L'énigme de la Stuga
Chapitre 17
— Les deux garçons affirment que la porte et les fenêtres étaient fermées de l’intérieur, indiqua Pirjo. Les techniciens n’ont pas décelé de traces de dégradation.
Nous étions installés dans une salle de réunion du commissariat. De la petite fenêtre, j’apercevais les cimes des arbres du parc Kronoberg qui se balançaient au gré des bourrasques. On se sentait comme dans un bateau sur une mer déchaînée.
Pirjo était assise à côté de moi ; notre chef, Sture Grundin et la procureure, Susanne Bauer, en face. Au bout de la table se trouvait Nathalie Skog, la cheffe de groupe qui nous avait accueillis sur le lieu du crime et qui coordonnait à présent les tâches de la police de Gnesta dans l’enquête.
— Purée, pesta Sture. Ils sont à peine sortis de l’œuf et pourtant l’un d’entre eux a tué cette fille.
Il passa une main sur son crâne quasi lisse comme pour s’assurer que les quelques cheveux qui le garnissaient encore ne s’étaient pas fait la malle. Puis il fit une grimace de dégoût et prit un biscuit à la confiture de framboise dans le paquet sur la table.
Sture était un vétéran dans la maison. J’étais encore à la crèche qu’il était déjà flic. Seuls quelques mois le séparaient de la retraite et ça se sentait. L’énergie, l’engagement dont il faisait montre lorsque je l’avais connu dix ans plus tôt avaient été remplacés par une sorte d’indifférence, comme si ces derniers mois n’étaient qu’un trajet indispensable vers la cabane qu’il possédait dans la région de Bergslagen, ses copains chasseurs qui l’attendaient, son fils et ses petits-enfants à Ludvika. Mais il était expérimenté et consciencieux, dire le contraire serait mentir.
— Les journalistes commencent déjà à fourrer leur nez dans l’affaire, poursuivit-il en soupesant son biscuit dans une main. Ce matin je croulais sous les appels. Visiblement c’est une célébrité, ce Gabriel Andersen. Je n’ai jamais entendu parler de lui, mais…
Sture se tut et nous dévisagea à tour de rôle, en plissant les yeux.
— L’un de vous a lu ses livres ?
Je secouai la tête, tout comme Nathalie.
— Moi oui, déclara Pirjo.
— Moi aussi, ajouta Susanne avec un gloussement.
Je n’en croyais pas mes oreilles – la procureure Susanne Bauer, l’une des personnes les plus bienséantes que je connaisse, gloussait ! En l’observant plus attentivement, j’eus même l’impression qu’elle avait rougi comme une écolière.
— D’accord, marmonna Sture. Il est bon ?
Susanne posa une main sur sa poitrine avec un grand sourire aux lèvres.
— Oui, dit-elle d’un ton qui donnait l’impression qu’elle reconnaissait quelque chose de honteux.
— Il est génial, renchérit Pirjo. J’ai dévoré ses livres sur Helene et Siv. J’ai lu jour et nuit pendant deux semaines !
— Moi aussi ! La vérité est rouge est le meilleur livre que j’ai jamais lu. Je vous assure, j’avais l’impression que l’histoire de Siv était la mienne, alors qu’on est si différentes.
Le silence se fit.
Je me tournai vers Pirjo.
La peau au niveau de son décolleté plutôt couvrant était pâle, émaillée de quelques taches de rousseur. Elle avait l’air si douce, si chaude, si attirante. Sur son cou, près de la clavicule, on distinguait les palpitations de son pouls juste sous l’épiderme.
Elle fronça les sourcils et m’interrogea du regard.
— Qu’est-ce qu’il y a ? demanda-t-elle.
— Non. Je…
Je secouai la tête
— Bon, d’accord, répéta Sture en hochant la tête d’un air pensif, comme si un soupçon venait d’être confirmé. Revenons à l’homicide de Bonnie Högberg.
Susanne Bauer se tourna vers Pirjo. Un rapide sourire de connivence, puis un raclement de gorge, et la procureure bien sous tous rapports était de retour et la femme rougissante envolée.
Elle regarda Nathalie.
— Vous avez trouvé quelque chose d’intéressant, tes collègues et toi ?
Nathalie posa son café sur la table et passa la main dans ses courts cheveux gris semblables aux poils de mon balai-brosse. Elle consulta ses notes.
— Les parents de Bonnie ont été informés, mais n’ont pas encore été entendus. Ils étaient… anéantis.
— Pirjo et moi les rencontrerons demain, complétai-je.
— Nous avons parlé avec plusieurs des amis proches de Bonnie, ajouta Nathalie. Je vous ferai parvenir par e-mail les comptes rendus d’interrogatoire. Ça n’a pas donné grand-chose. Elle était appréciée, sportive, plutôt garçon manqué. Bonne élève. Mais personne ne la connaissait très bien, apparemment elle fréquentait surtout les jumeaux Andersen. Elle n’avait pas l’air déprimée. Elle n’avait pas d’ennemis. Ne consommait pas de stupéfiant. Pas qu’ils sachent en tout cas. Une adolescente tout à fait normale, en d’autres termes. Puis…
Nathalie tira légèrement sur sa chemise d’uniforme, un peu étriquée au niveau de la poitrine.
— Nous avons discuté avec les voisins de la famille Andersen, poursuivit-elle. Les plus proches sont un couple de personnes âgées. M. et Mme Nyström. Leur ferme se trouve à quelques centaines de mètres de l’Éternité. Ils sont propriétaires des chevaux qui paissent dans l’enclos de la famille de l’écrivain. Ils n’ont rien noté d’anormal ce soir-là, sinon que la musique était très forte et qu’il y avait beaucoup de bruit chez les Andersen.
Elle marqua une pause et inclina la tête.
— Ils trouvent leurs voisins un peu bizarres.
— Bizarres, dans quel sens ? s’enquit Pirjo.
Nathalie se tortilla.
— M. et Mme Nyström vivent dans la région depuis longtemps. À leurs yeux, les Andersen sont étranges : ils font tout le temps des fêtes chez eux, sont bruyants, fréquentent des individus louches, des « hippies », disent-ils. Apparemment, un jour, un des amis de la famille Andersen avait monté à cru, nu, l’un des chevaux des Nyström.
Sture grimaça à ces propos.
— Puis il y avait le problème de la neige.
— De la neige ?
Susanne Bauer eut l’air décontenancée.
— Oui, les Nyström se sont plaints que les Andersen n’aidaient pas à déblayer la neige de la route qu’ils partagent, en hiver, comme le faisaient les propriétaires précédents.
— Je rêve ! ricana Sture.
— Tu peux rire, répondit sèchement Nathalie. (Elle se pencha en arrière et croisa les bras.) Mais à la campagne, ces choses-là revêtent une grande importance. D’après eux, les Andersen ne comprennent pas comment se comporter parce qu’ils sont nouveaux dans la région.
— Ça fait près de dix-huit ans qu’ils habitent là-bas ! s’indigna Sture.
Pirjo sourit discrètement.
— Autre chose ? s’enquit Sture.
Nathalie secoua la tête.
— J’ai interrogé plusieurs amis de la famille Andersen, dit Pirjo. Surtout des employés de la maison d’édition et des écrivains qui les fréquentent. À les en croire ce sont tous des anges. Gabriel est visiblement…
Pirjo consulta ses notes, esquissa un sourire et poursuivit :
— … extrêmement perspicace, empathique et avec une sensibilité supérieure à la normale. Lykke est chaleureuse, travailleuse, une mère fantastique. Les jumeaux sont serviables, intelligents et sociables.
— Une famille totalement différente de la précédente, donc, constata Sture.
— C’est toujours comme ça, rétorquai-je.
— Moui, fit Pirjo lentement. Mais les avis sur la famille Andersen divergent encore plus que d’habitude.
— Autant d’individus, autant d’avis, soupira Sture. Les jumeaux Andersen semblent être les coupables les plus probables. Ou plutôt l’un des jumeaux.
— D’accord. En résumé, commença Susanne, vous pensez que l’un des jumeaux a tué Bonnie Högberg ?
— Pas sûr. Mais je, on, ne comprend pas comment quelqu’un d’autre aurait pu entrer dans la stuga.
Susanne jeta un coup d’œil à son bloc-notes.
— Où se trouvaient les autres invités ?
— Lykke et Gabriel Andersen dormaient dans la maison principale, expliquai-je. Ils sont allés se coucher à peu près en même temps et ont assuré ne pas être sortis de la nuit. Les trois invités ont passé la nuit dans la cabane au bord du lac, ils ne sont pas sortis non plus. C’est ce qu’ils affirment, en tout cas. Mais ils étaient tous assez ivres, on ne peut donc pas partir du principe qu’ils aient entendu ou qu’ils se souviennent si quelqu’un a quitté la maison pendant la nuit.
Susanne hocha la tête, fit une annotation dans son carnet et ajusta sa veste bleu marine. Le diamant de son alliance scintilla sur son doigt.
Elle se tourna de nouveau vers Pirjo.
— Mais si les garçons avaient laissé entrer quelqu’un pendant la nuit ? Peut-être quelqu’un qu’ils ne connaissaient pas, une personne qui n’était pas invitée à la fête ou…
— Ils affirment que non, l’interrompit Sture.
— Pouvons-nous vraiment croire qu’une autre personne est impliquée ? demandai-je. Un complice des garçons ou de l’un d’entre eux ?
— Ce serait vraiment tiré par les cheveux, maugréa Sture.
Il mordit dans son gâteau et regarda par la fenêtre d’un œil languissant.
Susanne ne lâchait pas le morceau.
— Je crois qu’on ne peut pas nécessairement faire confiance au témoignage des garçons. Ils sont soupçonnés d’avoir commis un crime grave. Comment pouvons-nous savoir qu’ils ne mentent pas ?
— On ne peut pas le savoir, bien sûr, déclara Pirjo. Mais s’ils avaient menti, s’ils avaient voulu détourner les soupçons, ils auraient dit que la porte n’était pas fermée à clé ou que l’une des fenêtres était restée ouverte. Le cas échéant, n’importe qui aurait pu entrer. Non, au lieu de cela ils ont assuré qu’ils étaient seuls et que la maison était fermée, ce qui ne fait qu’aggraver leur cas.
— Peut-être que Bonnie elle-même a laissé entrer quelqu’un, suggéra Susanne.
— Et fermé la porte après avoir été tuée ? fit Sture d’une voix monocorde.
— Le coupable a pu sortir par la fenêtre de sa chambre, répondit Susanne.
— La fenêtre était crochetée de l’intérieur quand le corps a été découvert, déclara Pirjo.
— Mais si le coupable a fermé la fenêtre de l’intérieur, poursuivit Susanne, avant de sortir par la porte ?
— Elle était fermée de l’intérieur, insistai-je.
— Imaginez qu’un des garçons se soit réveillé au milieu de la nuit, ait découvert que la porte était ouverte et l’ait fermée ? Ils avaient beaucoup bu, peut-être qu’ils ne s’en souviennent pas. Ou peut-être que l’un d’eux est somnambule.
— Mais enfin, Susanne !
— Ce n’est pas impossible, affirma Pirjo d’une voix calme. Mais ça semble très peu probable.
Susanne se pencha en arrière, croisa les bras sur sa poitrine.
— D’accord, dit-elle. Si les garçons étaient vraiment seuls avec la victime dans la maison toute la nuit, une question demeure : lequel est coupable ? Vous ne pensez tout de même pas qu’ils sont complices ?
— Pirjo repoussa les boucles qui lui tombaient sur le front et se pencha en avant.
— C’est là où les découvertes des techniciens entrent en jeu, annonça-t-elle lentement.
Sture esquissa un geste impatient de la main.
Pirjo baissa les yeux sur la liasse posée devant elle sur la table. Elle la feuilleta.
— Regardez, dit-elle. Voyons voir. (La ride entre ses sourcils se creusa lorsque ses yeux balayèrent la page.) David Andersen n’a pas retrouvé la chemise qu’il portait la nuit où Bonnie a été assassinée. Il affirme l’avoir accrochée dans la salle de bains de la stuga avant de se coucher. Mais elle n’était pas là quand les techniciens ont examiné le bâtiment.
— Viens-en au fait, la pressa Sture.
Pirjo ne semblait pas remarquer l’agacement de son collègue – ou bien elle n’en avait cure. Pirjo se laissait rarement déstabiliser. Elle était semblable à une île rocheuse en pleine mer – les grands ferries avaient beau se lancer dans un concert de klaxons, elle ne bougeait pas d’un pouce.
— Les techniciens ont découvert la chemise en boule au fond d’une armoire dans la chambre de David. C’est-à-dire dans la chambre où Bonnie est morte. Ils pensent que la chemise a pu être placée dans sa bouche pour la faire taire, ce qui a pu conduire à sa mort par asphyxie. On a retrouvé beaucoup de fibres textiles dans la bouche de la victime, ce qui semble aller dans ce sens. Mais comme les techniciens n’ont pas encore terminé leurs analyses, nous ne savons pas encore si elles proviennent de la chemise de David. En outre…
Pirjo leva un doigt en signe d’avertissement et poursuivit :
— L’autopsie n’est pas encore terminée. Nous ne sommes pas sûrs qu’elle soit morte asphyxiée.
Susanne posa le stylo sur son bloc.
— Bon, d’accord. Demandez les rapports de la légiste et des techniciens. Si nous pouvons prouver que la chemise que portait David Andersen a été utilisée pour étouffer Bonnie Högberg, nous avons une preuve accablante.
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