maja avait ôté sa robe portefeuille Marimekko et s’était retrouvée au milieu de la foule en soutien-gorge beige et culotte en coton rayé.
— Et pas qu’un peu ! avait-elle insisté.
— Tu te donnes en spectacle, Lykke !
Gabriel fulminait, regardait autour de lui, mais aucun des convives n’avait réagi, égocentriques qu’ils étaient. C’était typique du monde de l’édition : on était là pour être vu, pas pour s’intéresser aux autres.
— Du calme, Gabriel. Qu’est-ce que ça peut bien faire ?
— Tu es enceinte. Tu portes mes enfants.
— Et alors ?
Je m’étais déchaussée, avais attrapé mes sandales par les lanières.
Gabriel se balançait d’un pied à l’autre et avait renversé la moitié de son verre sur sa chemise. Il avait fixé la tache, l’air désemparé.
— Merde !
J’en avais profité pour attraper Maja par la main et l’attirer vers l’eau.
Ce genre de scène s’était répétée à maintes reprises au cours des années suivantes – plus j’assumais le rôle maternel, plus Gabriel se montrait tendre et protecteur avec moi, tout en développant un tas d’idées sur l’attitude que se devait d’adopter la mère de ses enfants.
Ça me dérangeait – moi qui adorais faire la fête. Ce n’est pas qu’il me contrôlait, ce n’était pas aussi inquiétant que ce que décrivent les femmes maltraitées, c’est juste qu’il avait une vision dépassée, voire réactionnaire, de la manière dont une mère doit se conduire.
Qu’est-ce que ça pouvait bien faire que je boive quelques verres quand les enfants étaient à la maison avec une baby-sitter ? Que je montre mes jambes à quelques poètes défoncés ou que je danse un slow avec un professeur de littérature de quatre-vingts ans à moitié aveugle qui avait consacré sa vie au naturalisme et écrit deux biographies sur August Strindberg ?
Pour Gabriel, c’était un problème.
Peut-être pouvais-je supporter ses petites particularités ? me dis-je. Globalement nous étions très bien ensemble. Gabriel était un père exceptionnel, il adorait pouponner les garçons et pouvait jouer avec eux pendant des heures. Sans compter qu’il m’adulait, nous menions une vie excitante, privilégiée, dans l’éclat de sa célébrité.
Cet éclat qui rejaillissait sur tous les domaines de mon existence.
Même ma mère, longtemps sceptique, s’était laissé amadouer. Elle trouvait Gabriel merveilleux – cultivé et intellectuel sans être snob, et c’était un père plein d’amour pour ses enfants. Elle se laissait inviter aux fêtes et aux dîners organisés pour la sortie de ses livres et s’était même entichée d’un dramaturge, ami de Gabriel. Depuis la mort de mon père, je n’avais jamais vu ma mère regarder un homme de cette façon. J’ignore s’ils avaient finalement eu une liaison – elle a emporté ce secret dans sa tombe.
Olof, qui à ma grande surprise n’avait pas critiqué notre relation, m’avait proposé un poste d’éditrice et de revaloriser mon salaire dès mon retour de congé maternité. Tout à coup, j’étais invitée à toutes les réunions de publication, je participais aux grandes foires du livre, à Londres, à Francfort, et je dînais dans les beaux salons.
Nos vacances nous étaient offertes, mais j’ignorais souvent par qui. À une occasion, Gabriel et moi avions passé une semaine dans un vignoble en Toscane, une autre fois on nous avait prêté un petit domaine à Österlen aussi longtemps que nous le souhaitions.
Les journalistes se pressaient pour nous interviewer – ils voulaient savoir si j’aidais Gabriel à écrire, comment nous nous étions rencontrés, ce que je préparais pour le dîner –, ils supposaient évidemment que j’étais en charge du foyer, mais c’était en réalité Gabriel qui passait le plus de temps en cuisine.
Et bien sûr, ils voulaient tout savoir de la nuit où les jumeaux étaient nés.
L’accouchement avait commencé par une froide après-midi d’hiver – la douleur qui se diffusait dans mes lombaires n’avait au départ rien d’insurmontable, je me rappelle avoir pensé que je souffrais d’indigestion. Mais les heures passaient et, la douleur ne s’apaisant pas, j’avais fini par comprendre.
J’avais appelé Gabriel – pouvait-il venir au plus vite ?
Bien sûr. Il était venu me chercher dans sa vieille coccinelle pour aller à la maternité.
Les heures qui avaient suivi disparaissent dans un brouillard. La douleur était telle qu’on pouvait à peine me parler. Le gaz hilarant dont on m’avait vanté les mérites me donnait des vertiges et la nausée. Je repoussais le masque quand la sage-femme me le tendait.
— Non ! Je ne veux pas de cette saleté !
Harry arriva le premier. Potelé, puissant, il vint au monde avec un hurlement. David naquit une demi-heure plus tard, pâle, sans tonus.
L’atmosphère changea du tout au tout dans la salle d’accouchement : l’activité devint frénétique, la pièce s’emplit de soignants. Le petit corps de David fut relié à des câbles, placé dans une couveuse et emporté. La sage-femme avait beau me répéter qu’il ne s’agissait que d’une mesure de précaution, j’étais dévastée.
Gabriel garda son calme. Dans le couloir devant la salle d’accouchement, il parlait à voix basse avec un médecin. Je les voyais à travers la porte entrebâillée, sans distinguer les mots.
Lorsqu’il rentra, il souriait.
— Ça va aller, ma chérie. Ça va aller.
Il avait raison, bien sûr. David avait survécu, et dès le lendemain matin il était sorti du service néonatal et avait pu rester dans ma chambre.
Le lendemain matin j’admirais les deux nourrissons endormis qui reposaient dans mes bras. Ils étaient si différents ! Je ne cessais de m’en étonner. Comme tous les jeunes parents, je me demandais ce que l’avenir leur réserverait. À qui ressembleraient-ils ? Comment se passerait leur vie ?
Vers midi, Gabriel était venu nous rendre visite.
Il avait apporté des fleurs, un grand bouquet de roses rouges. Mais pas seulement. Sous le bras il portait une liasse de papiers.
Il sourit, s’assit sur le bord du lit, m’embrassa, puis les petits qui n’avaient pas encore de prénoms, le futur David, et celui qui s’appellerait Harry. David poussa quelques vagissements.
— Il est si petit, dit Gabriel en caressant du bout de l’index la tête glabre de David. Et lui si grand…
Il indiqua Harry, qui avait déjà d’épais cheveux noirs. Puis il cligna des yeux pour chasser une larme.
— Comme David et Goliath.
Gabriel effleura la joue de David.
— David, c’est joli, déclara-t-il. Et j’aime bien David Lynch.
— Oui, David, c’est bien.
— Et l’autre petit monstre ? On ne peut pas vraiment l’appeler Goliath. (Il marqua une pause.) Harry. Qu’est-ce que tu en penses ?
Cela faisait des mois que Gabriel insistait pour que l’un des garçons s’appelle Harry, d’après Harry Martinson, à son sens le plus grand écrivain prolétarien de Suède. Quelques années plus tôt, Gabriel avait reçu une bourse de l’Académie suédoise à la mémoire du grand auteur.
— Pourquoi pas ? Il ressemble à un Harry, répondis-je en songeant qu’après tout j’aimais bien Moa Martinson, elle aussi écrivaine, et qui fut son épouse.
Mon regard s’arrêta sur la liasse que Gabriel avait apportée.
— Qu’est-ce que c’est ?
Je voulais me redresser dans le lit pour voir, mais le poids des bébés m’en empêchait.
— Je nous ai acheté une maison. Une petite ferme entre Mölnbo et Vagnhärad.
Il sortit des documents – c’était l’acte de vente – et me tendit des photos.
Je ne savais pas quoi penser : il avait acheté une maison sans m’en parler ? À deux pas de là où j’avais grandi, qui plus est.
C’était aberrant. Un total manque de respect.
Pourtant, je ne pouvais m’empêcher d’être séduite par les magnifiques images – deux maisons rouges aux coins blancs. Un jardin regorgeant d’arbres fruitiers, anciens et noueux, qui donnait sur un pré au bout duquel s’étendait un lac, lisse comme un miroir.
Et le nom !
Ah ! Vivre dans un endroit qui s’appelle l’Éternité.
Un claquement étouffé provenant du couloir m’arrache à mes souvenirs. Des pas approchent. J’entends des voix furieuses, une porte se ferme et le silence se fait.
La maison d’arrêt ne dort jamais, songé-je. Tant que je serai ici, je ne serai jamais tranquille.
Je ferme les yeux, m’enroule dans la couverture. Je pense à l’Éternité, car tout a commencé là-bas.
Les événements qui s’y sont déroulés voilà huit ans ont effacé d’un coup d’un seul celle que j’étais, ils ont volé la gaieté et la confiance qui me portaient à travers la vie. Ils m’ont obligée à m’agenouiller pour la première fois, humble devant l’idée qu’on ne peut pas toujours guider son destin.
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