L'énigme de la Stuga

Camilla Grebe · Chapitre 46 sur 76

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L'énigme de la Stuga

Chapitre 44

 

En allant me coucher, je me dis que tout irait mieux le lendemain matin.

Mais la situation ne s’était pas améliorée, bien au contraire. Au réveil, j’avais reçu un SMS d’Alba.

« Je vais vivre chez maman jusqu’à la fin du trimestre. »

« Pourquoi ? » écrivis-je.

« Je ne supporte pas de croiser tes meufs. »

Mes meufs ?

Alba était tombée sur Pirjo, c’est tout. Ce n’est pas comme si j’avais tout un harem à la maison !

En revanche, Hasse avait établi ses pénates chez Beatrice, ce qui ne semblait pas lui poser problème. Visiblement il n’y avait que papa qui n’avait pas le droit d’avoir de liaison.

« On peut déjeuner ou dîner ensemble pour en parler. »

Mon portable bipa un instant plus tard.

« Non. »

Je me tâtai pour appeler Beatrice et lui en toucher deux mots, mais décidai de m’abstenir. Elle était bavarde et je devais me dépêcher de rejoindre la prison pour les interrogatoires qui allaient être déterminants.

Je chassai ma fille de mes pensées.

Aujourd’hui on le coince, me dis-je en enfilant ma veste. J’observai mon reflet dans le miroir, ajustai ma pochette en soie.

Aujourd’hui, on l’épingle.

 

*

En apercevant Pirjo qui m’attendait à l’entrée de la prison, je compris à son expression que quelque chose clochait. La honte évidente d’avoir été repoussé la veille au soir s’évanouit et je pressai le pas.

— Qu’y a-t-il, Pirjo ?

— C’est David Andersen. Il a été hospitalisé. Son asthme s’est aggravé, ils ont été obligés de l’emmener ce matin.

— Allons bon !

Je saisis ma collègue par le bras et l’attirai dehors, dans le froid matinal de l’automne.

— J’ai besoin d’une clope.

Je sortis le paquet qui avait migré de sa cachette à la maison vers ma poche intérieure de veste.

Pirjo suivit du regard ma main qui attrapait une cigarette, la portait à ma bouche, l’allumait.

— Je ne savais pas que tu fumais.

— Je ne fume pas.

Elle serra son manteau contre elle, se plaça dos au vent et leva les yeux vers le ciel noir, de mauvais augure.

— Quand revient-il ?

— Je crois qu’ils ne le savent pas.

— Alors on commence par Harry.

— Oui.

Elle se tut et repoussa quelques feuilles mouillées du bout de la chaussure.

— Comment on s’organise ? demanda-t-elle.

— Laisse-moi mener cet interrogatoire.

 

Harry Andersen paraissait malade – son visage était blême et luisant de sueur, son regard fiévreux. Il avait une main posée sur le ventre, comme s’il souffrait. De l’autre, il se massait la nuque.

Isak Saxon était aussi élégant et calme que d’ordinaire. Il affichait une mine renfrognée, un brin abattue, comme pour communiquer l’inutilité de cet interrogatoire.

— Harry, dis-je. Je sais que tu adorais Bonnie. Que tu lui voulais du bien.

Le garçon cessa de se masser la nuque. Sa main se posa sur ses genoux et il regarda fixement la table.

— Hmm.

— Tu estimes que la personne qui l’a tuée mérite d’être sanctionnée, j’en suis sûr.

Il acquiesça d’un hochement de tête.

— Ça n’a pas dû être facile de grandir avec un frère comme David. Les choses étaient si simples pour lui, non ? L’école, les copains… ces mêmes choses pour lesquelles tu devais te battre.

Harry s’agitait sur sa chaise. À la lueur des néons, des perles de sueur scintillaient à la racine de ses cheveux.

— Je ne… ne… ne me sens pas b… bien.

— Je le comprends. Toutes ces années dans l’ombre de David. Tu as été obligé d’entendre à quel point il était génial, intelligent. Personne ne t’a jamais remercié de ce que tu as fait pour lui.

— Je…

— Et quand Bonnie t’a choisi, il ne l’a pas supporté. Il ne pouvait pas te laisser avoir ça.

Harry ne répondit pas, mais sous ses longs cils noirs il me sembla voir des larmes.

— Tu n’as plus besoin de le protéger. Tu peux nous raconter ce qui s’est passé cette nuit-là. Pour Bonnie. Pour toi. Tu mérites mieux que ça. (Je balayai la pièce de la main.) Tu as toute la vie devant toi, Harry. Tu n’as pas à mentir pour David.

Harry se leva d’un bond, s’agrippa à la table des deux mains et l’espace d’un instant, je crus qu’il allait la renverser. Il avait les yeux écarquillés, comme un animal sauvage.

Puis, il vomit. Une cascade de liquide vert se déversa de sa bouche, déferla sur la table et dégoulina sur mes jambes.

 

*

 

Armé d’une serviette en papier, j’essayais d’essuyer mon pantalon de costume. Je finis par sortir des toilettes.

Les taches avaient disparu, mais la puanteur flottait encore, comme un rappel de l’interrogatoire raté et de ma misérable existence.

Pirjo m’attendait devant la porte.

— Alors ?

— Fait chier ! Je dois rentrer me changer. On prend quelques minutes pour débriefer ?

— Bien sûr.

Je lui emboîtai le pas dans la salle de conférences.

Pirjo laissa glisser son regard sur les photos au mur.

— Susanne Bauer avait raison. On est foutus.

— Je ne compte pas abandonner.

Elle secoua lentement la tête.

— Personne n’a dit qu’il fallait abandonner, mais nous n’arriverons pas à tirer quoi que ce soit des jumeaux aujourd’hui. Et sans éléments techniques, témoignages ou…

— Je ne compte pas abandonner.

Elle fronça les sourcils, ôta ses lunettes, les posa sur la table et passa le doigt sur la petite marque rouge qu’elles laissaient à la racine de son nez.

— Qu’est-ce que tu entends par là, exactement ?

— On a dû passer à côté de quelque chose.

— Quoi, par exemple ?

Je haussai les épaules.

— On pourrait interroger d’autres personnes ?

— Manfred, arrête, chuchota-t-elle. Nathalie et ses collègues ont interrogé tout le monde. Les voisins, les amis, les enseignants. Nous avons parlé avec les parents de Bonnie et tous les invités à la fête. Il n’y a personne d’autre à convoquer.

— On peut toujours convoquer plus de gens.

— Mais ce n’est pas juste, pas éthique. Ce serait peut-être même illégal de tromper la procureure et la cour en affirmant que nous avons d’autres personnes à interroger.

— Pas juste vis-à-vis de qui ? demandai-je en fixant l’image pâlie de Bonnie qui pendait au mur.

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