L'énigme de la Stuga

Camilla Grebe · Chapitre 62 sur 76

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L'énigme de la Stuga

LYKKE - Une semaine plus tôt

LYKKE

 

Une semaine plus tôt

 

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— Papa ne peut pas avoir…, fit David, mais il laissa la phrase en suspens.

Il était livide, les poings serrés.

Harry s’appuya contre le mur, se laissa glisser jusqu’au sol où il resta assis. Il bascula la tête en arrière, fixa le plafond.

— Ce salopard !

Je contemplai le trou dans le sol, la planche à côté, puis le bouton qui reposait toujours dans ma main. Le métal lisse contre ma peau était devenu chaud. L’écrevisse en émail semblait presque phosphorescente.

— Le bouton a dû se retrouver là d’une autre manière.

— Oui, approuva David du tac au tac. Il l’a peut-être perdu, Bonnie l’a ramassé et…

— Tu t’entends parler ? C’est com… comp… complètement con ce que tu racontes !

Harry appuya le front contre ses genoux. Ses épaules étaient secouées de soubresauts, j’ignorais s’il sanglotait ou était tout simplement choqué.

— Ce n’est pas possible…, reprit son frère. Il ne peut pas l’avoir blessée. La porte était fermée. Les fenêtres aussi.

Harry redressa lentement la tête.

— Ah bon, tu crois ça ?

Il se leva, marcha vers la fenêtre, l’ouvrit grand. L’un des ventaux claqua contre la façade.

— Qu’est-ce que tu fais ? demandai-je.

Il ne répondit pas. D’un pas leste, il passa par la fenêtre et se retrouva dehors. Les mains reposant sur le rebord, il nous regarda.

— La police m’a demandé si Bonnie et moi nous étions déshabillés sur le ponton. Apparemment elle avait plein de boutons de moustique sur le haut du corps.

Il marqua une pause avant de poursuivre.

— J’ai dit que non. On n’a pas en… enlevé nos vêtements. Mais je crois qu’elle dormait la fenêtre ouverte. C’est là qu’elle s’est fait piquer. Après… il est arrivé. Il est en… entré.

Harry passa une jambe par la fenêtre, puis l’autre ; il était de nouveau à l’intérieur. Il se posta à un mètre du lit et l’observa en silence.

David eut un haussement d’épaules.

— Ah oui ? Et comment il est sorti ?

Harry se tourna vers lui. Il n’y avait plus d’hostilité dans son regard, simplement une grande concentration.

— Par le même chemin, expliqua-t-il en joignant le geste à la parole.

Il nous regarda depuis l’extérieur, poussa le premier vantail de la fenêtre qui se ferma avec un claquement étouffé.

— Puis il a fait comme ça.

Il rabattit le deuxième ventail, appuya dessus pour s’assurer que la fenêtre était bien fermée et s’éloigna dans la nuit bleu clair.

— Qu’est-ce qu’il fout ? marmonna David.

On entendit des pas devant la stuga, ils s’éloignèrent et se rapprochèrent. La porte d’entrée s’ouvrit ; Harry entra dans la chambre, un livre à la main.

— Le lendemain, annonça-t-il. On est le lendemain matin, d’accord ?

David haussa de nouveau les épaules.

— Maman en… entre et trouve Bonnie, OK ?

Personne ne dit rien.

— La fenêtre était fermée, non ? poursuivit Harry.

— Oui, elle était fermée.

— Mais est-ce que le loquet était rabattu ?

Harry marcha jusqu’à la fenêtre et fit glisser son doigt sur la pièce de métal.

Je réfléchis.

— Je dois avouer que je n’ai pas regardé. J’ai seulement vu que la fenêtre était fermée. Et que Bonnie était…

Harry opina du chef.

— Maman, tu te souviens de m’avoir demandé d’aller chercher papa ?

— Oui.

— Et quand on est revenus, il est allé dans la chambre et David, toi et moi, on est restés dans la cuisine.

Les paupières closes, je revis David, en larmes, assis sur la banquette. Ses mots me revinrent.

« Mais fais quelque chose ! On doit l’aider. On ne peut pas juste… Elle ne peut pas être… »

Puis : Gabriel qui surgit en peignoir, les cheveux humides, avec Harry sur les talons. Gabriel qui nous ordonne de rester dans la cuisine avant de se précipiter dans la chambre de David. Et nous, nous obéissons, car c’est ce que nous avons toujours fait. Harry s’assoit sur la banquette à côté de David et nous restons là jusqu’à ce que Gabriel ressorte.

Un grand froid se diffusa dans ma poitrine. Je pris une profonde inspiration, mais l’air ne semblait pas entrer dans mes poumons, puis une sensation de nausée m’envahit.

Harry avait raison, Gabriel était resté seul avec Bonnie pendant au moins une ou deux minutes – je ne me rappelais pas bien, c’était comme si le temps s’était suspendu.

— Il a fe… fe… fermé le loquet, expliqua Harry. Peut-être même qu’il l’a essuyé, car je ne pense pas qu’ils aient trouvé d’empreintes digitales dessus. (Pause.) Il a tué Bonnie. Papa a tué Bonnie, nous avons été accusés et il n’a rien dit ! Il nous aurait laissé c… croupir en prison si on ne nous avait pas libérés.

Le silence se fit. Je regardai David, puis Harry qui était toujours devant la fenêtre, le livre à la main.

— Comment… ?

Il leva le livre.

— Il y avait une affaire pa… pareille là-dedans.

Je lus le titre.

Crime Fiction and the Locked Room – the Rise and Fall of a Literary Genre.

 

J’ai couru à travers la nuit claire, serrant dans mon poing le bouton. J’entendais les pas de mes fils juste derrière moi.

— Maman ! cria David. Attends !

Je ne répondis pas.

Je refusais d’y croire. C’était impossible. Gabriel n’était pas un assassin, c’était mon mari, le père de mes enfants, l’homme qui faisait tout pour sa famille. L’écrivain jadis adulé tombé dans un oubli aussi indigne qu’injuste.

Le bouton, songeai-je. C’est la clé du mystère. Et peut-être, peut-être n’était-ce pas le bon bouton. Qui sait ? Il y avait peut-être des boutons similaires. Quelqu’un aurait pu en perdre un dans l’ancienne chambre de David…

Je grimpai quatre à quatre les marches du perron, ouvris la porte et montai à l’étage sans retirer mes chaussures.

— Maman ! fit Harry, mais je ne répondis pas.

Arrivée à l’étage, j’ouvris la porte étroite qui menait au grenier et je gravis le vieil escalier de guingois.

Il faisait frais et sombre dans cet espace exigu, un courant d’air me caressait le dos. Je pressai l’interrupteur, la lumière inonda la pièce. Le plafond en soupente était couvert de lambris blanc. Au fond s’empilaient de grands cartons.

J’ai lu ce qui était soigneusement inscrit sur les étiquettes collées aux cartons. Décorations de Noël, Vêtements d’enfants, Livres Gabriel 2013-2015. Puis je vis ce que je cherchais.

Vêtements, etc.

Je descendis les cartons posés au-dessus, l’un après l’autre, et les posai sur le parquet poussiéreux.

Harry entra, puis David.

— Qu’est-ce que tu fabriques ? demanda David.

J’ouvris la boîte avec une rage telle que le carton humide se déchira. Je sortis les vêtements – ma robe années soixante à fleurs, cadeau de ma mère. Une fourrure synthétique que je ne porterais plus jamais, je le savais. La parka déchirée de Gabriel que je voulais faire recoudre, mais que je n’ai jamais réussi à amener chez le couturier.

Je l’aperçus – la grosse écrevisse au milieu du dos, semblable à une tache de sang.

Je pris le vêtement, le levai vers la lumière, observai le bouton et le comparai avec ceux de la chemise.

Ils étaient identiques.

Et là, à l’endroit où aurait dû se trouver le bouton supérieur, pendait un fil nu.

 

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