L'énigme de la Stuga

Camilla Grebe · Chapitre 22 sur 76

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L'énigme de la Stuga

Chapitre 21

 

David Andersen approcha l’inhalateur de sa bouche, appuya pour libérer la substance et prit une profonde inspiration. Il toussa, émettant un bruit rauque, éraillé, comme si ses voies respiratoires étaient pleines de sable.

— Tu veux un verre d’eau ? demanda Pirjo.

David secoua la tête et fixa la table.

Il avait l’air rompu de fatigue et dans un immense désarroi bien qu’il ne fût privé de liberté que depuis quelques heures. Et il avait l’air beaucoup plus jeune que ses dix-sept ans.

Ce matin à la première heure, la procureure avait décidé de le placer en garde à vue. Les collègues de Nathalie étaient allés le chercher dans la foulée. Selon les policiers dépêchés, il lisait dans le lit de sa mère à leur arrivée. Sur la table de chevet se trouvait une tasse de chocolat chaud. Lykke Andersen avait pleuré à chaudes larmes et Gabriel Andersen avait menacé de porter plainte auprès du Défenseur des droits.

Je pouvais bien imaginer l’horreur que ça devait être pour eux.

Pourtant, David Andersen avait beau être encore un enfant, en tout cas aux yeux de la loi, il était peut-être assez âgé pour tuer.

Nous étions installés dans l’une des nombreuses salles d’interrogatoire du commissariat. La pièce était exiguë, dépourvue de fenêtres et entièrement peinte en blanc. Un néon jetait sa lumière froide sur la table. Pirjo et moi étions assis d’un côté ; David et son avocate Jessica Sund, de l’autre.

Jessica Sund était un nom bien connu dans le milieu. Elle faisait partie de la nouvelle génération d’avocats : agressive, elle n’hésitait pas à faire intervenir les médias pour attirer l’attention sur ses affaires et renforcer la position de ses clients. Sans compter qu’elle avait un blog où elle défendait les droits des suspects, un blog dont l’objectif était plutôt, selon moi, de se mettre en avant pour attirer de nouveaux clients.

— Quand pourrais-je rentrer chez moi ? demanda David à son avocate.

Jessica croisa les bras sur son chemisier en soie et nous regarda d’un air renfrogné.

Je savais à quoi m’attendre. Les avocats utilisaient souvent le jeune âge de leur client comme argument pour un meilleur traitement, dans et en dehors de la salle d’interrogatoire.

— Comme je le disais, commença Pirjo, dans les soixante-douze heures, la procureure aura tranché ; soit elle te libère, soit elle envoie une demande de détention provisoire au tribunal. Le cas échéant…

— Mais je n’ai rien fait, l’interrompit David d’une voix brisée.

— Nous avons encore quelques questions à te poser, dit Pirjo en attrapant son stylo. Après, ton avocate t’expliquera les détails de la procédure de garde à vue et de détention provisoire. C’est d’accord ?

— Mais vous ne pouvez pas… vous ne pouvez pas… Je vais passer plusieurs jours ici ?

— C’est possible, mais pas certain, répondit Pirjo. C’est à la procureure de décider.

— Je ne peux pas rester, j’ai un tournoi d’échecs demain.

Je m’avançai vers David et le dévisageai. Peut-être étais-je un peu agacé, peut-être étais-je las de tous les petits morveux qui feignent d’ignorer que leurs actes peuvent avoir des conséquences. Certes, David Andersen n’avait rien d’un criminel professionnel en devenir, au contraire, mais le crime pour lequel il était soupçonné était particulièrement effroyable.

— Il n’y aura clairement pas de tournoi d’échecs, annonçai-je, d’un ton un peu trop brutal.

Des larmes se mirent à couler le long des joues de David.

Jessica Sund planta son regard dans le mien, pinça les lèvres et ouvrit son sac. Elle en sortit un paquet de mouchoirs qu’elle tendit au garçon sans me quitter des yeux.

— David, reprit Pirjo. Comment ta chemise s’est-elle retrouvée dans l’armoire de la chambre à coucher où dormait Bonnie ?

— Je ne sais pas, je l’ai déjà dit. Je l’ai accrochée dans la salle de bains.

Le visage de Pirjo ne laissait entrevoir aucune émotion.

— Es-tu entré dans la chambre de Bonnie plus tard dans la nuit ?

— Non. Pourquoi ? Tout ça, je l’ai déjà dit ! Bonnie a peut-être pris la chemise dans la salle de bains. Elle y est passée après moi.

— Pourquoi aurait-elle fait ça ? questionnai-je.

— Parce que… je ne sais pas. Ou plutôt si. Ses vêtements étaient mouillés, elle les a enlevés dans la salle de bains. Elle ne voulait peut-être pas marcher nue jusqu’au lit.

Jessica esquissa un sourire discret. Elle fit une annotation dans son carnet.

Je n’étais pas surpris. Il ne lui avait pas échappé que David venait de livrer une explication très crédible à la situation.

Ce dernier, qui ne semblait pas avoir remarqué que sa réponse avait changé la dynamique de l’interrogatoire, prit un mouchoir dans le paquet et se moucha bruyamment.

— Vous avez demandé à Harry ? reprit-il. Il sait peut-être.

— Nous ne pouvons pas entrer dans les détails de notre conversation avec ton frère, indiqua Pirjo. Mais puisque nous parlons des habits mouillés de Bonnie, comment s’est-elle retrouvée dans l’eau ?

David se rembrunit.

— Je ne sais pas. Elle a dû tomber. Ou bien elle a voulu se baigner. Elle faisait des trucs bizarres parfois.

 

*

 

Sture plia la carte plastifiée et le gilet de chasse orange et les fourra dans le sac en Nylon posé au sol.

— Première chasse de l’année ? s’enquit Pirjo.

— Oui, reconnut Sture.

Il se redressa avec peine et repoussa le sac du bout du pied.

— Comment ça s’est passé avec David Andersen ? (Il se laissa tomber sur son fauteuil de bureau.) Vous lui avez extorqué quelque chose d’intéressant ?

— Que dalle, dis-je. Il soutient mordicus qu’il n’a rien à voir avec la mort de Bonnie.

— Il faut admettre qu’il avait une théorie plausible pour expliquer comment sa chemise s’était retrouvée dans la chambre de Bonnie, compléta Pirjo, et elle relata les propos de David.

Sture écouta en silence.

— Qu’en pensez-vous ?

— C’est tout à fait possible, affirma Pirjo. Les vêtements de Bonnie étaient suspendus dans la salle de bains. Et trempés.

Sture poussa un profond soupir, tourna la boussole posée sur le bureau. L’aiguille trembla, mais continua de pointer vers la fenêtre.

— Ce qui ne veut pas dire qu’il est innocent.

— Ni qu’il est coupable, fit Pirjo.

— Donc il nous faut plus de preuves, conclut Sture. Soit un aveu de David soit des éléments techniques supplémentaires ou des témoignages. D’ailleurs, où en est le labo ? Vous avez reçu le rapport détaillé ?

— Non, dit Pirjo. Ils n’ont terminé que l’analyse de la chemise et des fibres dans la bouche de Bonnie. Nous leur avions demandé cela en priorité. Ils examinent encore les bornages et les relevés téléphoniques des portables des garçons.

Sture regarda par la fenêtre en serrant la boussole dans son poing.

— Continuez les interrogatoires. Pressez-le un peu, voir ce que vous pouvez en tirer. Demandez aux techniciens s’ils peuvent mettre les bouchées doubles et contactez Susanne Bauer afin de savoir si les preuves dont nous disposons suffisent pour une détention provisoire.

 

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