L'énigme de la Stuga
LYKKE - Une semaine plus tôt
LYKKE
Une semaine plus tôt
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— Qu’est-ce que tu en penses ?
Je jetai un coup d’œil à Gabriel.
La chemise en lin mauve était fripée et lui serrait la taille. Ses épais cheveux étaient devenus gris, les mains qui boutonnaient la chemise étaient osseuses et ses veines ressortaient sous sa peau fine.
Pourtant il était toujours bel homme, en tout cas à mes yeux. Les années ne lui avaient pas ôté son charisme, elles l’avaient juste entamé un brin. Son regard était limpide, ses traits réguliers. Ses facultés intellectuelles intactes.
— C’est parfait, répondis-je.
— La chemise est un peu juste, non ?
— Mets un tee-shirt si tu ne te sens pas à l’aise.
Gabriel ouvrit l’armoire, fouilla, me montra un tee-shirt gris en coton, soupira et le mit de côté
— Un tee-shirt. Ce n’est pas un peu informel ?
— Enfin, Gabriel ! Il n’y a qu’Olof, Jujje et les garçons.
— Et Fanny.
— Peu importe. Ce n’est pas comme si tu allais passer à la télé.
Je regrettai immédiatement ma remarque, car ça faisait des années que Gabriel n’était pas passé à la télé, ni même n’avait été interviewé dans un journal digne de ce nom. Après Chaos, sa carrière avait subi un coup d’arrêt.
Son dernier roman, Cœur de béton, avait été mentionné en passant dans une critique consacrée à plusieurs ouvrages – le genre d’article connu comme une « fosse commune » dans le milieu. Sans compter que le recueil d’essais Nager avec les babouins ne s’était vendu qu’à mille cinq cents exemplaires.
À bien y réfléchir, on pourrait dire que Chaos avait signé le début de la fin. Le livre avait suscité l’attention, s’était bien vendu – la soif d’authenticité, voire de commérages, des lecteurs semblait insatiable. Mais les critiques avaient été gênés par ce qu’ils voyaient comme l’expression d’un égocentrisme masculin, doublé d’un manque d’égards. « Plus rien n’est sacré quand Gabriel Andersen dévoile l’abîme dans lequel sa famille est plongée », avait écrit Dagens Nyheter, arguant que Chaos était une « exploitation sordide de la mort d’une jeune femme » et « faisait de ses fils des suspects ».
J’imagine que beaucoup de lecteurs partageaient cet avis.
Une journaliste culturelle à la radio accusait Gabriel de « s’adonner à un nombrilisme répugnant ». Elle ajoutait que Knausgård l’avait beaucoup mieux fait, bien avant lui. Quelques blogueurs, plutôt des blogueuses d’ailleurs, avaient renchéri en traitant Gabriel de « gros porc » parce qu’il avait écrit qu’une écrivaine anonyme « lui faisait faire des rêves torrides, ce qui ne lui était pas arrivé depuis l’adolescence ».
Dans l’impitoyable monde de la littérature, un écrivain est jugé à l’aune de son dernier ouvrage – et Gabriel, qui avait autrefois enchaîné les best-sellers salués par une critique unanime, se retrouvait relégué dans les recoins les plus sombres du silence et de l’oubli. Les invitations se faisaient rares, les bourses aussi. Sans parler des droits d’auteur qui avaient depuis longtemps cessé d’engraisser son compte en banque.
Son intervention au Salon du livre de Göteborg avait été un fiasco – cinq personnes seulement avaient daigné faire acte de présence dans la gigantesque salle de séminaire où Gabriel et Olof devaient débattre du thème « le postmodernisme est mort – vive le postmodernisme ! » Au bout de quelques minutes, une femme âgée en déambulateur s’était éclipsée en chuchotant à la cantonade :
— Désolée. Je me suis trompée de salle.
Quand Gabriel, posté à côté de la petite table devant la pièce, attendait pour dédicacer ses livres, un homme armé d’un appareil photo avait déboulé.
Gabriel avait soulevé un de ses livres avec un sourire de circonstance, mais l’homme avait secoué la tête.
— Excusez-moi, mais pourriez-vous vous décaler un peu ? Je voulais prendre ça en photo…
Il montra du doigt l’affiche derrière eux, un grand poster coloré représentant un rhinocéros enveloppé dans un drapeau arc-en-ciel surmontant l’inscription « ON T’AIME » en gras.
Je croisais de plus en plus souvent des auteurs et des éditeurs qui disaient :
— Gabriel Andersen ? Ça me dit quelque chose. Il n’a pas écrit un livre ?
Les plus jeunes se grattaient la tête et concédaient, avec embarras, qu’ils n’avaient jamais entendu parler de lui.
— Il était acteur, non ? Politicien ? Musicien ?
Un jeune d’une vingtaine d’années qui postulait comme rédacteur web dans la maison d’édition l’avait même confondu avec un footballeur, quand Olof m’avait présentée comme éditrice et femme de Gabriel Andersen.
— Arsenal, non ? Attendez, ne dites rien… (Son regard fixait le plafond comme s’il cherchait dans sa mémoire.) Attaquant, il était attaquant dans les années quatre-vingt-dix !
Je cachais ces incidents à Gabriel ; je voulais l’épargner. Je pouvais porter la honte à sa place. Par ailleurs, sa célébrité n’avait jamais eu d’importance à mes yeux, même si j’appréciais ce qui venait avec – les voyages, les fêtes et la sensation grisante d’avoir été choisie.
En un sens, Gabriel ne pouvait s’en prendre qu’à lui-même ; il savait écrire, peut-être était-ce la seule chose pour laquelle il était doué. Mais les lecteurs n’avaient que faire de ses textes de plus en plus expérimentaux et Gabriel refusait d’écrire le genre de bouquins qui se vend.
Olof lui avait plusieurs fois suggéré d’entamer la rédaction d’un roman à suspense, ou pourquoi pas un roman relationnel ? Avec Souvenirs il avait montré sa parfaite maîtrise du genre.
Gabriel avait refusé, et s’était senti insulté.
À ses yeux, les romans sur Helene et Siv n’étaient pas des romans relationnels. Il s’agissait de miroirs de la société où les relations étaient utilisées de manière métaphorique, voire des romans sociaux, ou encore des romans engagés, mais pas des romans relationnels.
Par ailleurs, impossible pour lui de revenir en arrière, d’écrire les mêmes romans qu’il y a dix ou vingt ans dans l’unique but de vendre – ce serait mentir à ses lecteurs, se prostituer –, et il était beaucoup de choses, mais certainement pas une putain.
Je le regardai de nouveau.
Il avait ouvert les boutons de sa chemise. Il avait l’air agacé, ses mains tremblaient légèrement.
Je ressentis une soudaine tendresse, je m’avançai vers lui.
— Arrête, Gabriel.
Je déposai un baiser sur sa bouche puis reboutonnai sa chemise. Il se balançait d’un pied à l’autre.
— C’est parfait. Tu es élégant.
Son visage s’adoucit, il m’attira contre lui et m’enlaça la taille. Il exécuta quelques pas de danse. Je me laissai entraîner en gloussant, la joue contre son épaule.
Il s’arrêta au milieu de la pièce.
Il me regarda un moment sans un mot puis se pencha vers moi et m’embrassa. La pointe de sa langue glissa entre mes dents. Elle avait un goût de café et de dentifrice.
Je me laissai embrasser, sentant la chaleur emplir ma poitrine, je lui caressai le dos et songeai que j’avais eu de la chance d’avoir pu le garder.
Nous avions perdu beaucoup de choses, mais nous étions toujours ensemble.
Après la publication de Chaos, j’étais tellement en colère. Il avait fallu pas moins de trois ans de thérapie de couple pour que je lui pardonne. Et quand j’avais fini par le faire, ce n’était pas parce que j’avais changé d’avis sur son roman – je pensais toujours qu’il n’aurait jamais dû voir le jour – mais parce que je n’avais plus le courage de lui en vouloir. Nous avions déjà perdu tant de choses, je voulais préserver ce qui nous restait : nos enfants, notre couple, notre ferme.
J’avoue qu’il me faisait aussi un peu de peine. Je trouvais peut-être que sa carrière avortée était une sanction suffisante.
Il s’appuya contre moi. Fort. Son haleine contre ma nuque.
— Après toutes ces années, soupirai-je.
— Oui, après toutes ces années.
Je terminais de dresser la table dans le jardin lorsque David et Fanny arrivèrent. Je les entendis klaxonner, posai la pile d’assiettes et allai à leur rencontre.
Gabriel m’avait précédée au portail. Il donna une accolade à Fanny, ébouriffa ses cheveux bruns coupés à la garçonne.
— Bonjour David.
Je serrai mon fils longuement dans mes bras. Le garçon frêle s’était changé en jeune homme mince et élancé. Ses cheveux étaient coupés court, ce qui les faisait sembler plus sombre. Les cicatrices autour de son œil avaient pâli, mais les profonds sillons et les traces laissées par les points de suture devenaient visibles quand le soleil éclairait son visage de côté.
— Bonjour maman.
Fanny me tendit un bouquet de fleurs des champs.
— Magnifique !
Je touchai du doigt une marguerite.
— Je me suis dit qu’on pouvait les utiliser pour décorer le mât.
Son regard glissa sur moi.
— Quelle robe sublime !
— Elle appartenait à ma mère, répondis-je en baissant les yeux sur la robe en dentelle couleur crème, rehaussée de perles. J’en ai hérité quand elle nous a quittés.
— Oh, fit Fanny, mes condoléances.
Je secouai la tête.
— Ne t’inquiète pas, ça fait des années.
Fanny hocha la tête, regarda David à la dérobée et me montra sa main en souriant.
Je me penchai en avant pour mieux voir la bague – un simple anneau en or blanc serti d’un petit diamant.
— Magnifique !
Gabriel avança la main et effleura le bijou de l’index.
— Oui, très élégant, sans être prétentieux.
David se plaça à côté de Fanny, tendit la main près de la sienne. Son anneau était également en or blanc, mais très simple.
Une sensation mélancolique s’empara de moi ; je me remémorai le jour de mes fiançailles avec Gabriel – une journée d’été, pas si différente de celle-ci, l’année qui avait suivi la naissance des garçons. Je ne me rappelle plus ce que je pensais, ce que j’attendais de la vie. Pas des choses extraordinaires – la richesse, les exploits – mais pas une famille si divisée que mes fils supportaient à peine de se voir.
— Elle est un peu grande, commenta David. Je dois sans doute la faire ajuster.
— Il l’a déjà fait tomber plusieurs fois, ajouta Fanny avec un petit rire.
*
Fanny et David avaient décoré le mât de la Saint-Jean pendant que je préparais les plats dans la cuisine. Les bocaux de hareng mariné étaient disposés en rang, les pommes de terre nouvelles bouillaient sur la cuisinière. Sur un plat de service, j’avais disposé du saumon décoré d’aneth et de rondelles de citron.
Gabriel entra, s’approcha de moi, posa les mains sur mes épaules et m’embrassa le cou.
— Tu te rends compte, notre fils est fiancé, chuchota-t-il.
Je me tournai et le serrai dans mes bras.
— Je l’adore. Elle est absolument charmante.
Fanny et David s’étaient rencontrés en fac de médecine. Ils étaient ensemble depuis environ deux ans. David avait presque terminé ses études et Fanny avait encore deux ans à faire. Quand elle n’étudiait pas, elle faisait de l’escalade. Elle avait essayé de convaincre David de s’y mettre, mais je n’étais pas sûre qu’elle y parvienne – il n’était pas du genre athlétique.
— Oui, elle est parfaite. Mais j’ai toujours cru que David allait rencontrer un autre genre de femme.
— C’est-à-dire ?
Je m’écartai de lui pour aller vérifier la cuisson des pommes de terre.
— Eh bien… Une femme un peu plus intellectuelle.
— Fanny est brillante !
Je plantai le couteau dans une pomme de terre.
— Ce n’est pas vraiment la même chose.
Je posai la fourchette, mis le couvercle et me retournai.
— Ils se complètent, c’est bien.
Harry entra dans la cuisine. Il s’approcha de la fenêtre et contempla la scène qui se jouait dans le jardin – David et Fanny ornaient de fleurs les deux grandes couronnes qui coifferaient le mât de la Saint-Jean.
Il gardait le silence, son dos large immobile sous son tee-shirt usé, ses mains reposant lourdement sur le bord de la fenêtre.
— Va les saluer, Harry.
Il me foudroya du regard.
— Harry ! fit Gabriel.
Il haussa les épaules et se dirigea à pas traînants vers l’entrée. Gabriel me contempla, se plaça à côté de moi et prit ma main dans la sienne.
Nous regardâmes par la fenêtre sans rien dire – spectateurs muets de notre propre tragédie, celle qui avait commencé en cette chaude soirée d’août près de huit ans plus tôt.
Harry sortit, il marcha lentement sur l’herbe, les yeux rivés au sol, les mains enfoncées dans les poches de son jean.
Fanny l’aperçut, posa la couronne dans l’herbe et vint à sa rencontre.
Ils se donnèrent une rapide accolade, échangèrent quelques mots. Gabriel me serra la main, je serrai la sienne et fermai les yeux. Les rares fois où les garçons s’étaient vus depuis le jour fatidique où Harry avait été à deux doigts de tuer son frère, j’avais nourri un espoir naïf qu’ils se réconcilient. Chaque fois, la déception avait été la même.
Pendant plusieurs années, David n’était venu à l’Éternité que pour l’anniversaire de Gabriel, le mien et pour Noël. Même pour ces célébrations, il avait fallu batailler pour le convaincre de mettre les pieds ici. J’imagine que c’est grâce à Fanny s’il était venu aujourd’hui. Elle semblait l’avoir apaisé. Depuis leur rencontre, il venait nous rendre visite plus souvent.
Je regardai de nouveau par la fenêtre.
David était assis sur l’une des chaises que nous avions sorties, penché sur une couronne de fleurs, un bouquet de campanules à la main. Il ne regarda pas son frère, je pense qu’il ne prononça pas un mot.
Harry tourna lentement le dos à David et Fanny, puis son regard rencontra le mien.
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