L'énigme de la Stuga

Camilla Grebe · Chapitre 72 sur 76

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L'énigme de la Stuga

MANFRED - Huit ans plus tôt

MANFRED

 

Huit ans plus tôt

 

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— Le comité de déontologie ?

Sture était en train de ranger ses affaires dans un carton de déménagement. Je l’interrogeai du regard.

Il s’accroupit, essoufflé, rangea quelques livres à côté des photos de ses petits-enfants puis se leva d’un bond.

— Ne me dis pas que tu es surpris ?

— Bien sûr que oui. D’où vient la plainte ?

— Les avocats de David et Harry Andersen ont rédigé une lettre conjointe à Hellberg dénonçant tes techniques d’interrogatoire. (Sture ouvrit le premier tiroir de son bureau.) Elle a déposé une plainte auprès du comité de déontologie.

Rakel Hellberg, c’était la supérieure de Sture.

— Je n’ai rien à voir là-dedans, poursuivit Sture. La famille Andersen non plus apparemment. Je mets ma main à couper que Jessica Sund est derrière tout ça. Cette harpie féministe veut nous faire payer.

Je m’assis sur la chaise des visiteurs et observai mon N+1 bientôt retraité. Il avait posé une poignée de stylos sur le bureau qu’il remuait de l’index. Il en choisit deux, les mit dans le carton et balaya le reste dans la poubelle.

— Ai-je des raisons de m’inquiéter ?

— Pas le moins du monde. L’enquête est une simple formalité. Les collègues du comité de déontologie et moi te soutenons à cent pour cent.

— Comment le sais-tu ?

— J’ai discuté avec deux d’entre eux.

Il saisit des pièces de monnaie, les soupesa, observa le carton de déménagement, fronça les sourcils et les mit dans sa poche.

Qu’est-ce que c’est que ce comité de déontologie qui prend ses décisions devant la machine à café ? pensai-je. Je me gardai bien de le dire.

— De nos jours, on doit caresser la racaille dans le sens du poil, ajouta-t-il. On ne peut plus faire notre boulot correctement. Ils ont tellement de droits que ça donne mal à la tête rien que d’y penser.

— Certes.

— Quoi qu’il en soit, tu dois prendre deux semaines de vacances, à partir d’aujourd’hui. C’est un ordre.

Je ne répondis pas.

— À ton retour, tu dois consulter un psy.

— Et puis quoi encore ?

Il agita la main en l’air, s’approcha de la fenêtre et fixa le ciel gris. Les pièces cliquetaient dans sa poche lorsqu’il bougeait.

— Non, mais je rêve ! Tu ne peux pas juste faire ce qu’on te demande ?

Il retourna à son bureau, ouvrit un autre tiroir, en jaugea le contenu, puis le ferma.

— Quarante ans de service, marmonna-t-il en balayant la pièce du regard. Et toutes nos affaires rentrent dans un seul carton. N’est-ce pas étrange ?

 

*

 

En sortant du bureau de Sture, je tombai sur Pirjo, sac de sport sur l’épaule.

— Salut Manfred ! Comment ça va ?

— Tout fout le camp. Je suis suspendu pour deux semaines.

— Ah ! (Elle cligna des yeux derrière ses grandes lunettes.) C’est à cause de…

— Oui, les avocats de Harry et David Andersen ont déposé une autre plainte. Hellberg a saisi le comité de déontologie.

Je réfléchis un instant.

— Ça ne te dirait pas de prendre une bière après le boulot ?

Elle me dévisagea longuement.

— Je croyais avoir été claire, soupira-t-elle.

Nous nous dirigeâmes vers l’ascenseur.

— Tu as été claire.

— Mais tu croyais que j’allais quand même être partante ?

— Quelque chose dans le genre, oui.

Elle s’arrêta et regarda le sol.

— Pourquoi ? Par compassion ?

— Non, enfin, je…

— Je t’en prie, Manfred. (Elle ôta ses lunettes et essuya une larme.) Ne rends pas les choses encore plus difficiles.

Elle ouvrit la porte donnant sur l’escalier et disparut.

 

*

 

De retour chez moi, je fis ma valise – j’avais parlé avec ma tante Gurli qui m’avait pris en pitié et m’avait promis de me prêter sa maison à Sandhamn pour quelques semaines.

— De toute façon elle est vide à cette période de l’année. Mais tu peux apporter quelques bouteilles de vin, c’est terriblement compliqué de commander de l’alcool là-bas. On doit parfois attendre plusieurs semaines avant d’être livrés.

— Promis, avais-je dit à Gurli, une boit-sans-soif notoire.

Il ne m’avait fallu que quelques minutes pour préparer mon départ – j’avais emballé quelques vêtements, une trousse de toilette, les bouteilles de vin pour ma tante et quelques livres, je n’avais besoin de rien d’autre.

Au moment où j’allais sortir, j’entendis une clé dans la serrure.

Je me dirigeai vers l’entrée, vis la porte s’ouvrir et distinguai des gloussements.

Ça doit être Alba, me dis-je. Elle vient peut-être pour me parler, enfin.

Mais ce n’était pas Alba. Quelques instants plus tard, Beatrice entra en compagnie de Hasse.

Hasse était un homme corpulent d’une cinquantaine d’années aux cheveux gris ondulés, le visage affublé d’un sourire suffisant. Il travaillait comme avocat, mais évidemment pas pénaliste, ce n’était pas assez lucratif. Non, il s’occupait de fusions-acquisitions, aidait les entrepreneurs à lever des fonds et les entreprises à baisser leur fiscalité par le biais de montages compliqués impliquant souvent des entreprises implantées dans les îles Anglo-Normandes ou dans les Caraïbes.

Évidemment, j’avais fait mes petites recherches. Après tout, il couchait avec la mère de mes enfants.

— Oups, fit Hasse, qui eut le bon goût de reculer dans le couloir.

— Je ne pensais pas que tu serais ici à cette heure, fit Beatrice en jetant un coup d’œil à sa montre Cartier que je lui avais offerte pour notre mariage.

Parfois, je me disais que je devrais la récupérer. Elle n’avait pas rempli sa partie du contrat, pour ainsi dire.

— Je suis en vacances.

— Ah bon. J’ai juste quelques objets à récupérer.

— Pas de problème, mais la prochaine fois j’aimerais mieux que tu téléphones avant de passer.

Elle posa son sac à main par terre.

— Je pense qu’il n’y aura pas de prochaine fois.

— Comment vont les enfants ?

— Bien. (Pause.) Tu devrais peut-être contacter Alba. Je crois qu’elle est un peu en colère contre toi. Apparemment, elle est tombée nez à nez avec… une femme à poil, ici.

— Bon sang, Beatrice, elle n’était pas à poil. Et je n’arrête pas d’appeler Alba, mais elle ne me rappelle jamais.

— Ah bon, je ne le savais pas. Arrête de l’appeler alors.

Je soulevai ma valise.

— J’ai un ferry à prendre. N’oublie pas de fermer à clé en sortant. Et il peut attendre dehors. C’est chez moi maintenant, après tout.

 

*

 

Quand je suis arrivé à Sandhamn, l’air était glacial et le vent soufflait. La maison de tante Gurli était froide et humide comme une cave en terre. Les draps sentaient la moisissure, le frigo puait le lait rance et les toilettes étaient maculées de matières fécales séchées.

Je décidai d’aller boire une bière dans l’hôtel-restaurant en attendant que le radiateur réchauffe la petite maison fin de siècle délabrée.

J’aimais venir ici en hiver – l’éloignement que pouvait offrir une île dépeuplée de l’archipel avait quelque chose d’étrangement attrayant. Le port était désert et la mer lisse brillait dans le couchant. Dans le restaurant il n’y avait que des locaux, des personnes taiseuses et d’une discrétion exemplaire.

Je commandai une bière, puis une autre en réfléchissant à ma situation.

J’avais dépassé quarante ans, ma première femme m’avait quitté, mes enfants – en tout cas Alba, j’ignorais si elle avait informé les autres de ma médiocrité – ne me supportaient pas. La femme qui aurait dû vouloir de moi, celle qui n’avait ni homme dans sa vie, ni argent ni style, ne voulait même pas prendre un verre après le travail.

Et maintenant j’étais dans le collimateur de ce satané comité de déontologie et on m’obligeait à consulter un psy.

Je regardai par la fenêtre – la nuit était tombée et une fine bruine tambourinait contre la vitre. Je devinais l’étendue noire de la mer au-delà des pontons. Comme ce serait facile de disparaître, ne jamais plus revenir. Sombrer dans le néant froid, laisser les courants m’emporter.

Je levai la main vers le barman.

— Encore une bière s’il vous plaît.

— On ne doit pas boire seul, déclara une voix derrière moi.

Je me retournai lentement.

Elle était mate de peau, belle et enveloppée dans un poncho de pluie jaune. Elle devait avoir environ vingt-cinq ans, mais difficile d’en être sûr. Sur ses cheveux noirs perlaient une multitude de gouttelettes de pluie qui scintillaient sous la lumière du bar.

— Doit-on boire tout court ?

— Je trouve que oui, répondit-elle avec un sourire.

Il y avait quelque chose dans ce sourire qui m’alla droit au cœur. Il était si sincère, si chaleureux, si confiant et en même temps dénué d’orgueil.

— Dans de nombreux pays, il est interdit de boire de l’alcool. J’ai l’intention d’exercer mes droits.

— Très bien. Qu’est-ce que tu veux ?

— Une bière serait parfait.

— Manfred.

Elle prit la main que je lui offrais.

— Afsaneh.

 

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