L'énigme de la Stuga

Camilla Grebe · Chapitre 28 sur 76

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L'énigme de la Stuga

Chapitre 26

 

 

Un matin aux aurores, quelques jours après l’arrestation de David, le portable de Gabriel avait sonné. Lui ne semblait pas entendre la sonnerie – il ronflait bruyamment, allongé sur le dos –, la veille au soir il avait avalé tout seul une bouteille d’amarone.

Gabriel avait toujours été porté sur la boisson, mais là sa consommation d’alcool avait explosé. Comment lui en vouloir ? Je savais que notre famille était tout pour lui et son monde entier était ébranlé. Il en allait de même pour moi, bien sûr.

Je me levai, contournai le lit. Son téléphone se trouvait sur la table de chevet.

Numéro inconnu.

Après un instant de réflexion, je rejetai l’appel et reposai le portable. Ça pouvait bien attendre. Je n’étais même pas sûre d’être capable de mener une conversation qui tienne la route – j’avais le vertige, la nausée, envie de pleurer.

L’image de David, emmené par les policiers en uniforme, me poursuivait. Ses épaules maigres entre leurs carrures puissantes, son regard plein d’effroi qui cherchait le mien lorsqu’ils marchèrent vers la porte.

Quand quelqu’un menace votre enfant, vous réagissez de manière instinctive, votre corps se prépare à l’attaque – cela se passe en un clin d’œil et c’est irrépressible. C’est ce qui m’arriva, et mes capacités intellectuelles s’en trouvèrent fortement altérées. J’eus envie de me jeter sur les flics, je tentai même de le faire. Si Gabriel ne m’avait pas retenue manu militari j’aurais sans doute été embarquée aussi.

Je tendais la main vers ma robe de chambre, j’eus tout juste le temps de m’en saisir qu’une nouvelle sonnerie brisa le silence. Cette fois, c’était mon portable.

Je le ramassai – numéro inconnu aussi, peut-être la personne qui avait essayé de joindre Gabriel – et j’éteignis le son. Je descendis à la cuisine pour préparer un café, car en dépit des vertiges et de la panique qui serrait ma poitrine comme dans un étau et m’empêchait de manger, mon corps avait encore besoin de café.

On voyait poindre un soleil blême devant la fenêtre. Des filaments de nuages s’entrecroisaient dans le ciel, un chœur de passereaux piaillait dans le buisson juste devant. Une brume légère flottait au-dessus du lac.

J’allais m’emparer de la cafetière lorsqu’on frappa à la porte.

J’ignore qui je pensais trouver là – nous avions rarement des invités surprises. Je serrai ma robe de chambre contre ma poitrine et me dirigeai vers l’entrée, peut-être un peu hésitante, car je n’étais d’humeur à voir personne.

C’était une femme d’environ quarante-cinq ans, blonde, un peu enveloppée, en jean et pull en laine, l’air gentil. Elle affichait un sourire discret, presque comme si elle se doutait de mon état.

— Bonjour, je suis Frida Wallén, dit-elle en tendant la main.

Je la saluai.

— Désolée de m’imposer de la sorte. Je me demandais si je pouvais vous aider d’une manière ou d’une autre. Et si vous aviez le temps de parler un peu ?

Sa main effleura mon bras et un malaise indéterminé commença à m’envahir. Je reculai instinctivement.

— De quoi ?

Je n’avais toujours pas compris de quoi il retournait.

— De ce qui est arrivé à Bonnie Högberg.

Le choc me laissa sans voix. Elle continua, visiblement indifférente.

— Et de votre fils, David. Ça doit être très difficile pour vous.

— Qui êtes-vous et d’où venez-vous ? demandai-je.

Elle me regarda d’un air innocent.

— Navrée, je croyais m’être présentée. Frida Wallén, du journal Kvällsbladet.

Quelques rayons de soleil frappèrent ses cheveux blonds et dans la lumière je vis qu’ils étaient presque gris.

Une menteuse obséquieuse et sournoise, me dis-je. Un charognard déguisé en bon Samaritain, qui vient se repaître de notre malheur.

— Non. Vous avez dit votre nom, pas que vous étiez journaliste. Nous n’avons pas de commentaires !

Je tirai la porte, mais la femme passa sa sandale confort dans l’embrasure, m’empêchant de fermer. Elle se pencha en avant et m’observa dans l’entrebâillement.

— Ce serait utile… Pour vous… De raconter votre version des faits.

Je poussai la porte qui manqua de lui arriver en pleine figure, croisai les bras et la dévisageai.

— Comment osez-vous venir chez nous, frapper à la porte comme si nous nous connaissions ? Ma voix était posée à présent, mais mon corps tremblait de rage.

— Vous allez partir d’ici. Et ne jamais revenir. Vous me comprenez ?

 

J’étais allongée dans le canapé, toujours en robe de chambre, quand Gabriel arriva avec deux cafés.

— Et après ? Elle est partie ? demanda-t-il.

Je me redressai, prit la tasse qu’il me tendait.

— Oui, elle est partie. Je ne comprends pas… Comment peut-on faire ça ? S’imposer au milieu d’une famille en…

— Crise ? compléta Gabriel en s’asseyant près de moi.

Je hochai la tête, je refusais de prononcer ce mot, bien que ce soit une description très juste de notre situation.

Tant de mots dont je ne voulais plus entendre parler : crise, assassinat, mort.

Gabriel me prit dans ses bras. Je m’abandonnai enfin et posai ma tête contre son épaule.

— J’ai encore du mal à admettre que Bonnie ne soit plus là…

Il ne répondit pas, mais me caressa les cheveux.

— Et je ne comprends pas comment ils peuvent penser que David est impliqué. Tu te rappelles quand Harry et David allaient à la pêche quand ils étaient petits ? David n’arrivait même pas à enfiler le ver sur l’hameçon !

Gabriel fit un bruit de bouche, je ne savais pas s’il riait du souvenir, exprimait sa frustration ou s’apprêtait à pleurer.

— Et quand il a fini par attraper un poisson, il ne pouvait pas le tuer non plus, renchérit-il.

— Tu ne crois quand même pas que…

— Jamais ! Impossible. Pas David.

Gabriel se tut. Le silence dura un peu trop longtemps.

— Mais ?

Gabriel se tortilla.

— Et si les garçons n’avaient pas tout dit ? S’ils protégeaient quelqu’un ?

— Qui voudraient-ils protéger, à ton avis ?

— Je n’en sais rien. Mais imagine que quelqu’un soit entré dans leur maison cette nuit-là. Quelqu’un envers qui ils sont loyaux. Un copain, peut-être.

— J’ai du mal à croire qu’ils protégeraient la personne qui a tué Bonnie. Même si c’est un bon ami.

Je réfléchis.

— D’ailleurs, c’est difficile de mentir de manière crédible, je ne crois pas qu’ils soient aussi rusés.

— Hum.

— Quoi « hum » ?

— Parfois je me demande si tu ne sous-estimes pas un peu la roublardise de David.

— C’est-à-dire ?

Il me repoussa légèrement pour pouvoir me regarder dans les yeux.

— Tu te rappelles quand Harry devait rembourser la vitre qu’il avait brisée à la station-service ?

J’acquiesçai. Harry avait travaillé un été dans une pompe à essence à proximité. Un jour, il était sorti de ses gonds pour on ne sait quelle raison et avait balancé un outil à travers une vitre.

— Oui, et alors ?

— J’ai entendu David appeler le responsable en se faisant passer pour Harry.

— Mais… pourquoi ?

— Il a raconté s’être mis en colère parce qu’il s’était pincé avec un appareil de levage qui n’avait pas de dispositif de sûreté. Dispositif obligatoire légalement, d’après lui.

Je restai silencieuse un long moment.

— Tu penses que c’est pour ça qu’ils ont laissé tomber la demande de dommages et intérêts ?

Gabriel opina du chef.

— En plus, poursuivit-il, il envoie parfois Harry détourner notre attention pour nous voler des bouteilles.

— Tu plaisantes ? Pourquoi tu ne m’as rien dit ?

Gabriel haussa les épaules et sourit.

— Je ne sais pas. Peut-être que je trouvais ça amusant. Et plutôt bien. Mentir, en tout cas pour des choses sans importance, ça peut être utile dans la vie.

— Ce n’est pas exactement pareil que tuer quelqu’un.

Le silence se fit.

— C’était quelqu’un d’autre, une personne qui est entrée. C’est sûr, affirmai-je en le serrant dans mes bras. Ça ne peut pas être David.

— Bien sûr que c’était quelqu’un de l’extérieur. Il n’y a pas d’autre explication.

 

*

 

Le lendemain, l’affaire avait éclaté dans les médias. Nos noms n’y figuraient pas, mais ils n’étaient pas nécessaires – il n’y avait qu’un seul écrivain de cinquante-trois ans avec deux fils adolescents qui vivait près de Vagnhärad.

Je lisais les titres « Adolescente assassinée chez un célèbre écrivain » et « Adolescent de dix-sept ans mis en examen pour assassinat chez l’écrivain préféré des Suédois ». Les formulations étaient sobres et s’en tenaient aux faits : une fille de dix-sept ans avait été retrouvée morte après une fête de l’écrevisse et la police avait lancé une enquête préliminaire pour homicide. Un jeune du même âge présent lors de la fête avait été arrêté, présumé coupable de l’homicide.

Mais il avait suffi de quelques jours pour que toutes sortes de spéculations fleurissent dans les médias – le ton factuel qui caractérisait les premiers articles s’était évaporé.

Les journalistes avaient visiblement parlé avec nos voisins, car nous lisions à quel point nous étions excentriques. D’après des « sources anonymes », nous traversions les champs en voiture, allumions des feux malgré les interdictions et faisions un boucan de tous les diables. Sans compter que quelqu’un avait monté le cheval des voisins, nu et à cru au milieu de la nuit.

Ce qui était vrai – Jujje était responsable de cet exploit, bien sûr, vivement encouragé par un Gabriel avec un bon coup dans le nez. Les « sources anonymes » des journaux racontaient que notre ferme grouillait de gens louches – bruyants, bohèmes, peut-être même drogués.

Gabriel et moi avions passé beaucoup trop de temps à essayer de deviner quels voisins les reporters avaient interrogés.

— Les Nyström, évidemment, cracha Gabriel.

Les Nyström étaient les plus proches géographiquement. Ce couple de septuagénaires vivait à un kilomètre de chez nous ; c’était à eux qu’appartenaient les chevaux qui paissaient dans notre pré. L’époux, Åke, avait eu le malheur de voir Jujje à califourchon sur la jument blanche, un an plus tôt.

— Je ne sais pas, dis-je en pensant à la femme discrète à la chevelure grise et à son mari aussi rougeaud que bavard. Ils ont pu relater l’événement à quelqu’un qui l’a ensuite retranscrit aux journalistes. Tu connais Åke !

Oh oui, Gabriel le connaissait. Il n’y avait pas pire commère que lui dans les environs.

À la supérette, le personnel posait sur nous des regards pleins de curiosité et un jour, à la jardinerie, j’avais vu une femme d’un certain âge me pointer du doigt à son amie, en serrant de l’autre main une azalée.

Pourtant, les ragots et l’indiscrétion n’étaient pas le plus dur. On pouvait toujours en faire abstraction. Si l’on faisait semblant, si l’on parvenait à se convaincre que rien n’avait changé, il pouvait se passer quelques secondes, voire quelques minutes, sans que l’angoisse se rappelle à moi.

Mais il y avait des choses impossibles à oublier, certaines affectaient notre vie bien davantage que les médisances, aussi infâmes soient-elles.

Le grand reportage qu’un journal du soir avait programmé pour la sortie en poche du dernier livre de Gabriel avait été annulé au dernier moment, sans aucune raison explicite, mais Magdalena, la chargée de presse de Forss & Stierna avait reconnu que c’était sans doute lié à la « situation ». Elle avait prononcé le mot à voix basse et avec une discrétion exagérée, comme si elle parlait d’une maladie grave. Les organisateurs d’un débat consacré à la nouvelle littérature prolétaire avaient indiqué que Gabriel avait hélas été remplacé. Ils s’étaient justifiés en disant qu’ils « aspiraient à plus de diversité » et sa remplaçante au panel, une autrice originaire d’un pays du Moyen-Orient ravagé par la guerre, reflétait davantage leurs ambitions en la matière.

Mes collègues de la maison d’édition me soutenaient, bien sûr – ils m’envoyaient des messages d’encouragement, des fleurs, et quand j’étais passée au bureau récupérer mon courrier et quelques manuscrits, ils m’avaient serrée dans leurs bras.

Pourtant, même chez eux, je sentais planer le doute, il se faisait jour à travers les sourires et les mots gentils, comme une fausse note dans un morceau de musique.

Que disaient-ils quand je n’étais pas là ?

« C’est terrible, mais que penser ? Pas de fumée sans feu, n’est-ce pas ? »

Un jour j’ai reçu un e-mail d’invitation à une réunion de l’association des parents d’élèves du lycée.

Bizarre, me suis-je dit, j’étais moi-même membre du bureau et c’est moi qui organisais habituellement ce genre de réunions. J’ai appelé Cecilia, la trésorière de l’association, pour savoir ce qui s’était passé.

Elle semblait gênée, hésitante.

— On a pensé que tu avais sans doute déjà beaucoup de choses à gérer en ce moment. Avec ce qui… (Pause.) Avec ce qui s’est passé.

— C’est gentil, mais vous auriez pu me demander si j’avais envie de vous donner un coup de main.

Silence.

— On a pensé que ce n’était pas une très bonne idée, Lykke.

— Désolée, mais je ne comprends pas.

Le silence dura un bon moment puis elle reprit :

— C’est important que tout le monde ait confiance dans le bureau et qu’on se sente en sécurité.

Une sensation glaciale m’envahit.

— Comment ça, Cecilia ? Vous ne vous sentez pas en sécurité avec moi ? Vous m’avez démise de mes fonctions ? Qu’est-ce…

Elle poussa un gros soupir.

— Écoute, on fait comme ça pour le moment, OK ? Quand tout se sera calmé, on pourra en rediscuter. Vois le bon côté des choses, ça t’évite pas mal de boulot.

 

Voir le bon côté des choses ?

Il n’y avait aucun bon côté à ce qui était arrivé à Bonnie et par conséquent à ma famille. Il n’y avait aucun enseignement à tirer, aucune leçon qui nous permettrait de grandir. Le fait qu’on ait ôté la vie à Bonnie chez nous – la jeune fille que je connaissais depuis plus de dix ans, que j’aimais presque comme mes propres enfants – me donnait la chair de poule. Et toutes les nuits où le sommeil refusait de venir, je pensais à elle, aux terrifiants derniers instants de sa vie.

Je la voyais devant moi, j’entendais sa voix, je sentais la vie la quitter.

Le fait que mon propre fils soit accusé du crime compliquait encore la situation. Bon nombre de personnes nous avaient tourné le dos.

Nous étions les assaillants, la famille qui avait pris la vie d’une innocente.

Je savais bien sûr que les véritables victimes étaient Bonnie et ses parents, mais notre existence était aussi devenue un enfer. Un invité bien intentionné, un petit coup de fil ou une tape sur l’épaule aurait été si important pour nous.

Heureusement, il y avait ceux qui étaient là, qui ne nous avaient pas tourné le dos. Ceux qui étaient toujours nos amis.

 

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