L'énigme de la Stuga

Camilla Grebe · Chapitre 11 sur 76

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L'énigme de la Stuga

Chapitre 10

 

Tic, tac. Tic, tac.

La musique me tira prudemment de mon rêve et me ramena à l’Éternité – la lourde basse se frayait un chemin depuis la stuga dans le jardin jusqu’à ma chambre.

Ma tête palpitait, ma bouche était sèche, les draps trempés de sueur.

Je m’emparai du verre d’eau que j’avais toujours sur ma table de chevet. J’avalai quelques gorgées et regardai l’heure.

Sept heures et demie.

Gabriel était allongé sur le ventre, la tête tournée vers l’autre côté du lit. Il avait repoussé sa couverture et la grosse écrevisse rouge dans son dos semblait briller dans la lumière grise qui filtrait sous le store. J’entendis un roulement de tonnerre assourdi.

Je me levai, enfilai mon peignoir et descendis dans la cuisine chercher un antalgique. L’odeur des écrevisses de la veille me retourna l’estomac et la vue de la montagne de vaisselle dans l’évier me donna l’envie de retourner illico sous ma couette, mais c’était bien sûr impossible. Dans quelques heures, je devais servir le petit déjeuner – café, pain frais, œufs brouillés et petites saucisses. Je devais jouer l’hôtesse parfaite-mais-pas-trop, celle qui veille au bien-être de ses invités avec un naturel déconcertant, et qui ne s’abaisse jamais à plaire à tout prix.

Au moment où j’avalais deux comprimés d’ibuprofène avec un grand verre d’eau, les premières gouttes de pluie s’écrasèrent contre la vitre. Désireuse d’arriver à la stuga avant l’averse, je me précipitai dans l’entrée, enfilai l’imperméable de Gabriel et glissai les pieds dans mes vieux sabots.

La musique était de plus en plus assourdissante à mesure que j’approchais.

Je ne comprenais pas – je n’avais d’ailleurs jamais compris – comment ils pouvaient dormir avec ce vacarme. Mais ils dormaient, et comment ! Ça ne dérangeait que Gabriel et moi, surtout Gabriel.

Je frappai à la porte en rabattant ma capuche pour me protéger de la pluie qui tombait de plus en plus fort.

— David ! Harry ! Ouvrez !

Pas de réponse.

La stuga était une maisonnette de plain-pied composée d’une petite cuisine, de deux chambres et d’une minuscule salle d’eau avec douche et toilettes. Lorsque Gabriel avait acheté l’Éternité près de dix-huit ans plus tôt, le bâtiment était utilisé comme lieu de stockage, mais quand les garçons étaient devenus adolescents nous avions décidé de le réaménager pour en faire un espace à eux, à une distance rassurante de chez nous.

C’était une des meilleures décisions que nous ayons prises – ils adoraient leur petit nid douillet et l’indépendance qu’il leur procurait. Ils se sentaient adultes, et ils avaient été obligés d’apprendre à entretenir leur maison.

Au début du printemps, ils nous avaient demandé notre double de leurs clés car ils ne voulaient pas que nous fourrions notre nez chez eux sans leur permission. Amusés, Gabriel et moi avions accédé à leur demande – après tout, nous n’avions pas grand-chose à leur reprocher, à l’exception des quelques assiettes pleines de moisissure trouvées sous les lits et les toilettes d’une saleté indescriptible que j’insistais pour récurer en dépit de leurs protestations.

Je fis quelques pas de côté, dans l’herbe, pour voir dans la cuisine par la fenêtre. Quelques gouttes de pluie glissèrent de mon front dans mon cou.

David dormait sur le ventre sur l’étroite banquette. Son bras maigre pendait vers le sol. Sa bouche était ouverte, son dos s’élevait et s’abaissait à chaque respiration et ses omoplates ressortaient sous sa peau pâle.

— David ! (J’abattis la paume sur la fenêtre. Il bougea un peu puis s’immobilisa de nouveau.) Laisse-moi entrer !

Il ouvrit un œil, puis l’autre, esquissa une grimace et se réveilla.

Je lui fis de grands gestes et il hocha la tête. Quelques instants plus tard, j’entendis le cliquetis des clés et il déverrouilla la porte de l’intérieur.

— Quoi ? aboya-t-il en clignant des yeux.

— Éteins-moi cette foutue musique !

— Oh, relax maman…, maugréa-t-il en trottinant vers la chaîne posée sur la petite table décapée.

À mi-chemin, il s’arrêta et débrancha d’un coup sec la prise, sans doute n’avait-il pas la force de marcher jusqu’à l’interrupteur.

On n’entendait plus que la pluie contre le toit, le ronronnement du frigo et le grondement lointain du tonnerre.

— Elle est restée allumée toute la nuit ?

Il se frotta les yeux, me décocha un regard, mais ne répondit pas. Il retourna vers la banquette, s’allongea, tira la couverture en crochet sur lui et se tourna vers le mur. Je ne voyais plus que sa tignasse blonde et sa nuque couverte de duvet.

— Va-t’en ! dit-il.

Sans lui prêter attention, je me dirigeai vers la chambre de Harry, entrouvris la porte et jetai un coup d’œil à l’intérieur.

La couette lui couvrait les jambes jusqu’à la taille. Son torse nu, musclé, reposait directement sur le matelas. Le drap était en boule par terre à côté de l’oreiller. Une vague odeur de transpiration, de vieilles chaussettes et de bière saturait l’air.

Les respirations lourdes et régulières de Harry révélaient un sommeil profond, alors je refermai la porte et allai ouvrir celle de la chambre de David.

Bonnie était étendue sur le lit, nue, sur le dos, les bras étirés. Ses jambes dépassaient du bord et ses pieds reposaient au sol. Sa peau était blanche, cireuse presque, et ses yeux ouverts. Sa bouche semblait former le « o » d’un cri silencieux.

En un clin d’œil, la catastrophe s’était abattue sur nous.

Après cela, mes souvenirs sont flous et déformés, comme un événement que l’on observe à travers une vitre sale. Je me rappelle m’être précipitée vers Bonnie, c’est ce que j’ai fait, non ? Je me rappelle avoir secoué son corps froid, avoir essayé de soulever une de ses mains pour sentir son pouls, mais son bras était raide comme celui d’un mannequin de vitrine.

Je crois aussi que j’ai crié, mais le bruit qui sortait de ma bouche n’était pas humain. C’était un hurlement prolongé, qui montait et descendait, montait et descendait.

J’entendis des pas derrière moi, puis Harry était dans la pièce.

— Qu’est-ce…, commença-t-il, mais il se tut en apercevant Bonnie.

Il écarquilla les yeux, haussa les épaules et plaça ses mains devant lui comme s’il voulait se protéger d’un assaillant invisible. David fit irruption dans la pièce, nous bouscula pour passer, courut jusqu’à Bonnie et posa les mains sur ses joues.

— Bonnie, chuchota-t-il en balayant son corps du regard. Réveille-toi ! Hé ! Bonnie !

Il gifla sa joue.

— Réveille-toi ! répéta-t-il, la voix désespérée.

Lorsqu’il lui donna une nouvelle claque, je lui saisis le bras et essayai de l’éloigner d’elle.

— Ne la touche pas, elle est…

Mais j’étais incapable de le dire, car prononcer le mot était comme en reconnaître la véracité. Avouer que Bonnie, la fille que je connaissais depuis qu’elle avait sept ans, était morte, étendue nue, dans ma stuga.

Que Bonnie – si pleine de vie et d’imagination, qui adorait les animaux et était intègre au point de remonter les bretelles à un homme comme Olof Forss – n’était plus là.

David, qui s’était arraché à mon étreinte, s’agenouilla auprès de son amie et lui caressa délicatement les cheveux.

— Je t’en prie, gémissait-il. Réveille-toi ! Bonnie, par pitié.

Je regardai Harry – il avait les poings serrés. Toute couleur avait disparu de son visage hâlé.

— Va chercher papa, lui ordonnai-je.

Il tourna les talons et disparut au moment où un éclair illuminait la chambre, immédiatement suivi d’un grondement qui fit trembler les fenêtres.

Je guidai David hors de la pièce et dans la cuisine, le fis s’asseoir sur la banquette et plaçai la couverture sur ses épaules. Il pleurait sans relâche, les larmes dégoulinaient de ses joues, son nez coulait.

— Il faut appeler une ambulance, sanglota-t-il. Il faut. Appeler. (Il marqua une pause, se moucha dans la couverture.) Fais quelque chose ! On doit l’aider ! On ne peut pas juste… Elle ne peut pas juste…

— Chhhh. Calme-toi, murmurai-je – qu’y avait-il à dire ?

Des pas s’approchèrent dehors sous la pluie, la porte s’ouvrit et Harry entra suivi de Gabriel qui ne portait plus ses vêtements de la veille, mais un peignoir. Ses cheveux étaient mouillés, je ne savais pas s’il sortait de la douche ou si c’était à cause de la pluie.

— Reste là, lança Gabriel à Harry avant de disparaître dans la chambre où se trouvait Bonnie.

Harry se laissa tomber à côté de son frère, le visage totalement dénué d’émotions. Ses poings toujours serrés reposaient sur ses genoux.

Gabriel sortit au bout de quelques minutes, s’arrêta dans l’embrasure de la porte et s’appuya contre l’encadrement, les yeux rivés au sol, la respiration haletante, comme après une marche rapide.

— Elle est morte, constata-t-il, disant ainsi tout haut ce que nous savions tous. Je vais appeler une ambulance.

 

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