L'énigme de la Stuga

Camilla Grebe · Chapitre 73 sur 76

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L'énigme de la Stuga

LYKKE - Aujourd'hui

LYKKE

 

 

Aujourd’hui

 

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Olof pose les lunettes sur son bureau et replace le manuscrit devant lui.

— C’est un vrai page turner. J’étais sur des charbons ardents du début à la fin, et pas seulement parce que je connais personnellement l’histoire.

Son regard balaie le plafond, il esquisse une moue de sa petite bouche rouge.

— C’est tellement plus qu’un récit autobiographique, poursuit-il. C’est un mea culpa douloureux, un témoignage de notre époque, un brillant règlement de comptes avec le monde de l’édition.

— C’est un roman, pas une autobiographie.

— Bien sûr.

Il tapote le manuscrit comme un chien qui aurait tendu la patte, obéissant à un ordre.

— Mais il est vrai. Peut-être pas chaque phrase, chaque paragraphe. Mais le récit, dans son ensemble, est aussi proche que possible de la vérité.

Il sourit et à cet instant je sais qu’il a veritablement lu le manuscrit du début à la fin.

— Tu parviens à décrire l’indicible avec une telle aisance, poursuit-il en se caressant le menton, pensif. Tu as une étrange capacité à donner du poids aux choses du quotidien et à rendre les pires horreurs compréhensibles.

Cette expression, et ce ton, me sont familiers – ce tremblement dans la voix censé signaler à quel point il est ému.

Il utilise cette voix chaque fois qu’il essaie de signer avec un nouvel écrivain. Et il est convaincant. Il me donne l’impression d’avoir été choisie et d’être douée ; je n’ai pas l’habitude de ce genre de compliments.

— Dis-moi, depuis combien de temps tu écris ?

— Depuis toujours. Ou peut-être que je n’ai jamais écrit.

— Hum. Ça doit être ça, être éditrice.

— Oui.

Il replace la pile de feuilles pour qu’aucun coin ne dépasse, se racle la gorge.

— Lykke, ce serait un honneur pour moi de publier ton livre.

Le mot « livre » me réchauffe le cœur. Moi qui envisageais à peine d’être publiée !

— Mais, poursuit-il en levant légèrement une main. Est-ce que tu es prête à ce qu’il sorte ?

— Comment ça ?

Avec un sourire en coin, il feuillette le manuscrit jusqu’à une page cornée, chausse ses lunettes et lit quelques phrases soulignées.

— « Le monde de l’édition est un porc en robe de tulle. Sous chaque jupe soigneusement repassée se cache une bête affamée, constamment en quête de nouveaux récits à exploiter. »

Il marque une pause, me contemple en silence et reprend :

— « L’édition est un cirque permanent. À peine un artiste a-t-il quitté le manège que le prochain entre en piste, bien décidé à exécuter un numéro plus audacieux encore, afin de réussir l’exploit d’attirer l’attention des lecteurs blasés. »

Il pose ses lunettes, se penche en arrière sur la chaise.

— Tu es prête à devenir circassienne, Lykke ?

— J’en rajoute un peu, bien sûr. Il y a des tas d’éditeurs qui adulent leurs auteurs, des critiques qui font bien leur boulot, et des libraires et bibliothécaires qui adorent les livres.

— Hum. (Olof sort sa pipe.) Ça t’ennuie si je fume ?

— Pas du tout.

Il allume le tabac, inspire la fumée et pose l’index sur le manuscrit.

— C’est ce qu’on appelle un enjeu. Nous le publions à condition que tu sois prête à donner des interviews. Dans les journaux, à la télé. Que tu prennes part à ce cirque que tu décris de manière si imagée. Qu’est-ce que tu en penses ?

— Pas de problème.

— On te bombardera de questions, de questions très personnelles. Tu devras raconter comment tu…

Il hésite un peu puis continue.

— Enfin… comment tu as tué Gabriel. Et comment se portait votre couple. Comment allaient tes enfants, comment ils vont aujourd’hui.

— Je sais. C’est l’une des raisons pour lesquelles j’ai écrit ce livre. Je voulais reprendre le contrôle de la vérité. Tant que je me tais, c’est Gabriel qui en est le détenteur. Il a menti. Les garçons et moi avons payé le prix fort.

— C’est entendu, alors. Je rédige une ébauche de contrat et je te l’envoie par e-mail.

— Très bien. (Je réfléchis un instant.) Tu ne penses pas que ça puisse poser problème d’un point de vue juridique ?

Il secoue la tête.

— Je ne crois pas. Gabriel est mort, il n’a pas de proches qui pourraient avoir quoi que ce soit à redire. Si j’ai bien compris, le récit correspond aux conclusions de la police. Et puis, c’est un roman, tu le dis toi-même. Change vos noms. Enfin ceux des personnages principaux. Que ce soit un roman à clés. Tout le monde comprendra, de toute façon.

Il baisse les yeux sur la liasse de feuilles, suce sa pipe.

— Tu sais quoi ? Le titre est génial.

Je me penche en avant et lis les mots à l’envers.

L’Éternité est un lieu.

 

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