L'énigme de la Stuga
LYKKE - Aujourd'hui
LYKKE
Aujourd’hui
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Tu as tué une enfant qui allait devenir une jeune femme. Tu lui as volé son avenir sans sourciller. Tous les instants, tous les jours, toutes les années, tu les lui as arrachés. Tous les espoirs, toutes les inquiétudes, tous les rêves, tu les as éteints.
Et après avoir commis ce crime impardonnable, odieux, tu as pointé du doigt nos fils.
Je me rappelle tes propos quand ils sont nés – qu’ils nous sont arrivés comme un don, la promesse de quelque chose de plus grand que la vie elle-même. Tu n’étais pas préparé, as-tu dit, et incapable de deviner l’ampleur de l’amour, de la tristesse, de la peur qui suivraient.
Ce n’étaient que des mots et les mots ne sont rien – ils sont plus légers que le vent, plus superficiels que la brume du matin sur l’Éternité. Nous les oublions aussi vite que la pluie d’été qui interrompt en un instant une journée ensoleillée.
Mais les mots, lorsqu’ils sont accolés, inscrits dans un ensemble, peuvent expliquer ce que nous ne parvenons pas à comprendre.
« C’est la raison pour laquelle j’ai écrit ce livre », as-tu raconté. Le livre qui a scellé le destin de nos enfants.
Il est vrai, as-tu déclaré. Peut-être pas chaque ligne, chaque paragraphe. Mais le récit que forment les mots est aussi proche que possible de la vérité.
Tu mentais – je ne le comprenais pas alors, ce qui me rend complice.
On m’affirme que tu étais fou, qu’un individu qui a toute sa tête ne peut pas se comporter ainsi.
Je ne suis pas naïve.
Ce n’était pas la folie qui t’a poussé à trahir et tuer. C’était l’indifférence. L’indifférence face aux individus et aux événements qui ne t’étaient pas favorable.
Comment nomme-t-on cela ? Je parlerais sans doute de cruauté.
J’entends des cliquetis de clés et la lourde porte s’ouvre. Je dépose délicatement mon stylo près du bloc-notes sur le petit bureau et me retourne.
Sara est entrée, elle est plantée là, à m’observer.
— Vous êtes libre, dit-elle. Le procureur a levé la détention provisoire. Votre avocate vous demande de l’appeler immédiatement.
Je regarde autour de moi dans ma cellule, observe la couchette, les vêtements soigneusement pliés sur l’étagère à côté et Sara avec son air impatient.
— Je ne comprends pas.
— Vous pouvez partir, annonce-t-elle en levant les yeux au ciel.
Je me mets debout au ralenti, le cœur battant.
Mes jambes flageolent.
— Comme ça ?
— Oui, comme ça. Félicitations ! Et maintenant, si vous mettiez le turbo ?
*
Une heure plus tard, David et Fanny viennent me chercher devant la prison. De gros nuages noirs se sont amoncelés dans le ciel de Stockholm, le vent chaud et étouffant charrie un sac en plastique et quelques mégots.
Fanny est heureuse, elle me serre longuement dans ses bras.
David pleure, il sanglote si fort que je distingue à peine ses paroles. Ses mots sont engloutis par les hoquets et les sécrétions, son corps tremble quand je l’étreins contre moi.
Mais il y a un mot que j’entends, un mot qui traverse les pleurs.
Maman.
Il le répète comme un mantra.
Fanny conduit, c’est mieux ainsi, nous sommes tous d’accord. Elle est calme, tient fermement le volant, concentrée. Elle ne se laissera pas submerger par les émotions, ne foncera pas dans un arbre, ne sera pas forcée de s’arrêter pour vomir.
En chemin vers l’Éternité nous parlons à demi-mot de ce qui s’est passé. Nous essayons de comprendre l’incompréhensible.
— Mon avocate était surprise, commenté-je en repensant à ma conversation avec Fariba une demi-heure plus tôt.
— Pourquoi ? s’enquiert Fanny. C’était de la légitime défense. C’est évident non ?
Je laisse mon regard courir sur les nuages mauves qui surplombent le paysage verdoyant. Çà et là paissent des vaches, les grands corps brun et blanc me sont si familiers – on dirait presque qu’ils saluent mon retour.
Une goutte de pluie s’écrase sur le pare-brise, puis une deuxième. Mais le ciel semble retenir ses précipitations parce que l’orage que nous craignions n’advient pas.
— Peut-être. Mais elle a trouvé que c’était une très mauvaise idée quand je lui ai expliqué que je voulais être en tête à tête avec Manfred Olsson pendant les interrogatoires. Elle pensait que ça allait mal se terminer. Que ce type de procédure n’avait jamais bénéficié à aucun de ses clients.
— Et pourquoi ne voulais-tu pas qu’elle t’accompagne ?
Je jette un coup d’œil à David, assis à l’arrière.
Ses yeux sont fermés, mais les larmes coulent sur ses joues pâles. Il a une main posée en corolle sur son crâne rasé.
— Parce qu’il était le seul à pouvoir comprendre.
Harry nous accueille à la grille. Il porte une vieille chemise de flanelle à carreaux et un jean déchiré.
Il ne prononce pas un mot, mais il me serre longuement dans ses bras. Fanny a également droit à une accolade, mais lorsqu’il se retrouve face à David, il se fige.
Puis il y a comme un déclic. Ils tendent les bras et se touchent. Cela ressemble plus à des tapes affectueuses qu’à une embrassade, mais ils se touchent, volontairement, pour la première fois depuis des années.
Fanny cuisine un mélange de restes et de trouvailles de fond de frigo.
Les nuages menaçants sont toujours là, mais nous décidons de tenter notre chance et de manger dehors. Harry met la table dans le jardin, David débouche une bouteille de vin.
Nous discutons maladroitement, comme lorsque la vie a basculé à jamais. Fanny parle de son job étudiant dans une maison de retraite, des personnes âgées avec qui elle a des affinités, celles qu’elle apprécie moins. Harry parle de la voiture qu’il a prévu d’acheter, qui ne requiert qu’une petite rénovation pour être comme neuve. David reste silencieux à nous regarder.
Puis le soleil se couche, les nuages noirs ont été chassés et la nuit est pareille à celle de la semaine dernière, lorsque nous nous sommes rassemblés pour fêter la Saint-Jean.
— Tu penses beau…beaucoup à lui ? demande Harry en me regardant.
— Oui.
Les mots que l’autrice Märta Tikkanen prononça après le décès de son mari me reviennent : il me manque souvent, mais à aucun moment je n’aurais voulu qu’il revienne.
Pendant plusieurs années, j’ai eu l’impression de payer un prix raisonnable pour tout ce que Gabriel et moi avions – notre famille, notre vie de privilégiés, nos invitations dans les plus beaux salons et notre belle maison. J’ai réussi à me convaincre que son égocentrisme, son refus du compromis n’avaient pas grande importance. Je lui ai même pardonné Chaos, ainsi que ses infidélités – car je me doutais bien qu’il y avait d’autres femmes.
Il ne me quittera jamais, pensais-je. Ces femmes ne sont rien pour lui, c’est moi qu’il aime. Et la famille est la chose la plus importante pour lui au monde.
Personne ne dit rien. Fanny regarde le lac, Harry triture une déchirure dans la nappe.
— Je ne comprends toujours pas qu’il ait fait ça, déclare David.
— Est-ce qu’on peut vraiment comprendre ce genre de choses ? demande Fanny en serrant son gilet contre elle.
Je ne réponds pas, mais je songe que c’est peut-être ça qui détermine le mal véritable. Qu’on ne peut le comprendre.
Il se suffit à lui-même.
— Que se passe-t-il maintenant ?
— Je ne sais pas vraiment. Mais je ne suis plus soupçonnée de crime. Pour ce qui est de l’homicide de Bonnie, Fariba m’a fait comprendre que la police risque de nous interroger à nouveau. J’imagine qu’ils veulent clarifier ce qui s’est passé. Mais Gabriel est mort donc il ne pourra pas y avoir de procès.
Je prononce les derniers mots dans un souffle, si bas qu’on les entend à peine.
Mon mari – le père, l’écrivain, le menteur, l’assassin – est mort.
Environ une heure plus tard, tout le monde va se coucher. Tout le monde sauf moi.
Je les suis du regard lorsqu’ils s’éloignent vers la stuga dans la nuit claire. Harry le premier, suivi de près par David et Fanny. J’entends leurs voix étouffées, mais je ne distingue pas les mots. Le ton semble cordial et les pas dans l’herbe légers.
Ils ne se disputeront pas, ne se battront pas ce soir. Sans doute plus jamais.
Je me fais un thé dans la cuisine, passe la main sur le plan de travail.
— C’est ici que tu es mort, je murmure. Et tu l’as mérité.
Je m’autorise à penser à ce qui est arrivé cette nuit-là. Je me rappelle comme l’expression sur le visage de Gabriel a changé quand il a compris que nous savions.
Je voulais juste… lui parler. Lui demander de baisser cette putain de musique.
Je revois Harry qui bondit de sa chaise, se jeter sur lui et le pousser vers le plan de travail. Et David qui l’a imité quelques secondes plus tard.
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