L'énigme de la Stuga
Chapitre 13
Dans la stuga, deux techniciens en combinaison blanche, masque chirurgical et gants étaient penchés en avant, en train d’examiner un grand sac posé au sol.
Après les salutations de rigueur, un dénommé Göran avec qui j’avais déjà travaillé plusieurs fois nous indiqua les plaques de cheminement en plastique transparent disposées au sol.
— Pouvez-vous marcher là-dessus, je vous prie ?
Nous nous exécutâmes.
Les murs de la petite pièce, à la fois l’entrée et la cuisine, étaient bleu gris, décorés d’affiches encadrées de tableaux du musée d’Art moderne de Stockholm. Une banquette à barreaux était adossée au mur d’un côté. Une petite table ronde et deux chaises se trouvaient près de l’autre façade. Sur la table, une gigantesque chaîne hi-fi portative avec lecteur de CD. Sur le rebord intérieur de la fenêtre, quelques piles de livres. La partie cuisine était composée d’un frigo, une cuisinière avec deux plaques de cuisson, un évier et quelques placards.
C’était étonnamment bien rangé pour un logement d’adolescents – j’avais moi-même trois adolescents et c’était plutôt la règle que l’exception que leur chambre ressemble à des dépotoirs. Ce n’était pas non plus une scène de crime typique – pas de chaises renversées, pas de fenêtres brisées ni de meubles fracassés. Et les bouteilles d’alcool, les tas de mégots et le matériel de consommation de drogue brillaient par leur absence.
— Commencez par parler avec la médecin légiste, dit Göran en rangeant un sachet dans le grand sac. Je crois qu’elle a bientôt fini.
Il esquissa un geste de sa main gantée.
— La porte à droite.
Nous nous dirigeâmes vers la porte en posant les pieds sur les plaques de cheminement comme sur des pierres dans un cours d’eau. Elles ployaient dangereusement sous mon poids, crissaient à chacun de mes pas.
La porte était entrouverte, je frappai légèrement et la poussai.
Et je l’aperçus.
J’avais beau avoir vu un nombre incalculable de corps sans vie – victimes d’accidents, de meurtres ou de suicides –, mon cœur se serra.
Alba, songeai-je. Elle ressemble comme deux gouttes d’eau à Alba.
Peut-être était-ce la peau marmoréenne ou les longs cheveux bruns qui me firent penser à ma fille et suscitèrent une envie quasi irrésistible de sortir mon portable et vérifier qu’elle allait bien.
La médecin légiste venait de refermer son sac. Elle fit volte-face.
— Manfred, déclara-t-elle avec un sourire.
— Bonjour Samira. (Je lâchai des yeux l’adolescente inerte.) Tu connais Pirjo ?
Samira Khan hocha la tête et plaça sa longue tresse noire sur son épaule.
— Oui, nous nous sommes déjà rencontrées, déclara Pirjo.
Je m’approchai du lit.
— Bonnie Högberg, fit Samira avec gravité. Dix-sept ans.
— Punaise !
— Que peux-tu nous dire de la cause du décès ? s’enquit Pirjo en regardant autour d’elle dans la pièce.
Samira enfila des gants de latex et hocha lentement la tête.
— Difficile de se prononcer avant l’autopsie. Mais regardez. (Elle se pencha sur le corps, remonta délicatement une paupière pour dévoiler un œil injecté de sang.) Des pétéchies. Ce sont des petites taches de sang sur la conjonctive.
— Mort par asphyxie, marmonna Pirjo en détournant le visage.
Samira acquiesça
— C’est très possible, mais je ne peux pas vous en dire plus pour le moment. J’ai trouvé des fibres dans sa bouche, également. Accrochées à son appareil dentaire.
— Des fibres ? répétai-je.
— Des fibres textiles, je pense. Cela pourrait signifier qu’on lui a enfoncé un objet en tissu dans la bouche.
— Des signes d’agression sexuelle ?
— Non, mais encore une fois, l’autopsie confirmera.
Pirjo se redressa.
— Autre chose ?
— Pas de plaies visibles hormis une entaille récente à la paume de la main droite.
Je jetai un coup d’œil au bras droit étendu au-dessus de la tête. Le poing était serré.
— La rigor mortis la rend difficile à voir maintenant, expliqua Samira. Je me pencherai dessus tout à l’heure.
— Ça pourrait être une blessure défensive ?
— Possible. Ou une autre blessure en lien avec la cause du décès. Je n’ai pas vu d’autres lésions.
— Qu’est-ce que c’est ? demanda Pirjo en montrant des boutons rouges sur la poitrine de Bonnie.
— Des piqûres de moustique. Plutôt récentes, semble-t-il. Elle en a un certain nombre. (Samira indiqua la poitrine et les bras.) On dirait qu’elle en a gratté plusieurs.
— Je vois, fit Pirjo. Et l’heure du décès ?
Samira haussa légèrement les épaules.
— Sur la base de la température corporelle, la rigidité et la lividité cadavériques – les taches sont symétriques et se rejoignent, mais si on appuie dessus elles pâlissent, alors je dirais… entre trois et cinq heures ce matin.
Les techniciens s’étaient installés au soleil sur le perron et buvaient du café dans des gobelets en plastique blanc. Un Thermos en aluminium orné de l’emblème de la police était posé à côté d’eux.
— Vous avez terminé ? demandai-je.
Göran secoua la tête et pouffa de rire.
— On a besoin de la journée entière, au minimum.
— Qu’est-ce que vous avez trouvé ? s’enquit Pirjo en se détachant les cheveux. Ses boucles déferlèrent sur ses épaules.
— Eh bien… une multitude d’empreintes digitales et de fibres. L’analyse montrera si elles ont une importance pour l’enquête.
— Nous avons mis sous scellés les vêtements que les garçons portaient hier soir, renchérit le deuxième technicien, un jeune homme au visage couvert d’acné.
— À l’exception de la chemise que portait David Andersen, qui n’a pas été retrouvée, compléta Göran en avalant les dernières gouttes de son café.
— Comment ça, « pas trouvé » ? m’étonnai-je.
— David nous a affirmé qu’il l’avait suspendue à un crochet dans la salle de bains, mais elle ne s’y trouvait pas.
— Ah bon. Et où est-elle ?
Göran haussa les épaules.
— On ne le sait pas encore, mais nous allons procéder à l’examen de la chambre où se situe la victime, elle est peut-être là.
— Et ses vêtements ? questionna Pirjo.
— Dans la salle de bains, rétorqua le jeune technicien en se grattant une croûte au menton. Ils étaient trempés.
— Hm, fit Pirjo.
Je me tournai vers Göran.
— La cheffe de groupe, Nathalie, a indiqué que les garçons étaient seuls avec la victime dans la maison toute la nuit. Pensez-vous également que personne d’autre n’est entré ?
Göran se racla la gorge. Je voyais comme il s’efforçait de formuler sa réponse de la manière la plus précise possible. Comme tous les techniciens de scène de crime, il s’assurait de transmettre l’information la plus exacte possible. Parfois, cela me rendait fou – cette réticence à faire des conjectures et sa façon de s’exprimer méticuleusement, ce qui bien sûr ne nous était d’aucun secours.
— Impossible à dire, répliqua-t-il d’un air grave, comme je le craignais.
Il marqua une pause rhétorique avant de poursuivre.
— Mais les clés étaient toujours dans la serrure à l’intérieur de la porte qui, d’après les informations, avait été verrouillée toute la nuit. Et toutes les fenêtres étaient fermées de l’intérieur avec un loquet. Nous n’avons pas constaté de dégradations ni sur les fenêtres ni sur les portes. Par conséquent…
Il laissa la phrase en suspens.
Pirjo me jeta un coup d’œil. Ses yeux gris semblaient encore plus mélancoliques que d’ordinaire.
Je devinais ses pensées, bien sûr.
Une jeune de dix-sept ans qui meurt, c’est une tragédie, mais une jeune de dix-sept ans tuée par un autre jeune de dix-sept ans, c’est un putain de cauchemar.
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