L'énigme de la Stuga

Camilla Grebe · Chapitre 10 sur 76

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L'énigme de la Stuga

Chapitre 9

 

 

Quelques heures plus tard, il faisait nuit noire, l’air s’était rafraîchi et chargé d’humidité. En jetant un coup d’œil autour de moi, je constatai que le dîner se muait en soirée dansante, comme d’habitude.

Harry et David avaient sorti la chaîne hi-fi et le rap à plein volume faisait vibrer les arbres fruitiers et les rosiers secs.

Jujje et Tuss dansaient sur la pelouse, un verre de vin à la main. Ou plutôt, Jujje dansait, mais Tuss se balançait sur place, les yeux fermés. Son gilet avait glissé, dénudant une épaule. Sa manche traînait par terre. De temps à autre, elle s’accrochait au bras de Jujje pour ne pas perdre l’équilibre et riait à gorge déployée.

Olof leur lançait des regards agacés.

Je dus m’appuyer sur la table pour débarrasser sans tituber. Ça m’étonna un peu, bien sûr que j’avais pas mal bu, mais je pensais mieux tenir l’alcool.

Gabriel s’approcha, me prit les assiettes des mains, les posa sur la table et écrasa sa cigarette dans une tête d’écrevisse. Puis il me saisit par la taille et m’attira vers lui.

— Je peux ?

Je lui souris, plaçai les mains autour de son cou, surprise comme souvent par l’attirance si forte que je ressentais encore pour lui, que ni les enfants ni les années n’avaient émoussée.

— Je t’aime, dit-il.

Il m’embrassa dans le cou, laissa glisser une main vers mes fesses.

— Je sais, répondis-je en me pressant contre lui.

Un instant plus tard, Harry et Bonnie passèrent devant nous en courant.

— On de… descend au sauna, haleta Harry et ils disparurent, avalés par la nuit d’été.

— Un sauna ! Bonne idée ! jubila Tuss.

Elle emboîta le pas des adolescents en direction du lac. Elle titubait, ses escarpins s’enfonçaient dans le sol poreux et elle laissa tomber son gilet dans l’herbe.

Jujje se précipita à sa poursuite.

— Tu ne devrais peut-être pas, commença-t-il, mais la fin de sa phrase fut noyée dans la musique.

Tuss était arrivée à l’enclos. Elle tendit la main vers la poignée pour ouvrir le portillon, mais perdit l’équilibre et se rattrapa à la clôture électrique.

— Aïïïee ! Ça pique ! hurla-t-elle en tombant à genoux.

Jujje l’avait rattrapée. Il se pencha vers elle, mais chancela, s’écroula également par terre, et les cris de Tuss se changèrent en éclats de rire nerveux.

C’était une soirée entre amis ordinaire à l’Éternité.

 

Vers trois heures du matin, Harry et Bonnie revinrent tranquillement du lac. Bonnie était trempée jusqu’aux os, ses vêtements lui collaient à la peau et ses cheveux ruisselaient sous son bonnet.

— Qu’est-ce qui s’est passé ? demandai-je.

— Je me suis entraînée à nager tout habillée, expliqua-t-elle, comme si ça justifiait quoi que ce soit.

— Où est David ?

Harry décocha un coup d’œil à Bonnie.

— Près du lac, dit-il en grattant son bras tanné par le soleil. Il va bientôt remonter. (Silence.) On va se coucher.

— D’accord. Je pense qu’on ne va pas tarder non plus.

Harry s’empara de la chaîne hi-fi et se dirigea vers la stuga. Je jetai un coup d’œil à Olof qui dormait à table, le menton baissé contre la poitrine. Son petit chapeau rouge lui faisait comme une corne au front. Ses lunettes avaient glissé sur le bout de son nez et il tenait toujours sa pipe à la main. Un peu plus loin, Jujje urinait sur les seringas que nous avions plantés quelques mois plus tôt. Il tanguait lentement, comme un navire sur une mer agitée. Gabriel et Tuss étaient assis sur la balancelle près de la maison, il avait posé sa main sur le genou de la jeune femme, et ils discutaient à voix basse.

Je terminai de débarrasser la table, apportai le tout dans la cuisine puis me dirigeai vers la balancelle.

Gabriel me sourit, me prit la main et m’attira vers lui. Je me laissai tomber lourdement sur ses genoux. La balancelle tangua et émit un crissement.

— Embrasse-moi ! bafouilla-t-il, et je m’exécutai.

Au coin de l’œil, j’aperçus David, mais il franchit le portillon de l’enclos et continua vers la stuga sans nous souhaiter bonne nuit.

— De quoi parlez-vous ? m’enquis-je.

Gabriel sourit.

— De la famille.

— De notre famille ou de la famille en général ?

— Gabriel disait justement que sa famille est tout pour lui, dit Tuss qui semblait dégrisée.

Je souris. Ce n’étaient pas des paroles en l’air. Gabriel prenait son rôle de père très au sérieux, il l’avait toujours fait. Il avait décliné un nombre incalculable de voyages et d’interviews pour ne pas manquer un anniversaire ou une fête de fin d’année scolaire des garçons. Il les accompagnait à l’entraînement de foot, aux tournois d’échecs, faisait de longues promenades avec eux dans la forêt, leur parlait des plantes et des arbres. Et si quelqu’un, un professeur ou un autre parent, par exemple, les critiquait, cela le mettait dans tous ses états.

— On devrait peut-être…, commença Gabriel en jetant un coup d’œil vers Olof dont on entendait les ronflements depuis qu’Harry était parti avec la chaîne hi-fi.

— Tu as raison, approuvai-je. Allons nous coucher.

Une demi-heure plus tard, nous étions au lit.

Tuss, Olof et Jujje s’étaient installés dans le cabanon au bord du lac, transformé en chambre d’amis, et Gabriel s’était endormi tout habillé dans le lit à côté de moi.

J’entendais encore de la musique provenant de la stuga. Je savais que je devais aller dire aux garçons d’éteindre, mais je n’en avais pas la force – ma tête allait exploser et mon corps était lourd.

Peu importe, songé-je, même si je savais que Gabriel deviendrait fou s’il se réveillait à cause du bruit.

Peu importe, car cette nuit nous allions tous dormir comme des morts.

 

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