L'énigme de la Stuga
MANFRED - Huit ans plus tôt
MANFRED
Huit ans plus tôt
OceanofPDF.com
42
Je fis le tour de mon appartement plongé dans l’obscurité en quête de traces.
Sous mon lit, je découvris un vieux tee-shirt de Pirjo, un vêtement bleu-gris troué le long des coutures avec un logo à peine lisible sur une manche – le flocage en espèce de caoutchouc s’était délité et détaché du tissu.
Je me moquais d’elle quand elle portait ce tee-shirt, je le trouvais hideux ; à présent je plongeais le nez dedans pour inspirer son odeur. Je l’attrapai et continuai dans la salle de bains.
Dans la douche, un rasoir rose, dans le placard, du mascara et une boîte de tampons.
Après avoir fermé l’armoire, je continuai mes recherches dans la cuisine, sans savoir très bien pourquoi je me tourmentais de la sorte.
Les traces de ma liaison aussi brève qu’intense étaient partout : les flocons d’avoine pour son porridge du matin dans le placard, dans le frigo, la confiture d’airelles bio qu’elle insistait pour acheter alors qu’elle coûtait dix couronnes de plus que la marque distributeur, et dans l’évier, la nouvelle brosse à vaisselle en matériaux naturels parce qu’elle ne supportait pas tous les objets en plastique qui traînaient chez moi.
Affalé sur mon unique chaise de cuisine, je réfléchis à la situation. Il y a seulement quelques jours, l’avenir semblait sinon radieux du moins de plus en plus serein. L’un des jumeaux allait avouer le meurtre de Bonnie Högberg, j’en étais convaincu. Pirjo avait commencé à panser certaines plaies de la séparation d’avec Beatrice. Alba, qui était sèche et renfrognée depuis son installation chez sa mère, avait proposé de m’aider à rendre l’appartement un peu plus chaleureux.
Et maintenant, j’étais seul dans mon appartement, sans Pirjo ni Alba.
Une heure passa, peut-être deux. J’essayai d’appeler Alba, sans succès. Je téléphonai à mes autres enfants, mais Alexander rejeta mon appel et Stella m’expliqua à voix basse qu’elle était à la bibliothèque en train de réviser pour un examen et n’avait pas le temps de discuter. J’envisageai d’appeler Pirjo, mais le courage me manqua.
Je n’avais pas la force d’essuyer une nouvelle rebuffade.
J’ouvris une bouteille de chianti, sortit un pot de pesto et un paquet de croissants surgelés, et apportai mes victuailles dans le séjour – on pouvait s’apaiser en mangeant et en buvant, mon corps savait ça depuis longtemps.
Tout va s’arranger… Je tentais de m’en convaincre tandis que j’avalais un verre et vin en étalant une épaisse couche de pâte verte sur un croissant encore à moitié glacé. Je ramassai le catalogue Ikea qui traînait par terre, dénichai un stylo, et me mis à tourner les pages. Mes doigts huileux laissaient des traces sur les hommes et femmes souriants qui se prélassaient dans leur canapé dernier cri, préparaient à manger dans la cuisine immaculée et trinquaient autour de tables au parfait rapport qualité-prix.
J’entourai quelques meubles qui me semblaient pouvoir convenir et cornai les pages.
Une fois terminé, je sortis mon portable et composai le numéro inscrit en quatrième de couverture du catalogue.
Une voix de femme répondit immédiatement.
— Je voudrais commander des meubles pour une livraison à domicile.
Quelques minutes plus tard, j’avais dépensé quinze mille couronnes, mais je ressentais une certaine satisfaction, comme si j’avais vraiment résolu un problème existentiel en consommant du mobilier. Je me dirigeais vers la cuisine pour remplir mon assiette lorsque mon téléphone sonna.
C’était Sture.
Comme à son habitude, il entra dans le vif du sujet sans saluer ni demander s’il me dérangeait.
— Nous avons reçu une plainte des avocats des jumeaux Andersen. Ils disent que tu… (Il se racla la gorge et poursuivit.) as trompé leurs clients au cours des interrogatoires. Et que tu les as soumis à une pression inacceptable.
— Bien sûr que je leur ai foutu la pression. Je n’étais pas censé le faire ?
— Pas en mentant.
— Je n’ai pas menti. Lis le procès-verbal.
Sture soupira.
— Je te crois. Ils veulent nous faire chier, c’est tout.
— Qu’est-ce qui se passe maintenant ?
— Aucune idée, mais je vais me renseigner. A priori, il ne se passera rien, mais si l’affaire est renvoyée devant la cour d’assises, je suis sûr qu’ils utiliseront ça contre nous. Sans compter que l’avocate de David Andersen, Jessica Sund, a lancé une campagne sur internet.
— Une campagne ?
— Lis Aftonbladet, tu verras. Elle a lancé un appel soutenu par dix-sept auteurs, juristes et politologues. On passe pour des barbares.
Le téléphone coincé entre l’épaule et l’oreille je retournai dans le séjour, allumai l’ordinateur et ouvris le site du journal Aftonbladet.
— Deux minutes.
Je me penchai en avant pour mieux voir et je lus : « Des écrivains majeurs s’élèvent contre des méthodes d’interrogatoire à la limite de la torture – les mineurs voient leurs droits bafoués, affirment de grands politologues. »
*
— Impossible, fit Susanne Bauer. On ne peut pas les garder plus longtemps. Selon le quatrième paragraphe du Code pénal, le suspect doit être libéré dès lors que les conditions de placement en détention provisoire ne sont plus remplies.
Elle avait suspendu sa veste au dossier et s’était levée. À présent, dos à nous, elle regardait fixement la photo de Bonnie Högberg accrochée au milieu du mur.
D’autres images avaient été scotchées autour, comme les pétales d’une fleur – des parents, des amis, des connaissances de Bonnie. Les photos de Harry et David Andersen se trouvaient juste au-dessous de celle de Bonnie, reliées par d’épais traits rouges.
On frappa discrètement à la porte. Susanne se retourna et Nathalie entra, cahier grand format à la main, sur lequel étaient posés en équilibre un gobelet de café et un roulé à la cannelle.
Elle nous salua de la tête et s’assit entre Sture et Pirjo.
— Nous sommes à ça, fit Sture en levant la main droite et approchant le pouce de l’index à quelques millimètres. Tout ce dont nous avons besoin c’est…
— De temps ? l’interrompit Susanne.
— De temps, répéta-t-il.
— Nous n’en avons pas, répondit Susanne en croisant les bras. David et Harry Andersen sont mineurs. Ça fait près de deux mois qu’ils sont privés de liberté. Vendredi se tiendra une audience pour décider de la prolongation ou non de la détention de David, je ne peux pas arriver les mains vides et demander plus de temps. Même si le droit suédois ne fixe pas de limite maximale à la détention provisoire, il m’est de plus en plus difficile d’affirmer que les conditions pour prolonger la détentions sont remplies. Le risque qu’ils échappent à la justice est considéré comme faible, celui qu’ils continuent à commettre des crimes aussi. Par ailleurs, la santé mentale des garçons est compromise et ils manquent un temps scolaire important. Ces arguments pèsent de plus en plus lourd.
— Leur libération peut nuire à l’enquête.
— Bien sûr, répondit Susanne. En théorie. Mais nous avons déjà interrogé les personnes concernées, non ? Et examiné tous les éléments techniques ? Le droit prévoit que l’enquête judiciaire soit menée avec diligence.
— Tu trouves qu’on s’est tourné les pouces ? éclata Sture.
— Deux mois… (Susanne se pencha en avant en le pointant du doigt.) Vous avez eu deux mois pour dégotter des preuves qui tiennent pour une mise en accusation. Pourtant, nous ne parvenons pas à prouver que l’un d’eux a commis le meurtre. Sans aveux ou témoignages, on est foutus.
— Attends, là, dis-je. Ce ne serait pas à cause de la tribune d’Aftonbladet ? Ou de la plainte des avocats ?
Susanne fit un sourire ironique.
— Non. Ce n’est pas nouveau. Depuis des années la Suède essuie des critiques pour ses conditions de détention provisoire, entre autres par le comité contre la torture de l’ONU. Mais bien sûr, cet article ne nous facilite pas la tâche. Les journalistes me harcèlent depuis ce matin. Et pour ce qui est des plaintes des avocats… Je m’en occupe. Mais que ça ne se reproduise pas.
Le silence se fit.
— C’est comme l’affaire Lindome, lança Sture en tripotant son gobelet vide.
— C’est vrai, fit Susanne.
— Pardon ? demanda Nathalie.
Susanne se tourna vers elle.
— Pour faire court : un vieillard a été assassiné à Lindome, pas loin de Göteborg, en 1990. Deux hommes ont été arrêtés, mais se sont accusés mutuellement. Finalement, les deux ont été libérés, le tribunal étant incapable de trancher sur celui qui disait la vérité.
Silence.
— Harry et David ne peuvent-ils pas être renvoyés tous les deux devant le tribunal pour l’assassinat ? s’enquit Nathalie.
Susanne s’assit, balaya la pièce du regard et secoua la tête.
— Non, il faudrait pouvoir prouver qu’il y avait un consensus entre eux et rien ne va dans ce sens.
— Pourrait-on les attaquer tous les deux pour complicité ?
— Non.
— Pourquoi ? demandai-je.
— On partirait du principe qu’ils sont tous les deux coupables, alors qu’il semble plutôt que l’un d’entre eux soit innocent.
Susanne réunit ses divers documents, en fit une pile soigneuse qu’elle rangea dans une pochette cartonnée.
— C’est totalement absurde, dis-je. Ça ne peut pas être si facile de s’en tirer ? C’est d’un homicide dont on parle. Nous savons que l’un d’entre eux est coupable.
— Oui, mais nous ne savons pas lequel, répliqua sèchement Susanne.
Elle ferma la pochette en faisant claquer les élastiques et la rangea dans sa sacoche. Elle se leva, lissa son chemisier et fit un signe de tête à Sture.
— Vous avez deux jours. Tâchez d’en faire bon usage.
OceanofPDF.com