L'énigme de la Stuga
Chapitre 48
Gabriel se trompait.
Cela ne passa pas. Mes enfants n’avaient pas juste attrapé un rhume. Ce n’était pas un petit malentendu, une petite injustice sur laquelle ils étaient prêts à passer l’éponge.
Les jours passèrent, les semaines, sans que Gabriel et moi ne parvenions à surmonter l’abîme insondable qui séparait nos deux fils.
David se levait aux aurores, peu avant six heures – pour une seule raison d’après moi : éviter son frère qui prenait son petit déjeuner plus tard. David se douchait dans la maison principale, Harry dans le sauna. Ils refusaient de dîner ensemble – Harry emportait son plat dans le cabanon du lac. Quand il avait fini, il déposait son assiette, ses couverts et son verre devant la porte d’entrée, sur la terrasse, comme un mendiant, et disparaissait sans dire ni merci ni bonne nuit.
Ils allaient au lycée, mais personne ne savait ce qui s’y passait. À mon avis, ils ne s’adressaient pas plus la parole là-bas qu’ici.
*
Un matin alors que les garçons venaient de partir – en décembre sans doute –, j’ai décidé d’en parler avec Gabriel. Nous nous promenions dans la forêt – le sentier était à peine visible dans la pâle lumière du levant qui filtrait à travers les cimes. Le sol était couvert de givre et les grandes racines qui coupaient le chemin étaient glissantes.
— Il faut qu’on fasse quelque chose, dis-je. Tu ne peux pas parler à David ? Il t’écoute, toi.
C’était vrai – Gabriel était un modèle pour lui. Je crois que son père incarnait tout ce qu’il aspirait à devenir : intellectuel, créatif, auteur adulé. Et – par-dessus tout – Gabriel reconnaissait les efforts de son fils pour devenir comme lui.
Gabriel acquiesça d’un air peiné.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
— Je peux essayer.
— Tu crois que c’est peine perdue ?
Gabriel grimaça et s’immobilisa devant un grand sapin. Il passa la main sur une branche blanche de givre, détacha quelques aiguilles.
— Je n’arrive à rien en ce moment.
— Comment ça ?
Il effrita les aiguilles entre le pouce et l’index.
— Je suis incapable d’écrire.
Je contemplai la forêt, inspirai profondément, m’efforçant de dissimuler mon agacement. Gabriel victime du syndrome de la page blanche ? Ça tombait à pic. Juste au moment où notre vie était de nouveau chamboulée.
— Mais si, je sais que tu en es capable.
Les périodes de doute et d’auto-apitoiement faisaient partie du processus de création de Gabriel, ça avait toujours été comme ça. Il suffisait d’attendre que ça passe.
Il secoua la tête.
— Non, c’est impossible. Je ne sais pas si c’est à cause de tout ce qui s’est passé, mais je n’arrive plus à trouver ma voix.
Il me fit face.
— Dans ma tête, c’est silence radio, Lykke. Silence radio.
*
Ce soir-là, j’essayai de parler avec Harry. J’avais déjà tenté, bien sûr, plusieurs fois même, mais j’avais reçu comme seule réponse des grognements. Le seul qui parvenait à communiquer avec lui, c’était Jujje. Ils discutaient des heures à voix basse chaque fois que notre ami passait à la maison.
J’ignore de quoi ils parlaient. Lorsque je demandais à Harry, il répondait « rien de spécial » et quand je demandais à Jujje, il fronçait les sourcils et affirmait que c’était dur pour Harry et qu’il avait besoin de se confier.
— On ne peut pas continuer comme ça, déclarai-je, m’asseyant sur le bord du lit dans le cabanon du lac.
Harry, allongé entre les draps, portable à la main, me décocha un coup d’œil sans répondre. Ses doigts se déplaçaient avec agilité sur les lettres. Je passai la main sur la couverture sale et humide.
— Tu ne peux plus vivre ici, Harry. Les températures vont bientôt descendre au-dessous de zéro, cette maison n’est pas isolée, les radiateurs ne pourront pas la chauffer.
— Je m’en fous.
— Pas pour longtemps. Il va faire un froid de canard ici.
Harry pinça les lèvres, continua à pianoter sur son téléphone.
— Bon. Je ne suis pas idiote, je comprends bien que c’est à cause de David. Alors, installe-toi dans la stuga. David habite dans la maison principale.
Harry posa sur moi un long regard insondable.
— Bonnie y est morte.
Je fermai les yeux.
— On doit tous passer à autre chose.
— David a tué Bonnie dans la stuga, déclara-t-il en baissant son portable. (Il se laissa tomber sur la couverture.) Et il a dit aux flics que c’était moi.
J’hésitai.
— Je ne peux pas le croire.
— Si. Les f… fli… flic l’ont dit. Bien sûr qu’ils ont cru que c’était moi. David est la per… perfect… perfection incarnée. Tout le monde le croit toujours.
J’étais comme anesthésiée lorsque je suis remontée vers la maison principale dans le noir. Le vent glacial s’engouffrait dans mes cheveux, mes chaussures s’enfonçaient dans la boue du pré, mais je le sentais à peine.
David avait-il accusé Harry ?
Je ne pouvais y croire. Bien sûr, David était rusé ; j’imagine qu’il pouvait faire des conneries à l’école et s’en tirer en un tournemain. Mais il avait toujours protégé son frère, l’avait sauvé de bien des mésaventures.
Une autre pensée se faufila dans mon esprit, une pensée que j’avais repoussée depuis que les garçons étaient rentrés – que l’un d’entre eux puisse véritablement être impliqué dans la mort de Bonnie, qu’il n’y avait pas d’autre explication.
Et si David avait dit la vérité ? S’il savait quelque chose, qu’il avait entendu Harry et Bonnie et…
Je m’arrêtai net, tombai à genoux sur le sol froid, enfonçai les mains dans la boue glaciale, creusai jusqu’à avoir des racines de gazon entre les doigts et je hurlai.
Le vent emporta mon cri, l’engloutit en un instant.
Je me relevai, car c’est ce que font les mères, non ?
On se relève, malgré les coups. On continue, on essaie encore, de toutes les manières possibles.
On le fait pour ses enfants.
Après m’être lavée, je suis allée voir David – l’incertitude m’était insupportable et je n’avais plus la force d’attendre que Gabriel ait le courage de lui parler.
David était assis sur le canapé du salon avec un livre, les jambes croisées sur la table basse, la tête reposant sur une couverture pliée. La trace rouge à la commissure des lèvres avait presque disparu.
— Qu’est-ce que tu lis ? demandai-je en jetant un coup d’œil à la bibliothèque débordante de livres.
David me montra la couverture. À l’est d’Éden, de John Steinbeck.
Un frisson me parcourut l’échine.
Un classique sur deux frères – jumeaux, même – qui se haïssent et se disputent l’attention de leur père. Le récit trouve son origine dans l’histoire de Caïn et Abel de l’Ancien Testament – à laquelle je refusais de penser puisqu’elle s’achevait par la mort d’Abel de la main de son frère.
Steinbeck n’est pas le seul à avoir puisé dans cette légende biblique. Elle a aussi inspiré d’autres grands noms de la littérature. Shakespeare, Lord Byron, Miguel de Unamuno et la Suédoise Marianne Fredriksson.
— Pourquoi ce livre ?
David haussa les épaules.
— Il était au sommet de la pile.
Il montra du doigt un tas de livres qui s’élevait sur un vieux guéridon.
Je m’assis à côté de lui.
— Il faut qu’on parle. Je veux que tu m’avoues la vérité.
— Bien sûr.
— D’après Harry, tu as dit à la police qu’il avait tué Bonnie.
David posa le livre sur son ventre, porta la main à la commissure de ses lèvres, arracha une petite croûte. Une gouttelette de sang apparut sur sa peau blême.
— C’est faux. C’est l’inverse.
— Comment ça ?
— Harry leur a balancé que j’étais coupable.
Je réfléchis, cherchai dans le visage de mon fils des signes de mensonge, mais il affichait la même expression que d’ordinaire : ses yeux bleus croisaient les miens sans ciller, sa voix ne tremblait pas, il semblait détendu.
— Si je comprends bien, tu n’as jamais déclaré qu’Harry était coupable ?
Il secoua la tête.
— Jamais.
Silence.
— Mais j’ai dit quelque chose comme « je n’ai pas touché Bonnie donc si c’est l’un d’entre nous, c’est forcément Harry ».
Notre conversation s’était plus ou moins arrêtée là, mais les discussions avec David et Harry avaient planté une graine en moi.
— Ils se sont rejeté la faute pendant les interrogatoires, expliquai-je à Gabriel le soir, dans le lit.
— Ça ne m’étonne pas.
Je réfléchis un instant à la manière de formuler mes pensées avant de poursuivre :
— Je crois que la police a utilisé ça.
Gabriel posa son livre et se tourna vers moi.
— Comment ça, utilisé ?
— Eh bien, ils ont fait croire à Harry que David l’avait dénoncé et inversement. J’imagine ces interrogatoires ! Ça a dû être terrible.
Gabriel garda le silence un long moment.
— Ça doit être interdit non ?
— Sans doute. On devrait peut-être porter plainte ?
— Oui… mais il faut qu’on sache exactement quels propos ont été tenus pendant ces interrogatoires. Tu crois qu’on peut avoir accès aux PV ?
Je serrai la couette contre mon corps – la nuit s’annonçait glaciale. Le givre dessinait déjà des motifs sur les vitres, et les rideaux se gonflaient dans le courant d’air.
— Je ne crois pas. Les procès-verbaux d’interrogatoire ne sont pas publics.
Gabriel se leva du lit, marcha jusqu’à la fenêtre, baissa le store et posa une main sur le radiateur.
— Peut-être qu’il vaut mieux ne pas chercher la petite bête ?
— Pourquoi ?
— Je ne sais pas. Imagine s’ils découvrent un nouvel élément. Imagine si tout recommence.
Il revint vers le lit, se glissa auprès de moi et éteignit la lumière. Je fixai l’obscurité, écoutai le vent siffler le long des murs de la maison.
— Mais alors on ne saura jamais…
— On devrait peut-être tourner la page. C’est peut-être la seule manière pour nous de redevenir une famille.
— Je veux qu’on redevienne une famille.
Il se blottit contre moi, effleura mon sein, laissa glisser sa main vers mon sexe. Sa caresse était si légère, presque distraite, mais elle éveilla quelque chose en moi.
— Moi aussi, renchérit-il.
S’appuyant sur son coude, il m’embrassa la joue.
Je roulai sur le dos, l’attirai vers moi.
— On est fous, lançai-je. La vie est un enfer et nous…
— Chuut, murmura-t-il, et il monta à califourchon sur moi.
OceanofPDF.com