L'énigme de la Stuga
Chapitre 24
La cour de promenade de la prison de Kronoberg est située sur le toit. C’est un triangle étriqué entouré de murs en béton et fermé au-dessus par un épais grillage métallique. Quelques morceaux de papier virevoltent au ras du sol, des mégots s’entassent dans les coins.
J’ignore à quoi je m’attendais, mais ici il n’y a ni plantes ni mobilier, hormis un banc. Rien qui fasse penser à un espace extérieur. On a l’impression d’être enfermé dans une cage en haut d’un parking.
— Que font les gens ici ? je demande à Sara.
Elle hausse les épaules, se tourne face au vent, ses fins cheveux blond vénitien se dégagent de son visage.
— Certains font du sport, des pompes, ce genre de choses. D’autres restent assis sur le banc.
Elle indique un banc rabattable vissé à la façade en béton.
— Pourquoi vous ne mettez pas des plantes vertes ? Je pense que ça ferait du bien aux détenus, enfin, ça nous ferait du bien !
Un sourire narquois apparut sur son visage rougeaud.
— Question de sécurité. Ce n’est pas l’hôtel ici, hein.
— Oui, vous me l’avez déjà dit.
Nous nous taisons, elle me suit du regard quand je me dirige vers le banc pour le déplier. Je m’y laisse tomber.
— Je peux vous poser une question ?
— Allez-y.
Elle s’appuie contre le mur, affiche un air blasé.
Ça ne rend pas fou de rester ici longtemps ?
Son regard est impénétrable.
— Ça ne rend pas fou d’être ici, répond-elle en insistant sur chaque mot. Mais ceux qui arrivent le sont parfois déjà.
Son téléphone sonne et elle répond.
— Oui. D’accord. Tout de suite ?
Elle raccroche et vient vers moi.
— Vous avez de la visite. Le policier que vous avez demandé, Manfred Olsson.
*
Manfred est pareil à lui-même – son embonpoint, ses yeux clairs et ses vêtements bien trop chers et élégants pour un policier – il porte un costume trois-pièces agrémenté d’une pochette couleur cerise sur une chemise rose clair.
Les années ont pourtant laissé leurs traces – ses cheveux grisonnent, les rides autour des yeux se sont creusées. Il y a quelque chose dans son regard également. Il semble plus calme, plus fatigué peut-être. J’ignore si je me fais des idées, si le passage du temps a distordu mes souvenirs, mais il y a huit ans il me semblait si anxieux.
Comme moi.
— Bonjour Lykke.
Il se lève, me serre la main. J’esquisse un signe de tête et m’installe face à lui sans un mot.
— Si j’ai bien compris, vous êtes soupçonnée d’homicide.
Il affiche une mine contrariée, comme s’il était mon professeur et moi l’élève rebelle qui, hélas, s’était encore battue.
Je croise son regard.
— Et vous souhaitiez me parler.
Je hoche la tête, jette un regard circulaire dans le minuscule parloir.
— Vous ne voulez pas être accompagnée de votre avocate ? Pourquoi ?
— Je voulais vous parler en tête à tête.
Il accroche sa veste sur la chaise à côté de lui et lisse sa chemise.
— Vous comprenez que ceci est un interrogatoire formel, qui sera enregistré. Ce n’est pas comme si vous et moi prenions un café pour faire un brin de causette.
— Je suis au courant, oui.
— Entendu.
Il allume l’enregistreur. Il énumère quelques formalités – date, heures, nos deux noms.
— La dernière fois que nous nous sommes vus, c’était il y a huit ans.
Il met ses lunettes et consulte son carnet de notes.
— Oui.
— Et nous sommes de nouveau face à face. Comment vous sentez-vous ?
C’est là que ça se produit, au moment précis où il lâche sa question faussement innocente.
Comment vous sentez-vous ?
Mon cœur s’accélère, une vague brûlante déferle sur mon visage et la colère qui explose dans ma poitrine pulvérise ma retenue et me fait oublier que je m’étais juré de garder mon calme.
— Comment croyez-vous que je me sente ? je hurle. (Je me lève d’un bond, la chaise bascule et heurte le mur.) Comment pensez-vous que je me sois sentie toutes ces années ? Est-ce que vous vous rendez compte de la vie que nous avons eue ?
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