L'énigme de la Stuga
Chapitre 65
Lorsque je me réveille le jour suivant, la culpabilité brûle à l’endroit habituel, au niveau du sternum.
La sensation est étonnamment familière – c’est la même culpabilité que quand Nadja est tombée par la fenêtre. Et la même sensation d’insuffisance que lorsque Aron est mort. J’aurais volontiers accepté de prendre sa place.
— Aurais-je pu empêcher ça ?
Je pose la question à haute voix, à moi-même, tout en coupant des carottes en bâtonnets avant de les placer dans un verre d’eau.
Oui, répond cet autre qui est aussi moi. Absolument. Si tu n’avais pas été un tel connard égocentrique. Si tu n’avais pas passé ton temps à essayer d’impressionner Pirjo pour obtenir des aveux. Si tu avais réfléchi de manière originale.
Je prends ma douche, m’habille et croque mes carottes en me rasant. Elles ont un goût de moisissure et se logent entre mes dents, mais à cet instant j’ai l’impression que je ne vaux pas mieux.
En route vers le commissariat je téléphone à Samira Khan, la légiste qui a autopsié Bonnie Högberg.
— Manfred ! s’écrie-t-elle d’une voix enjouée. Comment ça va ?
— Bien, bien.
— Et Nadja ?
Samira et moi bossions sur la même enquête quand Nadja était à l’hôpital. C’est elle qui m’a convaincu que tout allait bien se passer, que ma fille se rétablirait. J’avais choisi de lui faire confiance, elle est médecin, après tout.
— Elle se porte comme un charme.
— Les enfants sont merveilleux, fit-elle, et j’entendis presque son sourire.
— À qui le dis-tu ! (J’enlève mes lunettes et entre dans le parking du commissariat.) Écoute, j’ai une question à te poser.
— Bien sûr.
— Il s’agit de l’enquête sur l’homicide de Bonnie Högberg.
Silence.
— C’était il y a longtemps, commente-t-elle. Il faudrait que je retrouve le compte rendu de l’autopsie.
— Non, c’est une question plus générale.
— Très bien, Manfred. En quoi puis-je t’aider ?
*
Jujje Holm se penche en arrière dans sa chaise et croise mon regard.
Il porte une chemise et un jean râpé. Ses cheveux clairsemés sont attachés en queue-de-cheval et sa barbe naissance est plus grise que brune.
— Merci d’être venu aussi vite, déclaré-je.
Il grimace.
— C’était moins une. Ma bagnole est au garage. Sinon je serais déjà à Fårö avec les gamines à l’heure qu’il est.
Je sors le compte rendu d’interrogatoire.
— Je voudrais vous poser quelques questions complémentaires sur les circonstances de la mort de Gabriel Andersen.
Il hoche la tête et regarde par la fenêtre. Il frotte d’une main son grand tatouage pâli qui orne son cou.
— Pauvre bougre.
Je cherche les notes que j’ai prises dans le compte rendu.
— Si j’ai bien compris, Olof Forss et vous êtes arrivés à la maison vers trois heures du matin.
— Oui. Nous nous sommes réveillés. Ou plutôt, Olof s’est réveillé à cause du bruit. Il m’a secoué.
— Du bruit ?
Il se gratte la barbe, sans cesser de regarder dehors. Une grosse bague en forme de tête de mort scintille à son index.
— Ils criaient. Hurlaient.
— Donc vous êtes montés.
Il acquiesce et tourne la tête vers moi. Ses yeux sont devenus brillants.
— Nous avons enfilé nos habits et sommes sortis. Quand nous sommes entrés dans la cuisine, Gabriel gisait par terre dans une… (Il écarte les bras en signe de désespoir.) Une mare de sang. Une vraie boucherie. L’odeur était épouvantable.
Il baisse les yeux, essuie quelques larmes du revers de la main.
— Voici un plan de la cuisine.
Je pousse une feuille vers lui.
Jujje s’avance pour mieux voir, observe le dessin avec la silhouette du corps sans vie de Gabriel.
— Pouvez-vous me montrer où se trouvaient les autres ?
Il a un infime haussement d’épaules.
— Lykke était à peu près ici, dit-il en indiquant un point à environ deux mètres à droite du corps. Elle tenait le couteau à la main.
— D’accord. Et les garçons ?
— Ils étaient penchés sur Gabriel. Ou plutôt, David était à califourchon sur lui. Ils essayaient de le réanimer.
— Comment étaient-ils ?
— Comment ça ?
— Est-ce qu’ils étaient blessés ? Ensanglantés ?
Son regard se perd au plafond.
— Ils étaient habillés, comme s’ils ne s’étaient pas couchés. Et ils étaient couverts de sang, oui. David faisait un massage cardiaque à Gabriel. Vous savez, il est médecin, il devait faire ce qu’il pouvait pour le sauver. Mais chaque fois qu’il appuyait sur sa poitrine, le sang coulait de plus belle. C’était atroce.
Il ferme les yeux, affichant une mine de dégoût.
— Étaient-ils blessés ?
— Les garçons ? Aucune idée. Je n’ai pas vu. Vous pouvez demander à Olof.
— C’est prévu.
Une expression de douleur se forme sur le visage de Jujje.
— C’est une aubaine pour lui et la maison d’édition.
— Pardon ? Je ne comprends pas.
Il secoue la tête.
— Vous voulez que je vous explique ce qui va se passer ?
— Volontiers.
— Gabriel n’avait plus aucune valeur pour la maison. Pas vivant, en tout cas. Il n’écrivait plus ce que les gens avaient envie de lire. Mais mort. C’est une autre histoire. Les ventes de ses premiers romans vont exploser. Et l’éditeur va s’en assurer. Rien n’a autant de succès qu’un auteur qui vient de décéder.
— Je vois. Revenons aux événements de la soirée de la Saint-Jean. Lykke. Était-elle blessée ?
— Je ne sais pas trop.
— Il est écrit dans le compte rendu que… ( Je cherche les paragraphes que j’ai surlignés.) Que vous avez vu des marques sur son cou.
— Oui, c’est ça. Des marques rouges. Des marques de strangulation.
— Des marques rouges ou des traces de sang ?
Il secoue la tête, l’air accablé.
— Des traces de sang, je pense.
Olof arrive juste après le départ de Jujje.
— J’ai vingt minutes, dit-il en s’asseyant sur la chaise en face de moi.
— Ça prendra le temps qu’il faudra.
Il me fusille du regard, manipule la tige de sa pipe qui dépasse de sa poche de poitrine.
— Vous ne pouvez pas fumer ici.
— Merci, je ne suis pas idiot.
Je l’observe. Ses tempes se sont dégarnies encore un peu plus, ses joues paraissent plus lourdes, plus charnues. Sa petite bouche rouge me fait penser à une tomate cerise. Ses lunettes sont sales et la poignée de la canne sur laquelle il s’appuie est recouverte de ruban de masquage.
— Gabriel Andersen, déclaré-je.
— Grand Dieu oui, c’est une tragédie cette histoire.
— Qu’est-ce qui vous a réveillé exactement la nuit de la Saint-Jean ?
Il fronce les sourcils.
— Il y avait un boucan pas croyable là-haut. Et puis… j’ai eu l’impression d’entendre Lykke m’appeler, juste devant la porte, mais j’ai dû rêver parce qu’elle n’a pas quitté la maison.
Je prends des notes dans mon calepin.
— Et ensuite ?
— Ensuite j’ai réveillé Jujje. J’étais sûr que Harry et David se battaient, ça n’aurait pas été la première fois. Alors nous avons sauté dans nos fringues et sommes montés en courant pour voir ce qui se passait.
— C’est là que vous avez vu Gabriel ?
— Oui, mort dans la cuisine. Les garçons essayaient de le réanimer.
— Et Lykke ?
— Elle se trouvait un peu plus loin.
Il secoue lentement la tête.
— Vous avez vu si elle était blessée ?
Il garde le silence un instant avant de répondre, cligne des yeux.
— Je n’ai pas pensé à ça. C’était le chaos. Mais elle avait… (Il approche la main de son cou.) Des traces rouges au niveau du cou.
— Des hématomes ou des traces de sang ?
— Je l’ignore. J’ai juste remarqué qu’elle avait des traces à cet endroit-là.
Je réfléchis à ce que m’a dit Jujje Holm tout à l’heure.
— La mort de Gabriel… Quelles sont les conséquences pour la maison d’édition ?
Il hausse les épaules.
— C’est évidemment une grosse perte, tant pour moi personnellement que pour la maison d’édition.
— D’après Jujje, sa disparition peut avoir des retombées positives pour la maison.
— Ah bon ? C’est ce qu’il pense ? fit Olof.
Sa bouche forme une petite moue.
— C’est vrai ?
Il me dévisage en silence, remonte ses lunettes sur son nez et secoue la tête.
— Non. Enfin ça dépend. On ne peut pas prédire dans quelle mesure la mort d’un auteur va impacter les ventes. Mais insinuer que ça profitera à la maison est d’un cynisme ! Cela en dit long sur lui.
Il se tait, consulte sa montre.
— Vous devez comprendre que Jujje Holm n’a pas les mêmes intérêts que moi, poursuit-il. Quand on se voit dans le cadre professionnel, c’est souvent pour négocier un contrat. Cet homme n’est pas un négociateur facile. Et en privé il est…
Il marque une pause, me toise du regard.
— Insupportable. Imbu de lui. Superficiel. Inculte.
— Allons bon !
Il ne répond pas.
— Et Lykke ? dis-je. Quelles vont être les conséquences du décès de Gabriel pour elle ?
— Ah Lykke ! La pauvre petite n’a jamais fait de mal à une mouche. Elle méritait mieux, pour être honnête.
— Mieux que quoi ?
Il pousse un profond soupir, croise les doigts sur son proéminent abdomen.
— Que Gabriel. Je pense à ses histoires avec les femmes. Ça, en plus de tout ce que la famille a eu à subir depuis… la mort de cette adolescente.
— Avec qui Gabriel avait-il une aventure ?
Olof fronce les sourcils.
— Avec qui n’avait-il pas une aventure ? Déjà, quand il a rencontré Lykke, il avait une relation avec sa logeuse. On pourrait considérer qu’elle était sa mécène, elle était propriétaire d’une grande maison sur l’île de Djurgården et le laissait y vivre quasi gratuitement.
Il soupire, secoue la tête et reprend :
— Il couchait avec ses éditrices. Et avec un nombre non négligeable d’autrices de la maison d’édition. Il essayait, en tout cas, ce qui créait des problèmes au travail. J’avais eu des auteurs compliqués avant lui, ça oui, mais avec Gabriel, c’était doublement sensible. Il était tellement sympathique. Tout le monde l’adorait, même les femmes qu’il séduisait avant de les larguer. Sans compter que Forss & Stierna avait besoin de lui. Je ne vais pas vous mentir. Jusqu’à ce qu’il commence à écrire ses étranges bouquins sans intrigue.
Il s’affaisse un peu sur sa chaise, fixe le regard quelque part dans le vide et poursuit :
— Une éditrice, Tuss, est tombée enceinte et a menacé d’en parler à Lykke.
— Tuss ? Vous voulez dire Teresa Schwarz, qui était au festin d’écrevisses ?
— Oui, elle-même. Mais finalement elle a gardé le silence. Je le lui ai demandé.
— Comment ça ?
— Vous ne comprenez pas. Ça aurait fait scandale.
Si, je comprends, et ça m’attriste.
— Quoi qu’il en soit, elle n’a pas gardé l’enfant, a trouvé un autre poste dans une plus grande maison d’édition. Mais une autre des éditrices de Gabriel, Signe, plus coriace, a vraiment essayé de contacter Lykke pour lui raconter que Gabriel la draguait lourdement. Mais la relation entre Harry et David était au plus mal et cette histoire n’a jamais eu de suites.
— Et vous n’avez rien fait ?
Olof hausse les épaules.
— Pourquoi j’aurais fait quelque chose ? Je partais du principe que Lykke était au courant du comportement de son mari et qu’elle n’avait pas envie ou pas la force d’en discuter.
— Vous n’en avez pas parlé au moment de l’homicide de Bonnie Högberg.
— Je n’en voyais vraiment pas l’utilité. Gabriel était un Casanova, pas un assassin.
Je le contemple longuement. S’il savait ce qu’affirme Lykke ! Mais je ne peux pas en parler maintenant. Nous aurons le temps plus tard, lorsque nous aurons déterminé les circonstances exactes de la mort de Gabriel.
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