L'énigme de la Stuga

Camilla Grebe · Chapitre 15 sur 76

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L'énigme de la Stuga

Chapitre 14

 

— Vers trois heures du matin, déclara Lykke Andersen. Harry et Bonnie sont allés se coucher vers trois heures.

Elle se moucha et but un peu de l’eau que Pirjo lui avait apportée.

— David les a suivis peu après, ajouta-t-elle.

— Peu après, répéta Pirjo. C’est-à-dire ?

— Cinq à dix minutes plus tard. Je ne sais pas exactement.

Nous nous étions installés à l’étage de la maison principale, dans le bureau de Gabriel Andersen. La pièce était petite, l’air étouffant malgré la fenêtre entrouverte. Sa table de travail était placée juste devant la fenêtre, avec vue sur le jardin et le lac. Dessus se trouvaient un ordinateur, des livres et des piles de papiers au sommet desquelles étaient éparpillés quelques stylos. Sur le rebord de la fenêtre, deux tasses vides au fond maculé jouxtaient un pélargonium.

Lykke était recroquevillée dans un vieux fauteuil à oreilles, les bras entourant ses jambes minces. Pirjo et moi étions assis sur des chaises à barreaux que nous avions remontées de la cuisine.

— Comment semblaient-ils ? demanda Pirjo.

— Comment ça ?

Lykke fit une grimace et se gratta le mollet.

— Ils semblaient comme d’habitude.

Pirjo écrivit dans son bloc-notes.

— Ils n’avaient pas l’air en froid ?

Lykke secoua la tête.

— Ces trois-là ne sont jamais en froid. Ils sont… (Elle s’arrêta, sanglota bruyamment.) meilleurs amis, murmura-t-elle. Depuis le CP.

Je regardai la femme – trente-huit ans, grande, maigre, les yeux bleus, les cheveux blonds, une coupe courte audacieuse. La peau de son décolleté était rouge vif. Des taches de rousseur constellaient son nez et ses joues.

Elle portait un peignoir en éponge par-dessus une chemise de nuit et un short de jogging, révélant que les événements avaient interrompu sa routine matinale.

— D’accord, fit Pirjo avec son flegme habituel. Ils sont allés se coucher vers trois heures. Et les autres ?

— Nous sommes allés au lit peu après.

Pirjo acquiesça.

— À quelle heure ?

— Je ne sais pas, je n’ai pas regardé. Trois heures et demie peut-être.

Pirjo prit note et continua :

— Votre mari et vous avez dormi ici, dans cette maison.

— Oui, dans le même lit. Comme le font généralement les couples.

— L’un d’entre vous est-il sorti pendant la nuit ?

Lykke secoua la tête.

— Non, je l’ai déjà dit. Nous avons dormi jusqu’à ce que la musique me réveille.

— La musique qui était déjà allumée quand vous êtes allés vous coucher ? demandai-je.

Lykke soupira, pencha la tête en arrière et fixa le plafond.

— Sincèrement je n’avais pas la force d’aller voir les garçons à ce moment-là. C’était une longue soirée, j’avais juste envie d’aller me coucher.

— Avez-vous beaucoup bu ? demanda Pirjo avec légèreté.

— Ça dépend ce que vous entendez par « beaucoup ». Mais tout le monde a bu de l’eau-de-vie. Et du vin. Et de la bière. Oui, nous avons bu pas mal.

— Même les adolescents.

Lykke haussa les épaules.

— J’imagine que oui, dit-elle en tirant un fil qui pendait de la manche bien trop longue du peignoir qui appartenait peut-être à son mari. Je n’arrive pas à croire qu’elle ne soit plus là, poursuivit-elle, en regardant par la fenêtre, vers le ciel d’été de nouveau bleu.

Pirjo croisa mon regard puis se tourna vers la femme.

— Avez-vous, Gabriel et vous, les clés de la stuga ?

— Non, seulement les garçons. Et la porte était fermée de l’intérieur quand David a ouvert. J’étais juste devant la porte, j’ai entendu la serrure.

— D’accord, dit Pirjo. Bien. Quand vous êtes entrée dans la chambre où se trouvait la fille, toutes les fenêtres étaient-elles fermées ?

— Oui, je l’ai déjà dit. J’ai tout raconté à… cette…

— Nathalie ? suggérai-je.

Lykke opina du chef.

— Vos amis qui ont dormi dans le cabanon au bord du lac, commençai-je. Sont-ils sortis pendant la nuit ?

— Comment pourrais-je le savoir ? Demandez-leur.

— Nous allons interroger tout le monde. Y compris David et Harry.

Lykke fronça les sourcils, se redressa et posa les pieds par terre.

— Ils n’ont rien à voir avec ça, trancha-t-elle sèchement. Ils n’auraient jamais fait de mal à Bonnie.

 

Non, bien sûr, pour Lykke Andersen, aucun de ses fils n’avait pu assassiner sa meilleure amie, leur meilleure copine depuis le CP.

Aucun parent ne pense que son enfant est capable d’une chose pareille.

Pourtant cela arrive – tous les tueurs sont les enfants de quelqu’un, et la plupart ont également un lien avec la victime. Pirjo et moi le savions très bien, nous l’avions vu un nombre incalculable de fois. Mais il était rare que des enfants ou adolescents ôtent la vie à un autre jeune.

Évidemment, si nous n’étions pas sûrs que l’un des jumeaux soit impliqué dans la mort de Bonnie, beaucoup d’éléments portaient à le croire. Ce qui rendait l’affaire encore plus sensible et exigeante. Sans compter que légalement, les suspects mineurs doivent être traités avec une attention particulière.

Oui, je savais tout cela et, lorsque nous avons interrogé le reste de la famille et les convives, j’ai fait de mon mieux pour rester impartial et ouvert à des scénarios alternatifs. Car si j’avais pu choisir, si par un pouvoir magique j’avais la capacité d’influencer la tragédie qui s’était jouée à l’Éternité, j’aurais préféré voir quelqu’un d’autre qu’un adolescent de dix-sept ans avec la vie devant soi tuer sa meilleure amie.

 

Après Lykke, nous avons entendu son mari, l’écrivain Gabriel Andersen. Je n’étais pas un grand lecteur, mais son visage m’était familier – la tignasse brune, les traits marqués. Je l’avais vu dans les journaux ou à la télé. Ma femme Beatrice – bientôt ex-femme d’ailleurs – avait dévoré en un été les trois livres retraçant la vie de Helene et Siv. À peine terminés, elle avait commandé d’autres romans de cet auteur et avait glané des informations sur lui sur Internet. J’avais du mal à en saisir l’intérêt. C’est une chose d’aimer les livres, c’en est une autre de se passionner pour la vie de l’auteur.

— Tu es complètement obsédée, lui avais-je fait remarquer.

— Tu ne comprends pas. Il est brillant… (Son regard s’était fait rêveur.) Et il est plutôt bel homme…

Peut-être avait-elle raison, mais l’individu assis en face de moi dans le fauteuil à oreilles semblait tellement dévasté qu’il ne me vint pas à l’idée de jauger son apparence. Il tremblait de tous ses membres, répondait aux questions d’une voix monocorde, le regard vide.

Les réponses étaient attendues : non, il n’avait rien vu de suspect pendant la nuit. Oui, il était allé se coucher en même temps que Lykke et avait dormi toute la nuit. Bien sûr, les jumeaux étaient gentils et soigneux, ils ne feraient jamais de mal à Bonnie, personne d’autre non plus, d’ailleurs. Au reste, pourquoi posions-nous tant de questions à propos de David et Harry ? N’était-il pas évident qu’un inconnu était entré dans la maisonnette pendant la nuit pour arracher Bonnie à la vie ?

 

Nous avons passé les heures suivantes dans le petit bureau étouffant de l’étage. Nous avons interrogé Olof Forss, un homme d’une soixantaine d’années qui s’avérait être l’éditeur de Gabriel. Il n’était pas ouvertement désagréable, mais affichait une certaine arrogance – il était évident qu’il ne se sentait pas dans l’obligation de répondre à nos questions. Il semblait pressé d’en finir.

— C’est évident qu’aucun d’entre nous n’a levé la main sur la fille, dit-il.

Il attrapa ses lunettes par la branche rafistolée et les balança comme un pendule dans l’air.

— Pourquoi, évident ? s’enquit Pirjo.

Il était bien sûr incapable de répondre, mais il confirma les dires de Lykke et Gabriel. Il était descendu dans la maisonnette du lac vers trois heures et demie, en même temps que les deux autres invités. Et, à ce qu’il sache, personne n’était sorti pendant la nuit. Il avait été réveillé par le tonnerre et s’était rendormi. Il ne s’était levé qu’au moment où Gabriel était venu lui raconter ce qui était arrivé.

— Merci, dit Pirjo à la fin de l’entretien. Pouvez-vous demander à votre collègue de monter ? Jujje, c’est bien ça ?

— Ce n’est pas mon collègue, contesta Olof avec une virulence qui me surprit.

Il descendit l’escalier d’un pas lent.

 

Ce fut le tour de Jujje Holm. Il avait quarante ans et expliqua qu’il travaillait comme agent littéraire. Il était bien plus coopératif qu’Olof et semblait plutôt calme. Il avait eu le temps de prendre une douche, l’odeur de l’after-shave me piquait le nez. Ses longs cheveux humides étaient attachés en catogan, une boucle en or brillait à son oreille et un tatouage en forme de dragon remontait sur son cou.

— Agent littéraire, commença Pirjo en tournant une page de son bloc-notes. Juste pour que je comprenne : vous ne travaillez pas pour la maison d’édition ?

Jujje haussa un sourcil, épousseta sa manche de veste brillante et esquissa un sourire crispé.

— Euh… non. (Pause.) L’inverse, même. Je travaille chez Stenström Agency, nous sommes totalement indépendants.

Puis vint une longue présentation du monde de l’édition et pourquoi les agents littéraires, en tout cas les indépendants, sont toujours du côté de l’écrivain, à la différence des maisons d’édition qui défendent toujours leur propre intérêt. Lorsque nous entrâmes dans le vif du sujet, Jujje confirma les propos de Lykke, Gabriel et Olof, ce qui renforça les soupçons qui pesaient sur les jumeaux. Il ajouta un détail qui m’interpella.

— Tuss a eu envie de se baigner au milieu de la nuit. Elle était assez ivre, alors j’ai essayé de l’arrêter. Quand nous étions près de l’enclos, nous avons vu Bonnie, David et Harry. Je ne sais pas, j’ai peut-être mal interprété la situation, mais on aurait dit qu’ils se chamaillaient.

— Où étaient-ils ? demanda Pirjo.

— Sur le ponton.

— À quelle distance vous trouviez-vous, à peu près ? demandai-je.

Il haussa les épaules.

— J’étais… Regardez par vous-même.

Il se leva et s’avança vers le bureau devant la fenêtre.

Pirjo et moi le suivîmes.

— Là, dit-il en montrant l’enclos où paissaient deux chevaux. Vous voyez le portillon dans la clôture ?

Pirjo acquiesça.

— J’étais à ce niveau-là, debout, enfin… Tuss a chuté et en l’aidant à se relever je suis tombé moi aussi.

Je regardai l’endroit qu’il désignait, à soixante-dix mètres du lac environ. De là, il pouvait voir le ponton.

— Que s’est-il passé ensuite entre les jeunes ?

Jujje haussa les épaules.

— Je n’ai pas regardé, mais vous pouvez demander à Tuss, elle sait peut-être.

 

Tuss, qui s’appelait en réalité Teresa Schwarz, ne semblait pas à sa place dans sa robe en brocart. Et surtout, elle avait l’air au plus mal – ses courts cheveux noirs étaient hirsutes, sa peau livide, ses yeux brillants, son rouge à lèvres incrusté dans les ridules autour de sa bouche, formant comme des filaments écarlates.

Je devinais que ce qui l’avait rendu malade était aussi responsable de ses évidents trous de mémoire.

— Je ne sais pas, gémissait-elle en réponse à la plupart de nos questions. Je ne me rappelle plus. Je ne sais plus.

Et quand Pirjo lui demanda si elle avait vu Harry, David et Bonnie sur le ponton, elle secoua tristement la tête.

— Non, je ne les ai pas vus.

Nous comprîmes au moins la nature de son travail et de sa relation avec les autres invités.

— Je suis l’éditrice de Gabriel, je travaille avec lui sur ses textes. On discute de la narration, je vérifie la langue. Ce genre de choses.

Elle laissa échapper une éructation et plaqua une main tremblante sur sa bouche.

— Oups, désolée ! Vraiment !

— Pas de problème, la rassura Pirjo en me lançant un bref coup d’œil.

— Forss & Stierna est votre employeur alors ? demandai-je. (Elle opina du chef.) Olof est votre collègue, mais pas…

Je lorgnai mes notes.

— Jujje, compléta Pirjo.

— Mm, fit Teresa en tanguant un peu sur le fauteuil. Puis elle posa de nouveau une main sur sa bouche.

— Désolée, fit-elle en se levant du fauteuil. Vraiment.

Elle se dirigea vers la porte, accéléra le pas et sortit. L’instant suivant, on entendit des vomissements depuis les toilettes. Pirjo ôta ses lunettes et se tourna vers moi.

— Ça donnerait presque envie d’arrêter l’alcool.

 

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