L'énigme de la Stuga

Camilla Grebe · Chapitre 39 sur 76

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L'énigme de la Stuga

Chapitre 37

 

Je pansai la plaie de Jujje – moins grave que je ne le pensais. Il avait une petite entaille au-dessus du sourcil qui avait saigné abondamment et s’en tirerait sans doute avec un bon hématome.

Gabriel était indemne, mais non moins outré.

— Il s’en est pris à ma famille, s’indignait-il en faisant les cent pas dans le salon. Il m’a frappé. Cet enfoiré m’a frappé !

Il ne t’a pas frappé, aurais-je voulu dire. Il t’a donné une ridicule petite bourrade et tu es tombé à la renverse comme l’ivrogne que tu es.

Au lieu de cela je lui répondis :

— On en parle demain.

— On devrait aller chez lui, marmonna Jujje en frottant la poche de glace contre son œil. Lui donner une bonne leçon.

Il serrait dans son poing sa chemise maculée de sang.

— C’est la dernière chose à faire, répliquai-je sentant un malaise grandir dans ma poitrine.

Bien sûr que j’étais ébranlée, bien sûr que je savais que Stefan avait dépassé les bornes, mais j’éprouvais une certaine empathie pour un homme qui avait perdu son unique enfant et agissait de façon irrationnelle.

Je savais que l’enfer qu’il traversait était pire que le nôtre.

Nos deux enfants étaient en vie et un jour – bientôt – ils nous reviendraient. Nous pourrions les serrer dans nos bras, leur parler, les voir réaliser leurs rêves, commettre des erreurs, subir des déceptions, essayer de nouveau, et tout ce que comporte la vie.

— Putain de malades mentaux ! s’exclama Gabriel d’une voix pâteuse.

— Non. Ils sont loin d’être malades, tu le sais aussi bien que moi… Quand tu auras dégrisé tu le comprendras toi aussi.

Cette nuit-là je décidai de me remettre à travailler pour de bon – j’avais besoin de m’échapper de cette maison de fous, des cuites répugnantes de Gabriel et Jujje dont l’unique objectif était de fuir la réalité, de notre ferme qui me rappelait sans cesse tout ce qui m’avait été arraché, des jugements intarissables des voisins et de ma propre angoisse.

Le travail, songeai-je. Le travail est le meilleur remède.

J’avais déjà repris l’édition du recueil de poèmes d’Ali Hizami. J’avais presque terminé et je pensais envoyer le fichier corrigé la semaine suivante à sa mère qui m’avait promis de le déposer chez lui, dans sa caravane à côté de la décharge.

Certains de mes auteurs m’avaient appelée.

Linn Ros, une autrice stressée qui avait publié son premier roman et dont les ambitions littéraires – pour être honnête – étaient démesurées au regard de son écriture, était déçue par une mauvaise critique dans le journal Sydsvenskan.

Je lui expliquai que son livre était excellent et que le journaliste était de toute évidence passé à côté.

— Banal ! Il l’a qualifié de banal !

— Non, Linn. Il a écrit que le sujet était banal, pas ton livre. Il fallait y être préparé quand on écrit une histoire d’amour autobiographique. D’ailleurs il a dit que la représentation des personnages était très juste. Tu devrais en être fière.

Elle ne répondit pas.

J’avais de l’empathie pour elle, vraiment. Je savais à quel point il est sensible d’écrire, de partager son intimité pour ensuite être jugé, critiqué et – comme ici – réduit à un auteur de banalités égocentriques.

Le livre Tout sur toi tournait autour de son amour à sens unique pour un homme plus âgé, un amour qui s’était mué en obsession et qui lui avait coûté son travail et ses amis.

Une fois calmée, elle murmura :

— Désolée. Tu as raison, je ne devrais pas m’emporter comme ça.

— Ne t’en fais pas.

— Au fait… je suis au courant, pour tes fils. Ça doit être difficile. Comment tu te sens ?

— Je ne sais pas, répondis-je sincèrement. Je ne sais pas, Linn.

 

Theodor Broman appela lui aussi, un soir, sans mentionner notre situation – peut-être n’en avait-il pas entendu parler, peut-être n’était-il pas intéressé. À moins qu’il fasse preuve de tact, ce qui était peu probable le connaissant.

J’étais installée sur la terrasse à regarder le lac quand mon portable avait sonné. Gabriel était monté à l’étage pour travailler, mais je ne savais pas s’il écrivait vraiment, en tout cas je n’entendais pas le cliquetis caractéristique provenant de son bureau.

— Bonjour, Theo, comment allez-vous ?

— Bien, et vous ?

— Eh bien…, hésitai-je en me demandant comment répondre, je suis sur la terrasse à contempler la vue.

Pas si mal trouvé.

— Parfait, fit Theo. J’ai discuté avec un ami producteur. Il pourrait montrer mon bouquin à l’écran dans la prochaine saison d’une série qu’il produit. Du placement de produit, donc. Je pense que ça peut être cool.

— Excellente nouvelle. Vous en avez parlé avec le marketing ?

— Oui, enfin non, je vais le faire. J’aurais juste besoin d’une brève description du livre… Deux ou trois pages. Mon copain veut savoir de quoi ça parle avant de prendre position…

— Je comprends. Vous pouvez la lui envoyer. Je suis sûre que ça ne pose pas de problème.

Il se tut.

— En fait… je pensais que vous pourriez rédiger le texte…

Je réfléchis. Theo m’avait envoyé une présentation de son prochain roman Coupable inconnu quelques mois plus tôt. Son e-mail était si court et si brouillon que je doutais que son contenu soit exploitable.

— Je ne sais pas, Theo. Vous ne m’avez pas soumis de synopsis, c’est difficile pour moi de rendre justice à votre livre.

Une idée me vint.

— Combien de pages avez-vous écrites ?

Nouveau silence.

— Eh bien… une centaine peut-être. Quatre-vingts ?

Je réprimai un juron. Olof avait raison – Theo était très en retard, il faudrait un miracle pour que nous ne soyons pas obligés de repousser la publication.

Et ce miracle, c’était moi, évidemment.

— Super ! Envoyez-moi ça et on se voit la semaine prochaine dans les bureaux pour en parler.

Je me demandai si Theo allait mordre à l’hameçon en contemplant les chevaux immobiles dans un coin du pré. Les silhouettes sombres et paisibles se découpaient comme des sculptures sur le ciel du soir. Quelques martinets noirs passaient en poussant des cris.

— Ensuite, vous écrirez le résumé ?

— Oui, bien sûr !

 

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