L'énigme de la Stuga

Camilla Grebe · Chapitre 23 sur 76

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L'énigme de la Stuga

Chapitre 22

 

Un vent tiède jouait dans les cimes le long du quai de Kungsholm. L’air était saturé d’odeurs : asphalte chaud, fumée de cigarette, senteur marine et effluves de friture des nombreux restaurants. Quelques voiliers naviguaient au loin et les gens se pressaient sur les terrasses, profitant des derniers rayons du soleil.

— Ici ?

Pirjo indiquait une terrasse au bord de l’eau. Une des tables rondes était vide.

Je hochai la tête et elle s’installa, posa son sac à dos sur ses genoux et regarda la mer.

— Qu’est-ce que tu veux boire ? lui demandai-je.

— Un verre de vin blanc, s’il te plaît.

J’allai commander au bar, du vin pour elle, une bière pour moi, puis je la rejoignis. Elle me remercia, les yeux plissés à cause du soleil, enleva son gilet, et but une gorgée de vin.

— Je dois admettre qu’il m’a fait de la peine aujourd’hui, se lança-t-elle.

— David Andersen ?

Elle acquiesça.

— Je ne sais pas. Il a l’air si sensible. J’ai du mal à croire qu’il ait pu la tuer. Enfin… je sais que ce genre de chose ne se voit pas. Mais quand même…

Elle laissa la phrase en suspens.

Je m’assis sur la chaise face à elle, posai la bière sur la table.

— Tu me surprends.

— Pourquoi ? Tu me trouves trop émotive ?

Je haussai les épaules.

— Peut-être.

— Quand je vois ce garçon apeuré, ça me rappelle mon adolescence. C’est difficile, à cet âge. Le manque de confiance en soi, les peurs…

— Ne laisse pas cela affecter ton jugement.

Elle m’examina en silence, son regard glissa sur mon costume en lin et elle traça un trait dans la buée de son verre de vin.

— Tu sais Manfred… Parfois tu me sembles un peu dur. Envers les autres et peut-être aussi envers toi-même.

— Je fais simplement mon boulot, tu dois distinguer les personnes de leurs actes.

Elle ne répondit pas tout de suite.

— Si ton jumeau et toi aviez été soupçonnés d’homicide et que tu avais été placé en garde à vue, tu n’en mènerais pas large.

— Aron avait douze ans quand il est mort.

— Je sais, répondit-elle, en laissant sa main effleurer la mienne.

Le toucher était d’une légèreté extrême, comme des ailes de papillon sur le dos de ma main. Pourtant, mon corps entier frissonna. Ma chemise me serrait, je défis le premier bouton.

Elle continua :

— Ce que je veux dire, c’est qu’il est jeune. Et la relation qu’on a avec son jumeau est particulière, je ne t’apprends rien. Je ne pense pas non plus qu’un peu d’empathie fasse de moi une moins bonne policière, ou m’affecte négativement pendant les interrogatoires.

Elle marqua une pause, ôta ses lunettes, les posa sur la table et se massa la racine du nez. Ses joues semblaient s’embraser dans la lumière du soir, une goutte de vin scintillait à la commissure de ses lèvres. Je fus tenté de l’essuyer, de l’attraper sur mon doigt comme une coccinelle prête à s’envoler.

— Au contraire, poursuivit-elle. Je suis convaincue que ça me rend meilleure, plus sagace, en quelque sorte. Si je suis capable de me mettre à sa place, s’il sent que j’en suis capable, il se confiera peut-être à moi.

— Tu as sans doute raison. Ce n’est pas mon truc, c’est tout. Ma femme, mon ex-femme plutôt, disait souvent que… (Pause. Je replaçai ma pochette de costume en soie jaune.) Elle me reprochait d’être déconnecté de mes sentiments.

Pirjo posa son verre de vin.

— Tu viens de divorcer ?

J’acquiesçai.

— C’est difficile ?

Sa spontanéité m’étonna. Elle n’enrobait pas la question, contrairement à la plupart des gens. Comme si le divorce était une maladie que vous pouviez attraper dès que vous en parliez. Mais Pirjo était Pirjo. Elle n’y allait pas par quatre chemins. Tout en restant respectueuse et attentionnée.

Je haussai les épaules, contemplai la mer.

— Un jour, quand je suis rentré elle avait fait ses valises. Comme ça. Elle a pris les enfants avec elle et elle est partie. Elle a dit que je travaillais trop, que j’avais toujours trop travaillé. Comme si elle n’avait pas compris qu’elle s’était mariée avec un policier.

— C’était vrai ? Tu travaillais vraiment beaucoup ?

— Oui.

Je songeai à toutes les disputes à ce sujet. Nous nous hurlions dessus dans la cuisine, et dans le salon les enfants augmentaient le volume de la télévision pour couvrir nos voix.

— Oui, j’imagine que oui, continuai-je. Mais j’avais l’impression de faire ça pour nous, pour ma famille.

Ce n’était pas toute la vérité. Nous ne dépendions pas de mon salaire, de ma carrière. Pas financièrement, en tout cas. Mais cette soif d’élucider les crimes était comme une drogue pour moi.

Beatrice le savait. Et ça ne lui plaisait pas.

Je la soupçonnais parfois d’être jalouse de mon boulot.

Ce que je ne disais pas non plus c’est que Beatrice avait rencontré un homme, un avocat. Un certain Hasse. Un homme qui fréquentait les bons cercles, qui possédait des résidences secondaires à Torekov et à Verbier, qui pouvait lui offrir la vie dont elle avait toujours rêvé, car Beatrice n’avait jamais aspiré à être une épouse de policier.

Je croisai le regard gris de Pirjo. Elle hocha lentement la tête.

Je sentis de nouveau sa main sur la mienne. Le toucher m’électrifiait, de petits chocs se diffusaient de mes doigts et irradiaient le reste de mon corps. Cette fois, elle laissa sa main, serra légèrement la mienne. Le poids de sa peau, de sa chair, de son attention s’imprégnèrent en moi et quelque chose s’adoucit dans ma poitrine.

 

Je l’embrassai plus tard ce soir-là. Un baiser hésitant, superficiel, devant un tabac de nuit. Ses lèvres étaient douces et chaudes, ses cheveux frisés comme de la laine sous mes doigts. Mon cerveau s’était tu pour la première fois depuis très longtemps. Envolées mes pensées pour Beatrice, l’appartement vide et mon manque affectif entaché de honte.

— Je ne sais pas si c’est une bonne idée, chuchota-t-elle en enlevant ses lunettes et en me fixant de ses yeux tristes.

— Cela l’est-il jamais ? demandai-je, et je l’embrassai de nouveau.

 

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