L'énigme de la Stuga

Camilla Grebe · Chapitre 37 sur 76

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L'énigme de la Stuga

LYKKE - Huit ans plus tôt

LYKKE

 

Huit ans plus tôt

 

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35

 

Après l’arrestation de Harry, j’ai sombré.

Les semaines passaient. La détention provisoire de mes fils fut prolongée, d’abord une fois, puis deux.

Devant la fenêtre, l’automne s’annonça, paré de couleurs chatoyantes, mais je ne le voyais pas, pas plus que je n’entendais le chant des oiseaux, sentais l’odeur de feuilles humides qui s’entassaient près de la maison, ou remarquais que l’air devenait plus froid pour finalement me mordre les joues le soir.

En moi il n’y avait que l’obscurité.

J’eus l’impression que ça commençait à fuir, presque comme si j’expirais cette noirceur ou qu’elle s’écoulait de mes pores et lentement assombrissait le monde autour de moi.

Gabriel, initialement paralysé, sembla sortir de sa passivité. Il devint ma bouée de sauvetage, peut-être la sienne aussi, maintenant qu’il avait trouvé une raison de vivre – celle de m’aider.

Il s’occupait de tout à la maison et passait des heures à me serrer dans ses bras dans le lit.

— Tu crois qu’ils vont les libérer bientôt ? ne cessais-je de demander.

— Bien sûr.

Il me caressait les cheveux.

— Imagine s’ils ne le font pas.

Nous nous demandions souvent comment ils supportaient la privation de liberté

— Harry s’en sort toujours, dit Gabriel. Il ne se laisse pas faire. Il est fort.

— Ils n’ont pas le droit de voir d’autres détenus. Qu’importe s’il bat tous ses camarades au cent mètres ou peut te mettre à terre en trois secondes.

Il ne répondait pas.

Nous nous demandions comment les aider. D’après Gabriel, il n’y avait rien à faire. Nous étions régulièrement en contact avec leurs avocats. La compétence de Jessica Sund, qui représentait David, était de notoriété publique. Elle semblait authentiquement engagée dans la défense des jeunes soupçonnés de crimes et tenait un blog à ce sujet. Le représentant de Harry s’appelait Isak Saxon. Nous n’avions pas eu le temps d’échanger longuement avec lui, mais il nous paraissait doué, il était simplement un peu plus sec et taiseux que Jessica. Il jouissait également d’une bonne réputation dans le domaine.

Pourtant, chaque fois que nous parlions avec eux, c’était la même rengaine – nos fils allaient bien au regard des circonstances, et non, malheureusement ils ne pouvaient pas nous donner de détails sur l’enquête.

Lorsqu’on a un proche en détention provisoire, l’une des choses les plus difficiles est l’incertitude – la totalité de l’enquête préliminaire est tenue secrète, ce qui implique que ni la police ni les représentants légaux ne peuvent divulguer d’informations.

Cela suscitait une terrible sensation de perte de contrôle. Je n’en avais pas l’habitude. En tant que mère, j’aurais voulu croire que je connaissais tout de mes enfants et des menaces qui planaient sur eux.

— La seule chose que nous puissions faire c’est attendre que la justice fasse son travail, dit Gabriel un soir que nous parlions de l’affaire au lit.

J’étais loin de partager son avis, j’en étais incapable. Il n’y avait rien de juste dans ce qui nous arrivait. Comment pouvions-nous simplement attendre et espérer que le système traite nos enfants justement ?

— Ce que nous devrions faire, commençai-je. Ce que nous devrions vraiment faire, c’est trouver qui a tué Bonnie.

Un frisson me parcourut lorsque je prononçai son nom, je n’avais toujours pas accepté sa disparition et le souvenir de son corps nu, sans vie, me hantait la nuit.

Gabriel m’attira vers lui et m’embrassa le front, entre les sourcils.

— Tu plaisantes ?

— Absolument pas. Si on découvre qui a tué Bonnie, ils seront bien obligés de libérer Harry et David.

Son regard dévia, son étreinte se relâcha un brin.

— Quoi ?

— Lykke, ma chérie…

Il se tut, passa la main dans ses épais cheveux grisonnants, plongea la tête dans l’oreiller et expira.

Un frisson me parcourut l’échine, l’obscurité en moi s’intensifia, se concentra en une boule ardente dans la poitrine qui rendait ma respiration presque impossible.

— Tu ne crois quand même pas que… Tu ne peux pas croire que David ou Harry soit coupable ?

Il lui fallut un moment avant de tourner la tête vers moi et répondre – sans doute seulement quelques secondes, mais ça me sembla une éternité.

— Bien sûr que je ne peux pas imaginer que l’un d’entre eux ait fait du mal à… (Au lieu de prononcer son nom, il prit une profonde inspiration et poursuivit.) Mais si c’était le cas, Lykke. Si l’un des garçons était impliqué, je suis sûr que c’était un accident.

Je me redressai d’un bond dans le lit.

— Qu’est-ce que tu racontes ! Tu crois qu’un de nos enfants est un assassin ?

Il tendit le bras, m’attrapa l’avant-bras et m’attira vers lui.

Je résistai.

— Évidemment qu’aucun d’entre eux ne voulait la blesser. Mais peut-être, peut-être sans le faire exprès. Allez, tu sais bien comment ils la regardaient. Ils avaient des vues sur elle, c’était évident. Peut-être que l’un d’entre eux s’est emballé. Et…

— Tu es complètement taré ! hurlai-je en bondissant hors du lit.

Je restai clouée près de la fenêtre. Un courant d’air frais s’engouffra par les interstices et remonta le long de mon dos.

Gabriel laissa son regard glisser sur moi, l’air accablé et aussi un peu inquiet, comme s’il craignait que je sois en train de perdre la raison.

— Lykke, viens ici.

Il tapota le lit et je fis ce qu’il me demandait. Il m’allongea délicatement sur le lit ; je regardai le plafond.

— Vous êtes ma famille, dit-il. Ce sont mes enfants. Je les aime plus que ma propre vie. Et cet amour est… à la fois infini et inconditionnel. Ils auraient beau tuer des dizaines de personnes, je ne les aimerais pas moins. Tu comprends ?

Je fermai les yeux, m’enfonçai plus encore dans l’obscurité, c’est le sentiment que j’avais.

Mon mari croyait vraiment que l’un de nos fils était un assassin.

 

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